Emmanuel Macron et Michel Houellebecq. AFP
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FIGAROVOX/ANALYSE - Le journaliste Francis Brochet a relu le dialogue entre Michel Houellebecq et Emmanuel Macron sur la démocratie directe paru dans Les Inrocks il y a trois ans. Il y voit un moyen de comprendre la situation actuelle et pense que leurs visions de la démocratie sont celles qui s'opposent actuellement dans le pays.

 


Editions François Bourin

Francis Brochet est journaliste au groupe de quotidiens régionaux Ebra, et auteur de plusieurs essais, dont un prémonitoire Et François Hollande enterra le socialisme (éd. Archipel, 2015). Il a publié en 2017, Démocratie smartphone, Le populisme numérique de Trump à Macron (éd. François Bourin).


«C'était bien. Ton histoire de référendum m'a ouvert des perspectives.» Emmanuel Macron prenait ainsi congé, il y a trois ans, de Michel Houellebecq. Alors ministre de l'Économie (et pas encore candidat à l'élection présidentielle), il venait de longuement échanger avec l'écrivain sur la politique et la littérature à l'occasion d'un article dans Les Inrocks.

«Il y a une crise de la représentation politique», lui avait affirmé Michel Houellebecq. Il la jugeait cependant prometteuse, car susceptible d'ouvrir la voie à une démocratie plus directe. «Je suis pour le référendum d'initiative populaire comme unique moyen de changer les lois. Mais cela ne s'arrête pas là: la population devrait également voter le budget», expliquait le prix Goncourt dont le dernier livre, Soumission, avait déclenché une vive polémique en janvier 2015.

«Je ne crois pas au référendum permanent, lequel empêcherait d'agir», lui avait répondu Emmanuel Macron. «Il faut de l'horizontalité dans l'élaboration des décisions, mais je crois aussi à la verticalité des formes de prise de décision.» Le ministre préférait envisager «des conférences de consensus qui permettent aux meilleurs experts de former des citoyens». Car il avait foi, ajoutait-il, en la «conscience éclairée».

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La jacquerie et le gadget

Très vieux débat… Au risque de simplifier un peu: d'un côté Emmanuel Macron, enfant des Lumières et serviteur de la Raison, héritier de Voltaire et d'une vision aristocratique de la démocratie, où le despote éclairé veille au bon usage de la liberté ; de l'autre Michel Houellebecq, contempteur des Lumières, continuateur de Rousseau, cet annonciateur du romantisme que chérit tant l'écrivain, Rousseau qui affirmait que «le peuple soumis aux lois doit en être l'auteur».

Michel Houellebecq a depuis publié un nouveau livre, Sérotonine (Flammarion). Il raconte une jacquerie sanglante contre la fin des quotas laitiers. Le dialogue apparaît impossible entre ces agriculteurs poussés à la ruine et les pouvoirs européens, animés par «d'étranges superstitions de caste» qu'ils nomment «liberté du commerce». La seule issue serait donc la violence, approuve le narrateur de Sérotonine, dont l'amour de son 4X4 diesel et la révolte contre «l'oppression légale» des fumeurs font irrésistiblement penser aux Gilets jaunes.

Emmanuel Macron a entre-temps connu une autre campagne, présidentielle, qui n'a pas modifié l'opinion du ministre. Il a certes appelé à «une révolution démocratique», mais pas celle que lui avait vantée Houellebecq. Il faut «renouveler profondément la démocratie», nous expliquait-il à la veille du premier tour de l'élection présidentielle. Mais il précisait: «Je ne suis pas pour une démarche gadget: on va faire un conseil citoyen, c'est sympa..» Et il concluait: «On ne va pas délibérer partout, tout le temps (…). Il y a des gens élus pour légiférer au nom du peuple, c'est à eux de le faire».

 


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Du référendum au QCM

C'est aujourd'hui à lui, au président Emmanuel Macron, qu'il est revenu de lancer un «Grand débat». Contraint et forcé par les Gilets jaunes, sans remettre en cause la verticalité du pouvoir. «Je le coordonnerai moi-même», a prévenu le président. Ses proches en écrivent déjà la conclusion, sous la forme d'un référendum à questions multiples qui fait irrésistiblement penser aux QCM de leur brillante scolarité: les réponses sont dans les questions, et l'imagination malvenue.

J'ai l'impression d'être transgressif sans le vouloir

Michel Houellebecq et Emmanuel Macron

Nul ne sait ce qu'il adviendra du Grand débat. L'humeur du temps donne tort à Emmanuel Macron, elle célèbre la démocratie directe et le référendum d'initiative citoyenne, mais elle n'apporte pas de réponse à l'interrogation du ministre de l'Economie face à l'écrivain: «Il n'y a pas d'organisation humaine sans reconnaissance d'une forme d'autorité. C'est la grande question sociale et politique de 1968: quelle est la forme légitime d'autorité?» Michel Houellebecq n'a pas non plus la réponse. Peu lui importe, d'ailleurs, il l'assume: «Je ne suis pas un intellectuel (…). Je revendique l'irresponsabilité ».

Il y a trois ans, à la fin de leur débat singulier, le ministre et l'écrivain étaient tombés d'accord sur un point: «J'ai l'impression d'être transgressif sans le vouloir», déclarait Michel Houellebecq. «J'ai le même problème», répondait Emmanuel Macron. On les imagine alors se souriant, complices. Car tous deux étaient très conscients que leur succès naissait dans la transgression. Emmanuel Macron s'en souvient-il?

 

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