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«Les Gilets jaunes demandent de repenser notre démocratie»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - D'après Ferghane Azihari, ce vaste mouvement de colère populaire révèle une rupture entre les citoyens et leurs représentants politiques. Selon lui, seule une réforme institutionnelle profonde pourra y répondre.

 


Ferghane Azihari est analyste en politiques publiques, collaborateur de l'Institut de recherches économiques et fiscales.


«Moi, l'État, je suis le peuple». Tel est selon Nietzsche le mensonge qui sort de la bouche de celui qu'il désigne comme «le plus froid de tous les monstres froids». Sans doute la colère des gilets jaunes prospère-t-elle sur les ruines de ce mythe. Le casus belli à l'origine des protestations n'est pas seulement fiscal. Le mouvement s'attaque en effet à la prétention des organes officiels à se faire l'écho de la mythique volonté générale.

Exit les syndicats patentés, les «partenaires sociaux» et autres corps intermédiaires adoubés par le pouvoir. Plus grave encore, exit le Parlement, dont on conteste la faculté d'incarner la volonté des citoyens. La mise en scène de l'émission «La Grande Explication» diffusée sur LCI le 28 novembre, en partenariat avec le Figaro, était à cet égard révélatrice.

Le jeu de l'élection ne permet plus l'identification des citoyens aux élites politiques.

D'un côté, les Gilets jaunes qui proclamaient «nous sommes le peuple». Face à eux, deux députés macronistes qui, à rebours de leur mission de contrôle de l'exécutif pour le compte de leurs électeurs, étaient assis aux côtés des représentants du gouvernement mis en cause par les protestataires. Les parlementaires que le récit officiel assigne à la fonction d'intendants du peuple sont désormais assimilés à une noblesse républicaine étrangère au «pays réel».

Le jeu de l'élection ne permet donc plus l'identification des citoyens aux élites politiques. Cet échec est d'autant plus accablant pour la macronie qui se vantait d'avoir renversé le vieux monde sclérosé pour lui substituer une nouvelle génération issue de la société civile. Ce tour de force s'est néanmoins révélé insuffisant pour restaurer l'illusion contractuelle entretenue par le récit démocratique pour justifier l'obéissance des gouvernés aux gouvernants.

Les intendants chargés d'exercer le pouvoir au nom des citoyens ne sont plus perçus comme un luxe que s'offrent les hommes riches, pour reprendre la description du système représentatif faite par Benjamin Constant. Au mieux sont-ils titulaires d'une légitimité subsidiaire. Au pire sont-ils considérés comme des usurpateurs, à l'instar des critiques que Rousseau adressait déjà en son temps à la démocratie représentative.

On comprend donc l'attirance des Gilets jaunes pour des réformes institutionnelles radicales et réclamées par les mouvements populistes depuis longtemps. Citons par exemple le recours à la démocratie directe ou encore l'introduction du fameux «référendum révocatoire» brandi par Jean-Luc Mélenchon.

On peine néanmoins à voir en quoi un État dirigé par «l'absolutisme plébiscitaire», pour reprendre la formule de Bertrand de Jouvenel, serait plus conforme à la volonté des citoyens qu'une «aristocratie élective». Ces propositions font l'erreur d'attribuer l'inadéquation entre l'offre et la demande politiques à l'identité des personnes aux commandes de l'État. Or elle provient en réalité de défaillances institutionnelles que le récit démocratique cherche à dissimuler.

Le récit démocratique dépeint en effet l'État comme un fidèle mandataire étroitement subordonné aux dignes mandants que nous serions tous. Cette description relève cependant du fantasme. Elle prête à l'État des qualités étrangères à sa nature et ne peut qu'entretenir une déception permanente à l'égard du système électoral.

L'État se définit en effet comme un instrument de contrainte capable de s'affranchir des volontés individuelles. Cet aspect le rend fatalement insensible aux préoccupations atomisées des citoyens. La seule manière de déjouer cette réalité serait qu'il perde sa dimension impérative pour se muer en une organisation révocable et interchangeable, au même titre que n'importe quel prestataire.

Seule une refondation complète du contrat social peut empêcher qu'elles s'enlisent dans le conflit permanent.

De grands penseurs ont d'ailleurs pu théoriser ce mécanisme de dissidence pacifique. Soucieux de renforcer la nature contractuelle des gouvernements, Proudhon pensait que la reconnaissance d'un droit de sécession inciterait davantage ces derniers à prendre en compte les intérêts de leurs sujets. Il en va de même pour l'économiste libéral Gustave de Molinari, qui proclamait son attachement à des «gouvernements libres» dont on puisse librement accepter ou refuser les services. Enfin le philosophe britannique Herbert Spencer fait «du droit d'ignorer l'État» une liberté politique sans laquelle tout acte gouvernemental est entaché de vice du consentement.

Ces innovations changeraient la nature de l'État souverain pour en faire une association ordinaire plus réceptive aux désirs de ses sociétaires. Il n'est hélas pas certain que les nombreux gardiens du temple jacobin laisseraient s'installer une logique contractuelle aussi pure. Même si, contre toute attente, on retrouve parfois chez le premier d'entre eux les résidus d'un contractualisme avorté.

Ainsi le «référendum révocatoire» mélenchonien n'est-il finalement qu'une tentative d'introduire la philosophie du mandat impératif honnie de notre constitution gaullienne pour faciliter le licenciement démocratique en cas d'insatisfaction. La subordination des élus au peuple s'en trouverait probablement renforcée.

Or cette approche contractuelle appliquée aux élus peut tout à fait être étendue aux États. En Europe, la Principauté du Liechtenstein est l'une des rares démocraties autorisant constitutionnellement le peuple - sur une base communale - à démettre pacifiquement l'État central de ses fonctions pour lui substituer un autre régime politique.

La radicalité de cette innovation constitutionnelle est vertigineuse. Elle est néanmoins à la mesure du risque que la faible adhésion au système électoral fait peser sur la paix civile. La rupture du consensus sur les fondements procéduraux de notre régime politique et le sentiment de captivité à l'égard de celui-ci favorise en effet une culture insurrectionnelle qui met nos sociétés ouvertes en péril. Seule une refondation complète du contrat social dont se réclament nos sociétés modernes peut empêcher qu'elles s'enlisent dans le conflit permanent.

 

Ferghane Azihari