« Le maltais, indique Gilles Renault, est une langue chamito-sémitique, nous renseigne Wikipédia. A l’oreille, ce sympathique sabir aux accents indéniablement exotiques prend effectivement racine dans l’arabe sicilien, les premiers habitants étant arrivés par mer de l’île voisine. De cette lointaine période de conquête ne subsiste, à vrai dire, aucun vestige archéologique, ce en quoi les spécialistes voient une énigme. Mais des pâtisseries sucrées. Et des noms de lieux, tels que Rabat ou Mdina (respectivement «la banlieue» et «la ville»), dont la consonance apparaît dénuée d’équivoque. Citadelle inexpugnable, cette dernière, idéalement juchée en altitude (fort relative : 200 mètres à tout casser) offre un panorama sur l’île principale dont on aperçoit les dimensions riquiqui : 27 kilomètres dans sa longueur et 15 kilomètres dans sa largeur... »

Reprenons la lecture de la présentation de Gilles Renault...

Michel Peyret




Malte

La Valette, ouïe alors

Par Gilles Renault, Envoyé spécial à Malte — 7 septembre 2018 à 17:06 (mis à jour le 10 septembre 2018 à 10:50)

La Mdina.La Mdina. Photo Arnaud Spani. Hemis.fr

L’archipel situé au centre de la Méditerranée, au sud de la Sicile, se visite pour ses plages, ses forteresses et ses lieux de tournages célèbres. Mais elle porte aussi en elle les traces de son histoire, entre dominations arabe, italienne et anglaise. Visite pour les yeux et les oreilles.

·        La Valette, ouïe alors

Malte n’a pas toujours bonne presse. Non que la destination manque d’atouts, située qu’elle est entre la Sicile et les côtes africaines. Mais l’archipel ne se fait pas toujours une publicité du tonnerre. Plus petit Etat de l’Union européenne, mais aussi densité la plus élevée (bien que cela ne saute pas aux yeux), disons que Malte se trouve parfois sous les feux de l’actualité pour des raisons guère flatteuses : place forte de l’optimisation fiscale, le coin collectionne les sociétés offshore et, dans leur sillage, une ribambelle de nantis pas uniquement attirés par le lapin en sauce cuisiné ici à l’envi. A l’automne dernier, la journaliste et blogueuse Daphné Caruana Galizia, spécialisée dans la dénonciation des affaires politico-économiques gangrenant le territoire, y a été assassinée. Voilà, en guise de préambule pas hyper feng shui, un aspect de Malte, destination sur laquelle on aurait pourtant tort de faire une croix pourvu, par exemple, qu’on considère quelques-unes de ses richesses à travers un héritage multilinguistique pour le moins singulier.

Au commencement était l’arabe

Le maltais est une langue chamito-sémitique, nous renseigne Wikipédia. A l’oreille, ce sympathique sabir aux accents indéniablement exotiques prend effectivement racine dans l’arabe sicilien, les premiers habitants étant arrivés par mer de l’île voisine. De cette lointaine période de conquête ne subsiste, à vrai dire, aucun vestige archéologique, ce en quoi les spécialistes voient une énigme. Mais des pâtisseries sucrées. Et des noms de lieux, tels que Rabat ou Mdina (respectivement «la banlieue» et «la ville»), dont la consonance apparaît dénuée d’équivoque. Citadelle inexpugnable, cette dernière, idéalement juchée en altitude (fort relative : 200 mètres à tout casser) offre un panorama sur l’île principale dont on aperçoit les dimensions riquiqui : 27 kilomètres dans sa longueur et 15 kilomètres dans sa largeur.

 https://medias.liberation.fr/photo/1153553-msida-creek-harbour-valletta-malta-mediterranean-europe.jpg?modified_at=1536332969&width=750Le port de La Valette. Photo Plain Picture

Quand la dynastie d’émirs en provenance d’Afrique du Nord conquiert le territoire, à la fin du IXe siècle, celle-ci réduit de moitié les dimensions de la forteresse afin de mieux en contrôler les accès. N’empêche, plus de mille ans plus tard, Mdina demeure un endroit prisé avec ses ruelles aussi attrayantes (cathédrale, monastère, palazzi à foison) qu’étroites où, au seuil de l’expérience méditative, l’on flâne d’autant plus volontiers qu’il n’y a rien d’autre à y faire, sans jamais avoir l’impression de subir le tourisme de masse.
La «Cité du silence» (pas de voiture, une grosse poignée d’habitants), sobriquet de l’ancienne capitale, a d’ailleurs tapé dans l’œil des promoteurs de la série culte
Game of Thrones : les aficionados pourront ainsi constater que l’entrée de la ville est aussi celle de la capitale de Westeros, Kings Landing (recréée par ailleurs en bonne partie à La Valette, lire Libération du 18 juillet 2014). Tandis que la jolie placette Square Mesquita héberge la maison de plaisir de LittleFinger, sauf qu’en 2018 on n’y voit plus de prostituées au balcon.

Puis vint l’italien

Lointainement contrôlée par les Romains, Malte, de par sa position stratégiquement avantageuse au beau milieu de la Méditerranée, a subi moult occupations et conquêtes. En 1523, Charles Quint donne le territoire aux Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui regroupe des chevaliers de toute l’Europe s’exprimant dans huit langues différentes. Peu à peu, le français et l’espagnol sont supplantés par l’italien toscan, dont subsistent aujourd’hui des bribes.

Sur le plan artistique, l’héritage est plus conséquent avec, notamment, un passage remarqué du Caravage. En cavale pour un meurtre à Rome, le peintre star de l’époque est recueilli en 1607 par l’ordre de chevaliers de Saint-Jean. Il va rester quinze mois et peindre sur place cinq toiles, dont deux font dorénavant la fierté de la très clinquante cocathédrale Saint John (qui croule sous les dorures et abrite les pierres tombales en marbre polychrome de 374 chevaliers). Ainsi, dans l’oratoire, défile-t-on aujourd’hui devant la fameuse, et sanguinolente, Décollation de saint Jean Baptiste, sa plus grande toile répertoriée qui témoigne d’un peintre au sommet de son art réaliste : située dans une prison, la scène de décapitation présente le supplicié à terre, le bas du torse recouvert d’un drap rouge, les mains liées derrière le dos, tandis que le bourreau barbu est sur le point de lui trancher la tête, muni d’un couteau caché dans son dos. Manque de chance, mêlé à une embrouille et emprisonné, l’impétueux Caravage (qui mourra en 1610, à 38 ans) finit par quitter Malte comme il y est entré : par la petite porte.

https://medias.liberation.fr/photo/1153569-p1271m1182302jpg.jpg?modified_at=1536333008&width=750Le Parlement maltais dessiné par Renzo Piano. Photo Maurice Kohl. Plainpicture

A propos de porte, d’ailleurs, on signalera que, quatre siècles plus tard, l’architecte Renzo Piano a signé une nouvelle entrée monumentale à La Valette, que l’on franchit à pied, ainsi que deux escaliers en pente douce, un non moins robuste bâtiment design en pierre blonde locale où siège le parlement et, sur les ruines de l’opéra, un théâtre à ciel ouvert. Le tout étant censé dynamiser la ville, promue cette année capitale européenne de la culture, sachant que, lors de notre passage, l’offre s’y référant paraissait carrément pauvrette.

Et le français

En route vers l’Egypte, Napoléon Bonaparte fait halte trois semaines à Malte, le temps de dérober l’argenterie de la cathédrale, qu’il perdra plus tard dans la bataille des Pyramides (c’est malin). L’occupation française ne va durer en réalité que deux ans ; pas assez pour marquer les esprits. On trouvera toutefois une empreinte patrimoniale : l’Auberge de Provence, construite pour les chevaliers français, aujourd’hui convertie en musée national. Et, côté architecture militaire, la Porte d’Aragon, la Couvre-porte et la Porte de Provence, réalisations de Charles François de Mondion, un disciple de Vauban, qui ne déparent pas les fortifications de Vittoriosa (une des trois cités qui jouxtent La Valette). A noter que la première, également dénommée Porte avancée, est ornée de gravures, mais que celles-ci furent en partie endommagée en 1798, lors du soulèvement contre… les Français.
Quelques mots locaux, familiers à l’oreille, ont réussi à traverser l’époque, certains (bongu /bonjour, bonswa /bonsoir) étant plus faciles à caser dans la conversation que d’autres (absint / absinthe, tabernaklu / tabernacle).

https://medias.liberation.fr/photo/1153559-traditional-balconies-valletta-malta.jpg?modified_at=1536332985&width=750Les façades ornéesdebow-windows, signesdel’influence anglaise. Photo Photononstop

Sans oublier l’anglais

Un siècle et demi durant, jusqu’à l’indépendance prononcée en 1964, Malte fera partie de l’Empire britannique. Aujourd’hui, la colonisation prend une autre forme, puisqu’un tiers des visiteurs débarquent du Royaume-Uni. Dont ils retrouvent les façades des maisons anciennes ornées de bow-windows, la conduite à gauche, les boîtes aux lettres et cabines téléphoniques rouges (survivance désormais exotique depuis qu’elles ont disparu de leur pays d’origine), la bière que l’on sert à la pinte et qui fait figure de boisson number 1. Et l’anglais, seconde langue officielle, permettant aux adeptes britanniques d’un tourisme plus ou moins low-cost de ne pas se sentir dépaysés.

Y aller

Plusieurs vols quotidiens ou hebdomadaires depuis Paris et la province.

Y manger

Paranga, à Saint George’s Bay, sert de bons poissons.

Gululu, à Saint Julian, qui confectionne une très honnête et copieuse cuisine traditionnelle.

Le Piadina Caffe privilégie une nourriture simple et pas chère d’inspiration italienne.

Y dormir

Le Xara Palace, à Mdina, ou le Palazzo Consiglia, à La Valette, sont des adresses assez haut de gamme.

Moins onéreux, le Holiday Inn Express de Saint Julian.

Gilles Renault Envoyé spécial à Malte