Sur les ronds-points, les Gilets jaunes refont la démocratie

8 décembre 2018 / Andrea Fuori et Lorène Lavocat (Reporterre) 

Comment les Gilets jaunes vivent-ils le quotidien de leur lutte ? Comment s’organisent-ils ? Comment décident-ils ? Reportages en Meuse et dans l’Hérault.

  • Commercy (Meuse) et Montpellier (Hérault), reportages

« Alors, qui veut animer l’AG ? Qui veut prendre les notes ? Est-ce que des nouveaux veulent se présenter ? » Comme chaque jour à 17h30, à Commercy, en Meuse, une petite quarantaine de Gilets jaunes se retrouvent à leur cabane sur la place centrale de la commune pour l’AG. Le brasero est bien garni, l’ordre du jour aussi.

« Où va l’argent de la soupe populaire de samedi prochain ? », « Vous voulez faire une action avec d’autres groupes ? », « On a reçu 200 mails, qui veut y répondre ? ». Malgré le froid et la bruine, la parole circule tant bien que mal. Un petit air de Nuit debout, mais avec ceux qui n’y participaient pas vraiment en 2016 : les territoires ruraux et les classes populaires. Un Nuit debout prolo.

« C’est la première fois que je fais ça, des AG, des blocages, des manifestations… En 1968 j’étais apprentie coiffeuse, je ne me sentais pas concernée. » Élisabeth, 66 ans, est retraitée, et « galère » avec 820 euros par mois. « Ici, tout le monde s’écoute. On est à égalité, on vote à main levée. Avant, je croisais certaines personnes à la boulangerie, maintenant on se connaît tous, chacun dans sa galère. J’ai l’impression d’avoir vingt ans de moins ! »

Valérie [*], la cinquantaine, arrive en fin de droits et va demander le RSA — mais elle ne veut pas que sa famille le sache. « Quand on est seule, on se dit “c’est ma faute : si je suis en difficulté, c’est que j’ai dérapé”. Ici, je vois bien que c’est général. Il y a des jeunes mères qui travaillent et trouvent quand même le temps de venir. Elles payent pour garder les enfants pour aller travailler : elles n’en peuvent plus, n’ont plus rien à perdre. »

Damien, 26 ans, est chômeur. Il vit du RSA et recherche « n’importe quoi ». Il est arrivé le 19, et depuis, il est « toujours là, à la cabane, à distribuer des tracts, à filer des coups de main ». « Avant, dit-il, je restais chez moi enfermé, maintenant, je me donne à fond pour mon fils de 3 ans, Noé, pour qu’il ait un meilleur avenir que moi. Après les premiers jours, on n’aurait pas imaginé être encore là aujourd’hui ! »

« Ici, on ne veut pas reproduire le système qu’on combat » 

Dans cette petite ville célèbre pour ses madeleines, tout a commencé avec la création du groupe Facebook « blocage Commercy » pour répondre à l’appel du 17 novembre. Pendant quelques jours, plusieurs ronds-points aux entrées de la ville et des zones commerciales ont été bloqués. « Mais les blocages finissent par être impopulaires, donc, on a changé notre stratégie pour être visible et créer du soutien ! » explique Banou. En deux jours, un « chalet de la solidarité » — un mélange étrange de cabane de chasse et d’avant-poste zadiste — est sorti de terre sur la grande place.

La cabane a été inaugurée le 24 novembre par une manifestation de 250 personnes — « la plus grande depuis le CPE ! ». Menacée de destruction par la mairie, la cabane a été défendue et sauvée par une pétition de 1.500 signataires. Depuis, c’est le « QG » : chaque jour, les Gilets jaunes s’y retrouvent pour s’organiser, ou simplement pour partager une soupe, des idées, s’entraider.

Sur le parking qui entoure la place, la moitié des voitures ont un gilet jaune en évidence. Toutes les 10 minutes, un klaxon salue ceux qui tiennent la cabane. Le Bar du marché ravitaille en cafés, la boulangerie Banette donne ses pâtisseries. Et le primeur, ses légumes pour les soupes populaires organisées chaque samedi — en parallèle d’actions coup-de-poing : péage gratuit ou blocage de plateformes routières. « Ces habitudes montrent qu’on s’enracine dans le mouvement, explique Banou. Tant que Macron est là, on sera là aussi ! »

La préparation de l’ordre du jour à Commercy.

À leur AG, leur cabane, leur « chanson des Gilets jaunes », les Gilets jaunes de Commercy ont ajouté un « appel de Commercy à des assemblées populaires partout ! », une vidéo vue plus de 200.000 fois sur les réseaux sociaux. Ils y proclament leur refus d’être dirigés par des « porte-paroles autoproclamés », appellent à se doter de lieux d’organisation comme leur cabane ou « la maison du peuple de Saint-Nazaire » et rendre « le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple ».

« On a reçu des messages de partout en France, du Chiapas mexicain, d’Allemagne, de Belgique, de République dominicaine ! » s’enthousiasme Valérie. « Ici, on ne veut pas reproduire le système qu’on combat. Dans notre AG, on a des référents qui animent, mais pas de leaders qui imposent. En le vivant, je pense que c’est un modèle qui pourrait marcher au niveau municipal — là aussi, les décisions sont prises sans nous. » Avec certains autres Gilets jaunes, elle rêve d’une « assemblée citoyenne » qui prendrait les décisions à Commercy.

Mais, pour égalitaire qu’elle soit, l’assemblée n’implique pas la disparition des préjugés ni des identités. « Je suis pas raciste, mais à Commercy, les migrants ont des habits neufs, des logements, des téléphones. Alors que les retraités sont sacrifiés, et moi je cherche du boulot depuis des mois ! » confie un gilet. « Ici, il y a de tout, des gens très à droite, d’autres très à gauche, d’autres qui ne votent pas », tempère une autre, mère au foyer, venue avec un migrant de Côte-d’Ivoire, qu’elle héberge.

« Moi, au départ, je me méfiais beaucoup, poursuit-elle. Mais ici, c’est sincère, malgré leurs différences les gens veulent s’unir et s’écouter. Ce n’est pas le cas partout. Hier, j’ai discuté avec quelqu’un de complètement opposé pour faire comprendre que la crise, ce n’est pas la faute des gens au RSA ou des migrants, mais à cause de l’évasion fiscale, des actionnaires, des ultrariches », poursuit-elle. « Petit à petit, les positions bougent. »

« Je me suis dit que c’était le moment ou jamais, il fallait essayer de faire quelque chose » 

Le rond-point de Prés d’Arènes, à Montpellier.

Au rond-point de Prés d’Arènes, à Montpellier (Hérault), les klaxons tonitruants forment une clameur ininterrompue. « Ils nous disent que le mouvement s’essouffle, ils n’ont qu’à venir écouter le bruit du soutien », lâche un manifestant, gilet jaune sur le dos et point levé. En ce mercredi 5 décembre à midi, la longue file de voitures, camions, bus, motos empruntant la bretelle d’accès vers l’autoroute passe devant le petit campement des protestataires, installé là depuis le 17 novembre dernier.

Outre une tente pour abriter ceux qui restent dormir la nuit, le campement compte deux tables encombrées de cafés, croissants, fruits donnés, une barrique transformée en brasero, et des palettes en pagaille, sur lesquelles tracts et slogans donnent le ton de la colère. « Macron démission » ; « On ne sent pas la pluie quand on est dans l’eau ». Sur leurs gilets jaunes, beaucoup ont inscrit leur situation comme une doléance : « 62 ans, retraité, moins que le Smic. Marre de tous ces escrocs » ; « Jeune employé dans la galère, en colère ». Âges, sexes et origines confondus, chacun discute, partageant ses peines et ses colères. Des étudiants, des employés, des artisans, des retraités, des entrepreneurs, à l’instar de Houcine, « quatre enfants à charge et une entreprise de transport de 15 salariés » : « Je n’arrive pas à boucler les fins de mois, les grandes entreprises sont bien moins taxées que nous, petites entreprises, explique-t-il. Macron ne répond pas à nos besoins, il faut qu’il s’en aille. J’ai voté pour lui et maintenant je le regrette infiniment. » Depuis trois semaines, il se rend au rond-point dès qu’il le peut.

Un avis partagé par Guillaume, qui a lancé, seul dans son canapé, la page Facebook du mouvement montpelliérain, « le 25 octobre, à 21h », précise-t-il dans un sourire. « Cela fait des années que je crie comme un putois devant la télévision, et là c’est la goutte de carburant qui a fait déborder le réservoir, raconte le jeune photographe. Je n’ai jamais fait de grève ni de manifestation, je me suis dit que c’était le moment ou jamais, il fallait essayer de faire quelque chose. » Comme partout en France, le mouvement prend, vite et fort. Lors de la première réunion, organisée sous la pluie sur le parking du Zénith, ils étaient une quinzaine. Aujourd’hui, la page compte près de 12.000 abonnés, et sert de canal d’information, de discussion et d’organisation. Outre le rond-point de Prés d’Arènes, d’autres carrefours de l’agglomération montpelliéraine sont occupés, ainsi que le péage de Saint-Jean-de-Védas. « On essaye de se coordonner avec les autres groupes de la ville et aussi du département », explique Guillaume. Le 1er décembre, ils sont ainsi parvenus, non sans mal, à bloquer l’autoroute A9 de l’Espagne jusque Nîmes, pendant trois heures.

« On cherche des solutions collectivement, mais ce n’est pas facile » 

Des mobilisations d’ampleur qui nécessitent une organisation… pas toujours évidente. « Chacun vient avec ses idées, observe Élise, conseillère d’insertion retraitée. Mais lors des réunions, il y a un tel brouhaha… comme il n’y a ni structure ni chef, ce sont souvent les leaders d’opinion, ceux qui parlent plus fort, qui s’expriment mieux, qui sont là depuis longtemps, qui se font le plus entendre. »

Le mercredi 5 décembre, une cinquantaine de Gilets jaunes se sont ainsi réunis, à 21 h, sur la pelouse boueuse du rond-point, pour discuter des actions à mener ce week-end. Autour d’un mégaphone grésillant, les échanges ont été vifs. Blocage des centres commerciaux, de la préfecture, des horodateurs… Exception faite de la marche pour le climat, aucune action n’a semblé susciter de consensus. Quant aux modes de décision, un des participants a rapidement annoncé la couleur : « Il n’y aura pas de vote à main levée, pour ne pas donner d’information aux renseignements territoriaux. Après, si vous avez envie de le faire, libre à vous. »

Malgré la désorganisation, le mouvement fonctionne, et les actions s’enchainent. « On indique tout ce qui est organisé sur les réseaux sociaux, on communique beaucoup, via des applications protégées comme Telegram, explique Romy, 26 ans, apprentie. Vu le nombre qu’on est, c’est impossible de tous s’entendre, que ce soit sur les actions ou sur les revendications. Mais on est déterminés et suffisamment nombreux pour que tout le monde trouve une action qui lui convienne. »

Guillaume, Romy, Élise et Isabelle.

« La plupart du temps, tout se passe bien, il y a une majorité qui se dessine pour ou contre quelque chose, ajoute Guillaume. Mais ce n’est pas non plus le monde des bisounours. Il y a des éléments incontrôlables qui n’en ont rien à faire, qui décident tout seul et qui font, même si c’est dangereux ou que ça décrédibilise le mouvement. » Des manifestants qui à une dizaine décident de bloquer une bretelle d’autoroute sans que cela ait été prévu. Un groupe de personnes alcoolisées qui se montre un peu trop agressif. Sans compter les bisbilles entre groupes et les questions d’ego.

« On cherche des solutions collectivement, mais ce n’est pas facile, admet Guillaume. Les Gilets jaunes, ce n’est pas seulement les taxes, c’est aussi liberté, égalité, fraternité. C’est en se serrant les coudes qu’on va y arriver. » Si le mouvement populaire a des airs de Nuit debout prolo, de par cette soif de démocratie, ce ras-le-bol généralisé contre un système et cette libération de la parole, la place de la République de Paris semble loin du rond-point de Prés d’Arènes. La plupart des personnes interrogées ne connaissent d’ailleurs pas le mouvement du printemps 2016.

Face à un apprentissage délicat de la démocratie directe, ils sont plusieurs à appeler de leurs vœux la désignation de représentants. « On n’y échappera pas, on va être obligés », estime ainsi Isabelle, qui se bat « pour [s]a mère retraitée et pour [s]es enfants en galère » : « De fait pour l’instant, ceux qui gèrent la page Facebook et ceux qui sont là depuis longtemps sont vus comme des porte-paroles, mais ce n’est pas démocratique comme manière de faire ! » Pour ne pas être seul à « porter le poids » de la notoriété et du pouvoir cybernétiques, Guillaume a d’ailleurs été rejoint par d’autres administrateurs sur Facebbok, dont Romy, Isabelle, Élise, Katou, Laurence, Loïc et Quentin.

Mais, là encore, l’idée des délégués ne fait pas l’unanimité. Lors de la réunion nocturne, une jeune mère de famille a ainsi dénoncé un « piège » : « Le fait que notre mouvement soit insaisissable oblige le gouvernement à se poser des questions. C’est eux qui ont été élus parce qu’ils sont censés être compétents, ce sont à eux de nous apporter des propositions. On va continuer à les faire chier, à tenir un rond-point, à bloquer. Mais tant qu’on existe, tant qu’on est insaisissable, on leur fout la trouille. » Une déclaration copieusement applaudie par l’assemblée. Hamid, plus prudent, estime quant à lui qu’« il nous faut surtout des représentants qui nous ressemblent. Pas des Macron, Le Pen, ou Mélenchon… Non, des gens comme nous, de la rue, du peuple. »

Signe d’une volonté forte de démocratie plus représentative : à Montpellier, la seule revendication qui semble faire l’unanimité est celle du référendum d’initiative citoyenne.


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