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l'enseigne de HuaweiChine : l’Europe et l'Affaire Huawei

Chronique du 15 mars 2019

François Godement, est conseiller pour l’Asie à l’Institut Montaigne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont "La Chine à nos portes, une stratégie pour l’Europe" (ed. Odile Jacob, 2018)(1) . Il milite, dans une tribune au Monde, pour que Bruxelles se dote d’un champion européen avant la mise en place des réseaux 5G, au cœur de l’économie de l’avenir.

"Combien de divisions ?", demanda un jour Staline à propos du pape. La Chine donne un sens nouveau à cette question. À son propos, les Européens ont une capacité illimitée à créer des divisions en leur sein. Celle-ci n’a plus qu’à souffler sur les braises. La Chine excelle depuis longtemps à ce jeu, pour lequel les néoconservateurs américains ne jouent qu’en catégorie amateurs. Car elle sait cultiver jusqu’à l’infiniment petit en matière de divisions.

Le principal porte-parole de la diplomatie chinoise proclame à Munich "l’attachement vigoureux de la Chine à l’intégration européenne", mais le président Xi Jinping assure un service après-vente d’un autre genre : sa prochaine tournée européenne l’amènera non seulement à Rome et à Paris, mais aussi à Monaco (38 000 habitants). Cela bat le record, établi en 2015, d’une visite de deux jours en Biélorussie, dont la population et le PIB sont inférieurs de 0,001 % à ceux de la Chine.

"Qu’il soit grand ou petit, riche ou pauvre, puissant ou faible, chaque État a des droits égaux dans la communauté internationale", a dit le président Xi Jinping, en recevant le prince Albert II pour une visite d’État en septembre 2018. Les voisins de la Chine en Asie du Sud-Est auraient été heureux de l’entendre, quand un premier ministre chinois leur rappelait qu’ils étaient de "petits pays" à côté de la grande Chine. Très probablement, le passage de Xi sur le rocher monégasque se traduira par la signature d’un accord formel sur les "nouvelles routes de la soie" – c’est en effet cette année le but de ses visites européennes.

En réalité, la Chine aime beaucoup l’Europe, mais fractale, c’est-à-dire divisible à l’infini. La Biélorussie, petit régime autoritaire ni russe ni européen, est une voie de transit obligée de l’Eurasie, à la suite des conflits du Proche-Orient et du Donbass. Le rocher financier de Monaco, c’est à peu de frais un signataire de plus pour les "nouvelles routes de la soie" en Méditerranée. Sait-on que la Chine développe des relations économiques avec l’Abkhazie et avec la Transnitrie, micro-États non reconnus ?

Opiniâtreté chinoise. Mais, avec l’Union européenne, c’est autre chose. Il n’y a pas d’accord sur des normes communes des projets dans les pays tiers, donc sur les "nouvelles routes de la soie". Il n’y a toujours pas d’accord mutuel sur les investissements. Même un maigre accord sur les indications géographiques d’origine, promis pour 2018, n’a pu être signé. Lasse que la Chine lanterne avec des propos vagues, la Commission Juncker aura réussi à faire adopter des mesures de précaution : instruments de défense commerciale, filtrage des investissements. Ce réalisme n’aurait pu s’enraciner si l’Allemagne, la France et naguère l’Italie n’avaient décidé que l’Union européenne devait porter leur voix pour faire jeu égal – ou presque – avec la Chine.

Partout où les décisions sont nationales, la Chine a un avantage d’échelle et, souvent, d’opiniâtreté. Or, les Européens sont sujets à des rechutes. C’est ce que nous voyons aujourd’hui avec la 5G et le cas Huawei. Chaque pays, et parfois chaque entreprise, joue en ordre dispersé. La France aurait initialement jugé Huawei inoffensif – sauf en Ile-de-France, Orange a pour partenaire Huawei – y compris en Pologne, où une affaire d’espionnage est en cours. En Italie, Salvini et Di Maio sont prêts à tout pour survivre.

Que dire des déclarations contradictoires qui se succèdent au Royaume-Uni sur le sujet, symbole d’un désarroi plus général ? L’Allemagne elle-même tangue : à peine deux semaines après une prise de position de son ministre de l’économie en faveur de la sécurité technologique et industrielle, elle vacille sur le cas de Huawei. Dans son discours si vanté à la Conférence de sécurité de Munich, Angela Merkel évoque mystérieusement la taille irrésistible de la Chine face à l’influence économique américaine et à seulement 80 millions d’Allemands : il n’est plus question d’Europe…

"Autonomie stratégique".Ce qui arrive aujourd’hui pour Huawei et la 5G se répète pour les grandes infrastructures – les ports, en particulier, pour lesquels l’appétit chinois semble infini. Et, peut-être, pour la signature de protocoles sur les "nouvelles routes de la soie", qui seraient cousus main par la Chine. Celle-ci a vu les Européens faire la course entre eux pour rejoindre la première banque internationale chinoise, l’AIIB. Elle traite les mesures de défense de la Commission européenne par le mépris et poursuit son offensive autour de sujets à la fois stratégiques et symboliques : les "nouvelles routes de la soie", Huawei en fourrier des réseaux connectés de demain, et la maîtrise chinoise sur les flux logistiques vers l’Europe, avec toute l’influence qui en découlera.

Les choses devraient être claires. Ce n’est pas en s’affaiblissant et en se divisant face à la Chine que l’Europe regagnera du terrain, y compris pour traiter avec les États-Unis. Tout indique, au-delà de la seule question de la sécurité des communications, que les réseaux de toute nature sont au cœur de l’économie de l’avenir. Comment les propos sur "l’autonomie stratégique", le mouvement actuel vers des politiques industrielles et un budget technologique européen ne peuvent-ils se traduire par une décision et un programme 5G aux fournisseurs d’abord européens ? Que ceux-ci aient, comme on l’entend, "deux ans de retard" justifie-t-il un abandon de souveraineté européenne, pour ne pas dire de chacun des pays membres ?

→ Lire aussi : sur le site du Monde : "Avec la 5G, le politique prend le pas sur l’économique et Huawei n’y peut rien"
et aussi "Huawei joue la transparence avec son nouveau centre de cybersécurité à Bruxelles"
Note : a href="#_ftnref1" name="_ftn1" title="(1)" id="_ftn1"> (1) cf. recension sur le site du Monde : "Chine : quand l’Europe s’éveillera" Dans "La Chine à nos portes", François Godement et Abigaël Vasselier montrent que face à Pékin, l’Union européenne dispose d’une stratégie.

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