GRAND LARGE développe une activité critique quant à l'analyse sociale et politiques.

CONSCIENCE DE CLASSE

3 Novembre 2018

CONSCIENCE DE CLASSE ET SUJET REVOLUTIONNAIRE

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La question de la conscience de classe est fondamentale. Elle conditionne l’émergence du Sujet révolutionnaire et ouvre ainsi sur la possibilité de créer une société totalement en rupture avec le MPC. Cette rupture concerne particulièrement  la domination de la valeur  comme base d’existence du système, et ses implications sur toutes les relations sociales et sur les modes de subjectivations. C’est donc ces fondamentaux qui se trouvent au cœur des enjeux de la prise de conscience aujourd’hui.   « (…), l’histoire est bien plutôt l’histoire de ces formes, de leur transformation en tant que formes de la réunion des hommes en société, formes qui, à partir des relations économiques objectives, dominent toutes les relations des hommes entre eux (et par suite aussi des relations des hommes avec eux-mêmes, avec la nature, etc.) »[i]

Dans un premier temps, nous tenterons de donner quelques balises de définition de la conscience comme processus pour pouvoir, dans un deuxième temps, explorer ce qu’est réellement la conscience de classe comme praxis en la remettant dans son contexte socio-historique.

1. La conscience comme processus :

Pour définir ce qu’est la conscience individuelle, Freud nous dit qu’il s’agit de la qualité de perception de la réalité externe et interne. Définition qu’on pourrait qualifier de « matérialiste » puisqu’elle se base sur l’appréhension des conditions objectives autant que  subjectives.

La conscience n’est en rien la simple réponse à un stimulus, comme l’implique la vision déterministe de certaines théorisations politiques, selon laquelle la prise de conscience serait la réponse automatique à l’approfondissement de la crise économique. Ce n’est pas non plus une donnée préexistante, ou une connaissance. C’est, comme le dit David Chalmers, une « survenance ». Cette notion de survenance implique le caractère vivant et processuel de la conscience : c’est la « prise » de conscience, cette préhension de la réalité objective et subjective. La réalité subjective est importante parce qu’elle implique que la conscience est un phénomène interne et non externe au Sujet : il ne s’agit pas de regarder la réalité dans laquelle on vit mais surtout d’éprouver cette réalité. La qualité de subjectivité est  ce qui donne à la conscience son caractère non prédictible et non automatique. Mais c’est aussi ce qui nécessite sa recontextualisation permanente : il n’existe pas de conscience sans un contexte donné qui va être dans une interaction constante avec la capacité réflexive du Sujet.

Survenance de perception de la réalité externe et interne : voici donc les quelques balises de définition de la conscience.

2. La conscience de classe :

Mais Lukacs fait la distinction  fondamentale entre la conscience comme donnée psychologique et la conscience de classe, conscience collective. L’idéologie bourgeoise a tendance à réduire l’une à l’autre et à tenter ainsi de vider de sa force potentielle la conscience de classe. Et s’il n’est pas de conscience sans contexte, la conscience de classe  est bien celle d’un positionnement d’une classe face à une autre dans un rapport social global, historiquement en constante évolution. C’est donc la conscience « de soi » d’une classe prolétarienne, avec tout le potentiel de subjectivation que cela comporte de devenir sujet de sa propre existence et non plus objet d’un rapport social basé sur la valeur et la marchandise.

Un autre élément fondamental, lorsque nous parlons de conscience de classe, est que nous parlons forcément d’une conscience collective. Et cette notion de collectivité a plus d’une implication ! D’une part, elle implique une rupture totale avec l’isolement imposé par le capitalisme. Car, même dans les situations de grands regroupements industriels, la classe dominante tente toujours d’empêcher tous les phénomènes de solidarité, d’entre-aide, de discussion. Le MPC place les travailleurs dans une situation de concurrence, à l’image des formes habituelles de relations existant au sein du système économique. Ensuite, la collectivité implique la force de la pensée et de l’action. Le groupe permet l’échange circulaire des idées, l’élaboration des compréhensions et des actions communes. Enfin, c’est ce caractère collectif qui ouvre sur la possibilité de penser « pour tous », c’est-à-dire pour un projet de société commune, et de rompre avec la défense des intérêts et du sauve-qui-peut individuels.

Mais quelle est-elle, cette réalité interne et externe du prolétariat ?

La réponse générale à cette question tient essentiellement en deux points : la valeur,  et ses formes d’aliénation.

Le MPC est un système économique basé sur la production, la circulation et la réalisation de valeur. Ce système  économique est aussi, par définition, poussé à la production de quantités de plus en plus importantes de valeur. Il est donc en permanence en recherche d’expansion et de performance dans la manière de produire toujours plus de valeur. Ceci implique que ce système est en constante évolution, transformation, tant dans ses formes d’organisation du travail, des classes qui le composent,  et de l’exploitation.

Les conditions de production de la valeur et la plus-value ont changé tout au long de l’histoire du capitalisme, au fur et à mesure des découvertes scientifiques et des formes de domination du capital, passant ainsi de la domination formelle – où est extraite essentiellement la plus-value relative – à la domination réelle – où est extraite la plus-value absolue. Dans sa phase de domination formelle, la plus-value relative était extraite essentiellement grâce à l’allongement de la journée de travail du prolétaire. Le prolétariat avait donc à prendre conscience de cette forme d’exploitation et toute cette phase historique a été essentiellement marquée par des luttes pour la réduction de la journée de travail et de la pénibilité de celui-ci. Cela reste d’ailleurs le cas pour les prolétaires restant soumis à des conditions de travail semblables à celles que les pays avancés sur le plan technologique connaissaient au 19eme et au début du 20eme siècle, comme c’est le cas dans les concentrations industrielles en Chine, ou au Bengladesh...

L’évolution technique puis technologique a permis progressivement d’accroître la production  sans plus allonger le temps de travail – en tout cas, dans les pays avancés. C’est dans cette phase où nous nous trouvons. Elle se caractérise par une extension planétaire du MPC, et l’intégration croissante de technologies extrêmement perfectionnées pour produire plus, plus vite et à moindre coût. Tous ces changements ont transformé progressivement la composition organique du capital, mais aussi le visage du prolétariat qui, dans les pays industriellement les plus avancés, est devenu plus instruit,  mais dans tous les pays, aussi « souple » que le nécessite l’adaptation rapide des procès de travail, aussi « déplaçable » que le nécessitent la fragmentation de la production sur plusieurs zones du monde. Mais l’appui croissant de technologies perfectionnées a aussi pour conséquence d’exclure du champ de la production des masses importantes de travailleurs, créant ainsi une sorte de sous-classe prolétarienne d’exclus permanents. Pour le prolétariat d’aujourd’hui, les places sont de plus en plus chères et sa force de travail vaut de moins en moins cher…

Le MPC est un rapport économique, social et politique. Nous pourrions ajouter, forcément, aussi idéologique. En effet, toutes ses formes d’organisation et toutes ses relations entre individus répondent aux nécessités de produire la valeur et sont évaluées à cette aune. Un travailleur « vaut » plus ou moins cher en fonction du secteur performant ou non dans lequel il sera formé et employé. La notion de valeur a pénétré tous les secteurs de l’organisation sociale mais aussi toutes les formes de désubjectivation. L’individu d’aujourd’hui n’est plus Sujet de sa propre existence mais objet et marchandise, pris dans les réseaux de liens colorés par la valeur : c’est le phénomène de la réification. Un petit détour est nécessaire pour comprendre comment la valeur constitue aujourd’hui le mode principal de constitution de l’individu social réifié.

Hanna Arendt nous dit : « Tout ce qui touche la vie humaine, tout ce qui se maintient en relation avec elle, assume immédiatement le caractère de condition de l’existence humaine. (…) L’influence de la réalité du monde sur l’existence humaine est ressentie, reçue comme force de conditionnement »[1].

Et, comme le disait Max Horkheimer dans son discours inaugural de l’Institut de recherches sociales en 1923 : « Quels rapports peut-on établir, pour tel groupe social à telle époque et dans certains pays, entre son rôle dans le processus économique, la transformation de la structure psychique de ses membres particuliers et les idées et institutions qui agissent sur cette structure psychique prise comme ensemble dans la totalité sociale, et qui sont produites par elle ? »

Le monde capitaliste contemporain  est donc dominé par la marchandise qui constitue désormais une sorte d’objectivité. C’est ce qui explique pourquoi le rapport marchand est le prototype de toutes les autres formes d’objectivité et de toutes les formes correspondantes de subjectivité. Et que la forme marchande pénètre toutes les manifestations vitales de la société et les transforme à son image.

Mais la différence qualitative entre la marchandise comme forme des échanges sociaux entre les hommes et la marchandise comme forme universelle qui façonne la société ne se montre pas seulement dans le fait que la relation marchande constitue la matrice de tous les rapports sociaux. Elle a également un impact sur la subjectivité individuelle. L’activité de l’homme s’objective en devenant une marchandise. Elle est ainsi elle-même soumise à une forme d’objectivité. L’universalité de la forme marchande conditionne donc tant sur le plan subjectif qu’objectif, une abstraction du travail humain qui s’objective dans les marchandises.

Ainsi, à l’aube du mode de production capitaliste, lorsqu’il devient ouvrier, l’artisan apprendra qu’il lui faut désormais « vendre sa force de travail » et que l’objet qu’il produit sera évalué en fonction, non pas de son utilité, de sa beauté ou de sa solidité mais de la « valeur socialement nécessaire à sa production ». La valeur  deviendra une notion qui s’étendra et pénétrera tous les domaines de la vie.  Aujourd’hui, plus rien ne lui échappe, ni l’être humain, ni la science, l’art, les institutions politiques, religieuses, caritatives,  pour n’en citer que quelques-uns.  Forcément, la structure sociale se calque sur ces nécessités objectives et rationnelles. L’Etat est désormais une entreprise et gère les services et les individus comme les stocks et les budgets d’une entreprise. La rationalisation formelle du Droit, de l’Etat, de l’Administration implique objectivement et réellement une décomposition de toutes les fonctions sociales, une recherche des lois rationnelles et formelles régissant ces systèmes partiels. Les questions sont traitées de façon objective avec un mépris de plus en plus grand pour l’essence subjective des choses.

L’activité humaine a été profondément modifiée sous un autre aspect : en passant de la production pour sa propre survie à la production de Valeur. C’est en fonction de leur productivité potentielle que les travailleurs  seront jaugés, recherchés ou non, payés. Ne pas produire de Valeur revient, sous cet angle, à ne plus avoir d’utilité sociale et on pense ici aux dépressions et sentiments de dévalorisation profonde qui accompagnent bon nombre de retraités ou de chômeurs.

A ce propos,  on peut revenir à Marx[2] :

« Or, l’ouvrier a le malheur d’être un capital vivant, donc besogneux : pour peu qu’il ne travaille pas, il perd ses intérêts et jusqu’à son existence. (…) L’homme qui n’est plus qu’un ouvrier n’aperçoit – en tant qu’ouvrier – ses qualités d’homme que dans la mesure où elles existent pour le capital qui lui est étranger. (…) Dès lors que – nécessité ou arbitraire – le capital s’avise de ne plus exister pour l’ouvrier, celui-ci cesse d’exister pour lui-même : privé de travail, donc de salaire, n’ayant en fait d’existence humaine que celle de sa condition ouvrière, il n’a plus qu’à disparaître, qu’à mourir de faim, etc. »

Il en résulte une rationalisation de plus en plus prégnante, une élimination toujours plus grande des propriétés qualitatives et individuelles de l’être humain. Même ses propriétés psychologiques sont séparées de l’ensemble de sa personnalité et sont objectivées par rapport à celle-ci pour pouvoir être intégrées à des systèmes  rationnels. On peut penser ici à tous les systèmes de « gestion » de ressources humaines, l’établissement de « profils psychologiques » nécessaires dans certains postes, etc.

Dans «l’homme-marchandise »[3], Marx évoque l’intrication entre l’homme et sa production, mais aussi l’impact subjectif de cette interdépendance : « Dans la personne de l’ouvrier, il se révèle subjectivement que le capital, c’est l’homme qui s’est perdu complètement ; dans le capital, il se révèle objectivement que le travail, c’est l’homme vidé de sa substance humaine. (…) L’ouvrier produit le capital, le capital le produit ; il se produit donc lui-même et, en tant qu’ouvrier, en tant que marchandise, l’homme est le produit du mouvement dans son ensemble. (…) La production ne produit pas seulement l’homme comme une marchandise, la marchandise humaine, l’homme destiné au rôle de marchandise, elle le produit, conformément à cette destination, comme un être déshumanisé aussi bien intellectuellement que physiquement. »  Déjà Marx faisait le constat d’une désubjectivation de l’être humain. Voilà ce qu’il en est de la réification imposée par le MPC.

Mais ce système est surtout  un rapport économique, politique et social entre deux classes antagoniques. Les deux classes sont donc unies et inséparables dans ce rapport global et c’est ce qui fait une des contradictions fondamentales du MPC. Une de ces deux classes – la classe capitaliste – pousse à la survie de ce MPC. L’autre, le prolétariat, n’a pas d’intérêt historique dans cette survie : c’est la classe qui ne possède que sa force de travail à vendre.

Ce rapport antagonique   crée une situation qui ne peut déboucher sur une synthèse mais bien sur une rupture, une classe devant soumettre l’autre pour réaliser le but qu’elle poursuit. Le MPC se transforme mais ne peut changer dans son fondement. Il se transforme, entre autres, sous l’effet de l’utilisation croissante de technologies mais ses lois restent les mêmes. De la même manière, le prolétariat se transforme. Mais, la classe dominante a beau appeler les travailleurs qu’elle exploite des « collaborateurs », il s’agit bien d’une classe aux intérêts antagoniques. Et c’est la place particulière du prolétariat dans cet antagonisme qui en fait la classe potentiellement révolutionnaire. La crise économique, la dégradation des conditions d’existence ne sont qu’un révélateur de ce caractère antagonique des intérêts de classes, de la situation réelle du prolétariat dans le rapport qui l’unit à la classe capitaliste et de l’impossibilité de réaliser une synthèse harmonieuse entre les intérêts des deux classes.

Le prolétariat est la classe sociale qui produit tout ce qui est nécessaire à l’accumulation de la valeur mais qui est totalement dépossédée du produit de son travail. C’est la classe sociale qui est aliénée dans ce processus de production où elle devient elle-même une simple marchandise. Le mode de production capitaliste fait exister la classe prolétarienne, indispensable à son fonctionnement, tout en la niant dans l’aliénation et la marchandisation des prolétaires. La classe prolétarienne est ainsi, par essence, la contradiction fondamentale du MPC et l’activité de production est au cœur de cette contradiction.

Marx nous dit : « La réalisation du travail se manifeste comme déperdition de réalité, au point que l’ouvrier est vidé de sa réalité jusqu’à en mourir d’inanition. L’objectification se révèle à tel point la perte de l’objet que l’ouvrier est spolié des objets indispensables non seulement pour vivre mais aussi pour travailler…. »p. 58

3. La conscience de classe comme praxis ; la contradiction :

Travailler… voici le mot lancé ! Car tout le fondement du MPC est basé sur lui : le travail. Travail pour produire de la valeur, force de travail vendue contre un salaire et travail comme quasi seule source d’existence. Et c’est ici qu’il nous faire la distinction entre l’activité – propre à l’être humain – et le travail – caractéristique du MPC. En effet, et c’est là aussi la contradiction interne du MPC, le travail place le prolétaire dans une situation de passivité, de privation de son activité créatrice. Celui qui travaille subit et exécute des procès de travail que la production de valeur a déterminé pour lui et lui impose. Celui qui travaille n’est pas actif. Celui qui travaille ne crée pas.

Ces notions de passivité/activité sont au cœur de la question de la conscience et de la conscience politique. En effet, la réification plonge les prolétaires aliénés dans la passivité, alors que la conscience, sous l’effet de l’impact de la réalité externe sur la préhension subjective de cette réalité, pousse le prolétaire à agir sur ce qui le met dans l’inconfort de l’inhumanité. La conscience fait de l’individu aliéné et passif un Sujet agissant et créateur, puisqu’il désire modifier son environnement. La conscience est une activité de transformation.

Au contraire, le MPC, pour se maintenir en vie, doit figer la contradiction entre les classes et faire en sorte que celle-ci ne soit pas une contradiction vivante. Il développe donc une idéologie puissante, la réification. Elle est aussi la forme la plus aboutie de la négation de « l’humanité » de l’être social.

La conscience de classe est donc une praxis. Cette conscience est celle de la contradiction et de l’opposition. Elle est donc une conscience née de l’action, engendrant l’action et à visée de transformation. C’est de l’antagonisme fondamental que naît ce que Rosa Luxembourg appelle « l’activité spontanée des masses ».On ne peut penser la conscience de classe sans lui adjoindre  son caractère antagonique et pratique. « Car cette classe [du prolétariat] représente concrètement, dans l’ensemble de ses conditions de vie matérielle, l’antithèse formelle, le contraire absolu de la société bourgeoise et de son Etat.(…)Car c’est seulement en idée que la « dialectique idéaliste » de la bourgeoisie peut résoudre les antagonismes matériels de « richesse » et de « pauvreté » qui existent dans la société de classe bourgeoise ; à savoir dans l’idée de l’Etat pur, démocratique et bourgeois. En sorte que ces antagonismes résolus « idéalement » subsistent intégralement dans la réalité sociale « matérielle » et s’y accentuent même régulièrement en étendue et en rigueur. Inversement, ce qui constitue l’essence propre de la nouvelle « dialectique matérialiste » du prolétariat, c’est qu’elle supprime dans le concret l’opposition matérielle entre richesse bourgeoise (le capital) et misère prolétarienne en supprimant la société bourgeoise et son Etat de classe, au profit de la réalité matérielle de la société communiste sans classes ».[ii]

La conscience de classe s’enracine dans la situation antagonique du prolétariat au sein du MPC et se forge dans sa pratique quotidienne pour assurer sa survie. A ce stade, nous pouvons dire que la conscience de classe est un mouvement de prise de conscience collectif qui s’origine dans une pratique d’opposition et de rupture et appelle une transformation. « Celui qui toutefois se met pratiquement et théoriquement en opposition avec cet accomplissement absolu de l’Idée bourgeoise, franchit le cercle sacré du monde bourgeois, il se place en-dehors du droit, de la liberté et de la paix bourgeoises, de même qu’en dehors de toute philosophie et de toute science bourgeoise. ». [iii]

Ces éléments sont fondamentaux. En particulier, le fait que la conscience de classe naît d’une pratique collective est quelque chose de plus déterminant que les conditions d’exploitation qui constituent le contexte de l’opposition. C’est lorsqu’il se met en mouvement que le prolétariat s’affirme comme Sujet collectif. En effet, cette praxis implique deux choses : l’action collective et solidaire et la constatation de l’écart entre l’objectif de la lutte et la réalité de la poursuite des effets dévastateurs de l’exploitation capitaliste.

La conscience politique est la qualité de perception de l’impact de la réalité externe sur la réalité interne. C’est ici que nous pouvons introduire un nouvel élément  dans lequel est pris le prolétariat : c’est l’opposition entre réification et subjectivation.

La réification renvoie au rapport marchand qui caractérise le MPC. « L’essence de la structure marchande a déjà été souvent soulignée ; elle repose sur le fait qu’un rapport, une relation entre personnes prend le caractère d’une chose et, de cette façon, d’une « objectivité illusoire » qui, par son système de lois propre, rigoureux, entièrement clos et rationnel en apparence, dissimule toute trace de son essence fondamentale : la relation entre hommes. ».[iv] « La forme marchande doit pour cela – comme on l’a souligné plus haut – pénétrer l’ensemble des manifestations vitales de la société et les transformer à son image, au lieu de  lier seulement de l’extérieur des processus par eux-mêmes indépendants d’elle et orientés vers la production de valeurs d’usage. Mais la différence qualitative entre la marchandise comme forme (parmi beaucoup d’autres) des échanges organiques sociaux entre hommes et la marchandise comme forme universelle qui façonne la société ne se montre pas seulement en ce que la relation marchande comme phénomène particulier exerce tout au plus une influence négative sur l’édifice et l’articulation de la société ; cette différence a une action en retour sur les caractères et la validité de la catégorie. ».[v]  « Ce qui, dans son destin, est typique pour la structure de toute la société, c’est qu’en s’objectivant et en devenant marchandise, une fonction de l’homme manifeste avec une vigueur extrême le caractère déshumanisé et déshumanisant de la relation marchande. ».[vi]

Nié dans son existence même comme Sujet par sa place dans le fonctionnement social, le prolétaire ne peut se dégager de cette inhumanité qu’en se dégageant de ce rapport social global, qu’en mettant en tension et en lumière la contradiction et l’opposition entre les classes.

Le caractère « humain » de l’être est inséparable de sa forme historique et sociale. Il est un être en perpétuelle transformation et en perpétuel devenir. Son objectif n’est donc pas de revenir ou d’arriver à une forme déterminée. La réification, associée au caractère intrinsèquement destructeur du MPC, détruit « l’humanité » de l’être social. Mais c’est le prolétaire qui, par sa place au sein du rapport social capitaliste, éprouve le besoin de se dégager d’un rapport social dont il ne tire aucun bénéfice. « La classe possédante et la classe du prolétariat présentent la même aliénation de soi de l’homme. La première classe se sent cependant à l’aise dans cette aliénation de soi et s’y sent confirmée, elle sait que l’aliénation est sa propre puissance et possède en celle-ci l’apparence d’une existence humaine : la seconde se sent anéantie par l’aliénation, y aperçoit son impuissance et la réalité d’une existence inhumaine. ».[vii]

 « La constatation de Marx sur le travail en usine, selon laquelle « l’individu est divisé, transformé en rouage automatique d’un travail parcellaire » et ainsi « atrophié jusqu’à n’être qu’une anomalie », se vérifie ici d’autant plus crûment que cette division du travail exige des exploits plus élevés, plus évolués et plus « spirituels ». La séparation de la force de travail et de la personnalité de l’ouvrier, sa métamorphose en une chose, en un objet que l’ouvrier vend sur le marché, se répète également ici, à cette différence près que ce n’est pas l’ensemble des facultés intellectuelles qui est opprimé par la mécanisation due aux machines, mais une faculté (ou un complexe de facultés) qui est détachée de l’ensemble de la personnalité, objectivée par rapport à elle et qui devient chose, marchandise ».[viii]

Cette notion de « séparation de la force de travail et de la personnalité de l’ouvrier » défendue par Marx et reprise par Lukacs est fondamentale dans l’explication du mouvement de révolte profond du prolétariat. La place qu’il occupe dans le rapport global capitaliste, le phénomène de réification font du prolétaire une marchandise, un objet passif et sans responsabilité. Néanmoins, et c’est de là que partent  l’envie de révolte et de rupture, ce n’est pas la totalité de l’être du prolétaire qui est ainsi réifié. Il reste en lui cette part d’humanité qui, pour survivre, tente de se dégager et de s’opposer à ce que le MPC lui impose. Tous les mouvements ne sont pas guidés par les seules nécessités de la reproduction de la force de travail. Les grèves, les revendications financières ou sociales – y compris en période de prospérité économique – ne s’expliquent pas uniquement par un besoin de survie matérielle mais par le besoin de s’affirmer comme Sujet dans la praxis collective.

La classe dominante tente d’effacer cette notion de besoin humain pour les besoins de son fonctionnement économique et tente de masquer l’émergence de la question humaine dans une réponse consumériste : c’est en consommant plus qu’on se sentira mieux. Mais, dans une telle logique,   on comprend mal ce qui provoque le mal-être généralisé à  l’ensemble de la société capitaliste. Pour preuve, nous pouvons évoquer le développement exponentiel du taux de suicide, la consommation d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, l’abrutissement dans la consommation de sédatifs, d’alcool ou de drogues.

4. Conclusion et perspective : de la passivité de l’objet à la créativité du sujet, du travail à l’acte créatif

La lutte revendicative est une réponse immédiate aux conditions de travail et d’existence. Elle tente d’améliorer ces conditions, de faire baisser la pression de l’exploitation. Il en est autrement de la lutte politique et de la conscience de classe mais il y a intrication entre les deux.

La conscience de classe s’origine dans et constitue la praxis du prolétariat. Elle naît de la contradiction entre les mouvements visant à transformer les conditions d’existence et de travail (luttes revendicatives) et l’inconfort qui persiste néanmoins malgré cette lutte.

La conscience de classe naît dans la contradiction entre, d’une part, la déshumanisation, la désubjectivation et la passivation propres à la réification et, d’autre part,  le besoin d’exister comme humain et comme Sujet, actif et responsable de sa propre existence. Parler de praxis implique que l’action du prolétariat est en même temps une pensée sur l’action et cette pensée peut amener une transformation de l’action et de la pensée. « L’économie politique de K. Marx et la dialectique matérialiste du prolétariat conduisent, dans leur usage pratique, à la résolution de ces contradictions dans la réalité de la vie sociale et aussi de la pensée, qui en est partie constitutive. Ainsi faut-il comprendre que K. Marx attribue à la conscience de classe prolétarienne et à sa méthode dialectico-matérialiste une force que la méthode de la philosophie bourgeoise n’a jamais possédée, (…). Le prolétariat, et lui seul, devient capable, grâce au développement de sa conscience de classe progressivement orientée vers la pratique, de briser l’obstacle d’un dernier « Immédiat » ou d’une dernière « Abstraction » ».[ix]

La praxis prolétarienne nécessite une action collective et donc, solidaire. C’est une pratique qui rompt avec l’isolement imposé par la classe dominante et constitue donc, en elle-même, une forme de rupture. « L’action en tant que distincte de la fabrication, n’est jamais possible dans l’isolement. Etre isolé c’est être privé de la faculté d’agir ». [x]

La conscience de classe s’origine donc dans l’activité même du prolétariat. Elle est ainsi un élément essentiellement « interne », même si une pression accrue comme la crise, la guerre, la dégradation de la planète… montrent au grand jour le fonctionnement et la logique du MPC et participent à la prise de conscience des enjeux globaux. Mais ces éléments ne poussent pas nécessairement à l’action collective et au développement de la conscience politique du prolétariat. D’autres facteurs « externes » comme une « mission historique » ou « le Parti » ne sont pas davantage les causes principales du développement de la conscience de classe.

C’est ici qu’il faut rappeler la différence entre l’activité humaine, productrice d’idée et créative, et le travail du prolétaire. Nous reprendrons  pour cela la différence faite par Hannah Arendt entre « faire » et « agir ». Parce que c’est bien là la force de la praxis prolétarienne : c’est qu’elle sort du travail de production pour devenir une activité créative de pensée. « Si la force du processus de production s’épuise dans le produit, la force du processus de l’action ne s‘épuise jamais dans un seul acte, elle peut grandir au contraire quand les conséquences de l’acte se multiplient. ».[xi]  « On déclenche des processus dont l’issue est imprévisible. ».[xii] Le jardinier,   Mai     2014.

[1] Arendt Hanna « Condition de l’homme moderne » p. 44 – Edition Calmann-Lévy – Paris 1961.

[2] Marx Karl «  Le capital – l’homme-marchandise ; économie et philosophie, p. 106 – Economie t. II – Edition La Pléiade.

[3] t. II Economie – économie et philosophie p. 106.

[i] [i] « Histoire et conscience de classe » G. Lukacs – Ed de Minuit 1960 p.110

i] « Marxisme et philosophie » K. Korsch – Ed de Minuit 1964 p. 170

[iii] Idem p. 169

[iv] « Histoire et conscience de classe » G. Lukacs – Ed de Minuit 1960 p.110

[v] Idem p. 112

[vi] Idem p. 120

[vii] Idem p. 189

[viii] Idem p. 128

[ix] « Marxisme et philosophie » K. Korsch – Ed de Minuit 1964 p. 178

[x] « Condition de l’homme moderne » H. Arendt – Calmann-Lévy Pocket 1983 p. 246

[xi] « Condition de l’homme moderne » H. Arendt – Calmann-Lévy Pocket 1983 p. 298

[xii] idem

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