Connu de la justice pour 27 condamnations, Cherif Chekatt n'avait pas le profil d'un homme radicalisé au point de passer à l'acte de manière imminente.

Cherif Chekatt, suspecté d\'être l\'auteur de l\'attentat perpétré le 11 décembre 2018 à Strasbourg (Bas-Rhin).Cherif Chekatt, suspecté d'être l'auteur de l'attentat perpétré le 11 décembre 2018 à Strasbourg (Bas-Rhin). (DR)
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Mis à jour le 14/12/2018 | 12:00
publié le 14/12/2018 | 12:00

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La traque a duré quarante-huit heures. Cherif Chekatt, l’auteur présumé de l’attentat de Strasbourg, a été abattu jeudi 13 décembre par les forces de l'ordre, dans le quartier de Neudorf, non loin du centre-ville de la capitale alsacienne. L'individu de 29 ans, suspecté d'avoir tué trois personnes et blessé une dizaine d'autres mardi soir, s'était volatilisé moins d'une heure après avoir semé la terreur près du marché de Noël. Il était activement recherché par les autorités françaises et allemandes.

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Né le 4 février 1989 à Strasbourg, Cherif Chekatt avait été repéré par les services de renseignement depuis plusieurs années, suivi depuis sa sortie de prison, puis fiché S, mais "dans le bas du spectre", au niveau 11 sur 16, selon une source proche du dossier citée par l'AFP.

Le dossier de ce délinquant de longue date comportait pas moins de 67 antécédents judiciaires, et son casier était long de 27 condamnations. Lors de sa conférence de presse, mercredi, le procureur n'a pas donné le détail de ces condamnations, "principalement pour vols et pour violences". Parmi les faits d'armes de Cherif Chekatt, on trouve par exemple une agression avec un tesson de bouteille, des violences sur personnes dépositaires de l'autorité publique, des outrages ou des dégradations de biens… Le jeune homme agissait en France, mais aussi en Suisse et en Allemagne, toute proche.

Il passait inaperçu dans son quartier

Habitué des coups en tous genres, Chekatt n'en était pas moins un piètre délinquant, capable de se faire pincer pour des bricoles. Outre-Rhin, il avait été incarcéré en 2016 pour un cambriolage dans une pharmacie d'Engen, une petite ville près du lac de Constance, à la frontière suisse. Montant du butin : 315 euros. Il avait été arrêté grâce aux images de vidéosurveillance.

Il y a quelques mois, c'est un plus gros coup, mené avec des complices, qui avait mal tourné. Un "saucissonnage", c'est-à-dire une tentative de cambriolage en présence de la victime que l'on neutralise en l'attachant. Mais l'affaire avait viré au fiasco : la victime s'était débattue, finissant grièvement blessée. Mardi matin, les gendarmes, ayant acquis la conviction d'avoir réuni suffisamment de preuves contre le groupe, ont entrepris d'interpeller ses membres. Tous ont été arrêtés, à l'exception de Cherif Chekatt, passé entre les mailles du filet. 

Lors de la perquisition, l'homme n'était pas présent à son domicile, où ont été retrouvées une grenade et une arme de poing. Mais cet appartement de la cité du Hohberg, un quartier sans histoires, ne serait qu'une des dizaines d'adresses que lui connaissaient les services de police, selon Le Monde

Dans cette cité, le nom Chekatt est très répandu. "Des Chekatt, j'en ai une trentaine parmi mes patients", indique un médecin du quartier. Mais Cherif Chekatt, qui y vivait depuis plusieurs années, y était peu connu. Le jeune homme se faisait très discret, les riverains interrogés par franceinfo affirmant d'ailleurs ne jamais l'avoir croisé.

A la frontière de la radicalisation

En fait, Cherif Chekatt n'est pas un enfant du quartier. Sa jeunesse, il l'a passée à plusieurs kilomètres de là, dans une zone résidentielle de Neudorf, un vaste quartier situé au sud du centre-ville. C'est là, sur ce territoire qu'il connaissait comme sa poche, que le terroriste s'est terré pendant deux jours après l'attaque du marché de Noël. Celui qui a écopé de sa première condamnation pénale à 13 ans y a laissé un souvenir de vrai caïd. Interrogée par Le Parisien, une dame âgée du quartier qui connaissait la famille parle de lui comme d'un "voyou à 100%", pourtant né "dans une famille d'ouvriers, des gens bien, qui n’ont jamais su quoi faire avec leur fils".

Délinquant ou jihadiste ? Le profil de Cherif Chekatt reste difficile à cerner. Membre d'une fratrie de six frères et sœurs et de six autres demi-frères et demi-sœurs, Cherif Chekatt n'a pas grandi dans un univers intégriste. Son père, Abdelkrim Chekatt, né en 1947 en Algérie, "n’était pas porté sur la religion", d’après un avocat pénaliste de Strasbourg qui l’a défendu il y a une dizaine d’années. "Il ne m'a jamais paru faire preuve de prosélytisme ou de radicalisation", dit-il, en assurant cependant ne plus avoir de contacts avec la famille depuis six ans. A l'époque, le père de famille était venu lui demander de l’aide pour l'un de ses fils, "pour une affaire de droit commun", explique l’avocat.

Les informations des services de renseignement attestent d'une radicalisation progressive. Cherif Chekatt "incitait à la pratique de la religion sous une forme radicale, mais rien ne permettait de détecter un passage à l'acte dans sa vie courante", a expliqué le procureur de Paris, Rémy Heitz.

"J'ai tué des gens pour nos frères morts en Syrie"

Lors de son premier séjour derrière les barreaux, en 2008, Cherif Chekatt avait accroché dans sa cellule une affiche de Ben Laden, le cerveau des attentats du 11-Septembre. C'est à partir de cette année-là que des signalements sont faits sur sa pratique rigoriste de l'islam. Elle se précise en 2013, selon plusieurs sources pénitentiaires interrogées par France 2 et Le Figaro. Il est alors décrit, toujours par des sources pénitentiaires, comme un "individu extrêmement pieux" qui pratique un "islam sans concession". Selon une source proche du dossier, "il fait partie de ces individus qui ont un passé violent et qui peuvent être la cible de recruteurs pour des passages à l'acte."

Souvent, la radicalisation est progressive, c'est-à-dire que c'est un escalier dont les marches sont toutes petites, et on ne s'aperçoit pas qu'on est en train de gravir l'escalier de la radicalisation.Le sociologue Gérald Bronnersur France Inter

Depuis sa sortie de détention en 2015, Cherif Chekatt faisait l'objet d'un suivi effectif de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Il était inscrit au Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) depuis janvier 2016, fichier qui recense les personnes surveillées au titre de leur radicalisation islamiste. En juin 2016, lors de la Fête de la musique, il avait été contrôlé, à Strasbourg, avec un autre homme. Il avait été placé en garde à vue, après des propos inquiétants prononcés devant des policiers, selon les informations de franceinfo. Il avait déclaré vouloir "tuer du flic". Cherif Chekatt avait été mis en examen pour "apologie du terrorisme", mais un non-lieu avait été rendu, faute d’éléments probants.

Selon les informations de franceinfo, Cherif Chekatt fréquentait un bar du quartier de Neudorf, fermé il y a plusieurs mois en raison de soupçons de blanchiment d'argent pour financer le terrorisme islamiste.

De fait, le déroulement même de l'attaque montre que sa radicalisation ne fait plus aucun doute. Lors de l'attaque du marché de Noël, des témoins l'ont entendu crier "Allah Akbar" au moment de son passage à l'acte. Et au chauffeur du taxi qu'il a emprunté quelques minutes plus tard, il a confié : "Tu sais ce que j’ai fait ? J'ai tué des gens ! (...) Pour nos frères morts en Syrie." 

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