« Nous refusons le piège, indique Pierre Laurent, dans lequel on veut nous enfermer: ou Macron, ou Le Pen. Macron, c’est l’homme des politiques européennes actuelles: la mise en concurrence des travailleurs qui tirent sans cesse les conditions sociales vers le bas pour servir les appétits de profits des grands groupes, avec déréglementation et privatisation à la clé. Ces politiques provoquent un rejet de l’idée européenne que les extrêmes- droite essayent d’exploiter. Mais Orban et Salvini,  ce n’est pas la sortie du libéralisme ! C’est le libéralisme sans la démocratie avec plus de guerres entre les peuples: ce qu’ils appellent eux même l’ « illibéralisme ». Nous combattrons les uns comme les autres. Nous mènerons campagne contre les logiques de dumping social au cœur des traités européens. Macron ne  subit pas ces politiques, il est, comme ses prédécesseurs, un des décisionnaires. Et, là encore, nous proposerons des solutions. A la Fête de l’Humanité, j’ ai annoncé la tenue  début 2019 d’ Etats généraux du progrès social et écologique en Europe... »

Reprenons la lecture de l'interview de Pierre Laurent...

Michel Peyret


30 septembre 2018

Notre parti doit redevenir celui de tous les exploités et dominés - Pierre Laurent, entretien à L'Humanité, jeudi 27 septembre

Notre parti doit redevenir celui de tous les exploités et dominés - Pierre Laurent, entretien à L'Humanité, jeudi 27 septembre

Entretien avec Pierre Laurent. 

Réalisé par Julia Hamlaoui et Maud Vergnol

L'Humanité, jeudi 27 septembre 2018

Politique de Macron, ubérisation et exploitation, élections à venir, communisme du XXIe siècle, congrès du PCF. En pleine offensive macroniste et à sept mois des prochaines élections européennes, le secrétaire national du Parti communiste, Pierre Laurent, s'explique sur les enjeux du congrès du PCF qui aura lieu du 23 au 25 novembre. 

Après avoir frappé vite et fort pendant la première année du quinquennat, le pouvoir macroniste montre des signes de faiblesses. Le rapport de forces politique s’annonce-t-il plus favorable pour contrer les coups, notamment sur la réforme des retraites à venir ?

Pierre Laurent : Oui, le pouvoir est fragilisé, bien qu’il soit toujours aussi arrogant. Il perd peu à peu son soutien populaire. Les Français comprennent qu’avec Macron, ce sont toujours les dividendes qui gagnent, jamais les salaires, jamais les services publics, et que dans leur ‘immense majorité ils seront toujours les perdants de cette politique. Les luttes peuvent s’intensifier. Pour qu’elles se renforcent  et remportent des victoires, nous allons travailler à faire grandir des solutions progressistes dans ces luttes. Pour les retraites par exemple, qui vont être une bataille majeure, nous démontrerons  que les richesses existent pour permettre à chacun d’accéder à 60 ans à une retraite digne. Qui sait que les revenus financiers des entreprises et des banques,  342 milliards d’euros en 2017,  ne paient aucun euro au financement de la protection sociale ? Qui sait que si on appliquait réellement l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, on résoudrait durablement le problème du financement des retraites pour les décennies à venir ?

Les  élections européennes, premier scrutin depuis la présidentielle, seront décisives face à la poussée de  l’extrême droite. Comment le PCF aborde cette échéance ? 

Nous refusons le piège dans lequel on veut nous enfermer: ou Macron, ou Le Pen. Macron, c’est l’homme des politiques européennes actuelles: la mise en concurrence des travailleurs qui tirent sans cesse les conditions sociales vers le bas pour servir les appétits de profits des grands groupes, avec déréglementation et privatisation à la clé. Ces politiques provoquent un rejet de l’idée européenne que les extrêmes- droite essayent d’exploiter. Mais Orban et Salvini,  ce n’est pas la sortie du libéralisme ! C’est le libéralisme sans la démocratie avec plus de guerres entre les peuples: ce qu’ils appellent eux même l’ « illibéralisme ». Nous combattrons les uns comme les autres. Nous mènerons campagne contre les logiques de dumping social au cœur des traités européens. Macron ne  subit pas ces politiques, il est, comme ses prédécesseurs, un des décisionnaires. Et, là encore, nous proposerons des solutions. A la Fête de l’Humanité, j’ ai annoncé la tenue  début 2019 d’ Etats généraux du progrès social et écologique en Europe. Nous ne laisserons pas tuer l’idée de la coopération et du progrès partagé, car c’est l’avenir pour les peuples et la planète. Nous voulons élire le maximum  de députés qui se battent sur ces bases, et pour cela  unir les gauches européennes au Parlement européen.

Ces Etats généraux s’adressent-ils aussi à la gauche française ?

Pierre Laurent : Nous sommes entrés dans cette campagne en désignant un chef de file communiste, Ian Brossat, avec la volonté de faire gagner des idées qui desserrent l’étau dans lequel Macron veut nous enfermer.  Nous mènerons cette campagne en tendant la main à toutes les forces de gauche qui veulent construire avec nous ces solutions en France comme en Europe. Donc oui, les Etats généraux seront ouverts à toutes les forces de la gauche française.

Le PCF tient son congrès extraordinaire dans moins de deux mois, après une séquence électorale qui a balayé une grande partie du paysage politique. Dans un tel contexte, quel est l’état de vos forces  et quelle est l’ambition générale de ce congrès ?

Pierre Laurent  : Les forces militantes du PCF sont intactes. Elles ont traversé la tempête politique de 2017 et fait la démonstration dans l’année écoulée de leur capacité à être présentes dans toutes les mobilisations sociales. Le succès exceptionnel de la fête de l’Humanité est aussi le résultat de cette énergie militante. Mais l’enjeu de notre congrès n’est pas de préserver cette force, c’est de la remettre à l’offensive dans la nouvelle période politique. Nous voulons remettre à plat toutes les conditions de notre bataille, pour nous redonner un cap clair et durable. Le congrès doit avancer dans trois directions. D’abord celui d’une initiative communiste renouvelée, avec de la confiance dans nos idées. Nous savons souvent anticipé sur le diagnostic des crises capitalistes, mais nous devons mieux travailler avec la société pour construire des solutions de progrès social et écologique. Ensuite, notre stratégie n’a de valeur que si elle allie l’initiative communiste à une grande capacité de rassemblement, l’œil rivé sur le mouvement du peuple lui-même. Enfin, nous devons faire preuve de novation et d’audace car il y a des  défis nouveaux  qui prennent une ampleur considérable: l’écologie, la révolution numérique, les migrations, la libération mondiale des femmes. Nous avons besoin de transformations de la pensée et de l’activité des communistes. Certains camarades privilégient plutôt un de ces aspects sur l’autre. Pour ma part, je pense que nous retrouverons une place majeure dans la vie politique nationale qu’en étant capable d’articuler ces trois dimensions.

« Communisme de nouvelle génération », « communisme du XXIe siècle », « écommunisme »…de nombreuses formules ont cherché ces derniers temps à redéfinir le projet communiste….En quoi « le communisme est la question du 21 è siècle », comme vous l’affirmez ?

 Pierre Laurent : Il y a effectivement beaucoup d’effervescence et d’idées autour de cette question du communisme, et c’est d’ailleurs nouveau que notre congrès y consacre autant de temps. On observe aussi que le retour de Marx, des idées de mise en commun, n’ont jamais été autant d’actualité dans la société et une partie de la jeunesse. Pour ma part, j’affirme que le XXIe siècle posera la question d’un nécessaire dépassement du système actuel. Le capitalisme se montre aujourd’hui incapable de répondre aux grands défis de l’humanité. Ce système ne tombera pas comme un fruit mur, il peut perdurer en  générant plus de chaos, d’ inégalités, d’inhumanités. Il peut même entraîner la planète à la catastrophe écologique. C’est pourquoi des millions de gens se poseront la question d’inventer un autre mode de développement. Nous sommes dans ce moment historique où les anticipations de Marx sur le dépassement du système capitaliste trouvent une actualité toute particulière. Etre capable de dire ce que nous entendons par communisme dans ce moment historique, et que peut-être d’autres appellent autrement, peut permettre de créer des convergences et des rapports de forces capables de  changer progressivement le cours du monde.

Explosion du salariat, ubérisation, chômage de masse, précariat… La « classe ouvrière » ne semble plus être un concept opérant pour penser et organiser la lutte des classes.  Comment le PCF compte faire évoluer son logiciel idéologique ? 

Pierre Laurent : La lutte de classes n’a jamais été aussi vive. La concentration extrême du capital, permise conjointement par la mondialisation du capital et la main mise sur  la révolution numérique, conduit à l’exploitation concurrentielle de tous les travailleurs du monde. Les  exploités sont sans cesse plus nombreux et plus divers , ce sont les ouvriers, mais aussi quantité de travailleurs des services, des travailleurs intellectuels. Pour asseoir leur domination, les capitalistes jouent à fond des divisions entre les travailleurs. Le Parti communiste doit mettre au cœur de son projet la reconstruction de l’unité politique du salariat, de la conscience des conditions d’exploitation et de l’indispensable dimension internationaliste de ce combat. Si nous voulons, par exemple,  faire de la révolution numérique un objet d’émancipation et non un objet de domination piloté par les Gafam, il faudra faire travailler ensemble des scientifiques, des créateurs de start up, des ouvriers, des techniciens,des ubérisés, des salariés et des citoyens utilisateurs, pour produire des idées nouvelles sur l’utilisation de ces technologies. J’ajoute que les luttes contre les dominations étendent sans cesse leur champ d’action, écologie, féminisme, marchandisation du vivant… Nous ne sommes plus seulement le parti de la classe ouvrière mais le parti de tous les exploités et de tous les dominés en France, en Europe et dans le monde.

Les enjeux de ce congrès suscitent de nombreux débats internes,  portant notamment sur  la stratégie. La séquence électorale de 2017 cristallise beaucoup de mécontentements. Quels enseignements en tirez-vous ?

Pierre Laurent : Depuis la présidentielle de 2017, la crainte existe d’un effacement du PCF et cela soulève un débat sur la conduite de notre stratégie de rassemblement. Prenons cette question, puisqu’elle fait débat. D’abord, ne sous-estimons pas le combat de  nos adversaires pour  organiser notre effacement. Université d’été, Fête de l’Humanité, journées parlementaires… ces trois événements de nature différente mais tous réussis subissent le même traitement: ils sont  passés sous silence par les décideurs du monde politique et médiatique. Nous devons riposter unis à ce déni de démocratie. Ensuite, il y a ce qui tient à nos propres responsabilités. Nous avons construit le Front de gauche parce que nous avions compris après 2005 qu’une nouvelle gauche à vocation majoritaire devait naître. La faillite du quinquennat Hollande nous a donné raison. Notre ambition était et reste une gauche nouvelle qui construit son combat sur les questions sociales et écologiques dans un affrontement déterminé avec les logiques du capital. Le Front de gauche a ouvert une voie et sans cela  nous serions peut-être dans la situation de l’Italie. Mais c’est vrai aussi que l’idée dégagiste a été plus forte pour le moment que l’idée de la reconstruction d’un projet unitaire de changement. Or le dégagisme n’est pas un ciment d’espoir surtout quand cette idée est aussi utilisée par Macron et Le Pen. C’est vrai que cela doit nous conduire à mieux lier le contenu  de l’initiative communiste à  la construction de fronts d’unité populaire, sans lâcher ni l’un ni l’autre.  Ce débat stratégique est sain et nécessaire.

Plusieurs dirigeants communistes rappellent depuis quelques semaines « l’esprit unitaire » de vos adhérents. Craignez-vous des divisions? 

Pierre Laurent : Les communistes sont intelligents, ils comprennent parfaitement que dans cette situation se diviser serait impardonnable. Aboutir à des choix clairs en préservant notre unité, c’est l’exigence majeure qu’ont exprimé les communistes lors de la consultation préparatoire à notre congrès. Le conseil national de notre parti a souhaité pour cela une base commune ouverte, non pas pour arriver au congrès avec des choix mi-chèvre mi-chou mais pour permettre à la discussion des communistes d’aboutir à du commun dans l’unité. Le vote, début octobre,  pour choisir, parmi les quatre proposés, le texte sur lequel nous travaillerons jusqu’au congrès sera important de ce point de vue.

Vous avez dit votre disponibilité pour rester à la tête du PCF, pourquoi souhaitez vous un nouveau mandat?

Pierre Laurent : Quand je suis devenu secrétaire national, c’est avec l’ambition de refaire du Parti communiste une force majeure. Depuis  huit ans, je mesure chaque jour  combien c’est possible car la disponibilité est grande dans le parti et dans la société. Mais je mesure aussi les difficultés et la ténacité dont il faut faire preuve. J’ai envie de me consacrer encore pleinement à cette bataille, en ayant  conscience de ce qu’il faut corriger ou carrément changer, notamment dans le fonctionnement de la direction nationale.  Conduire dans la durée l’effort de redressement du PCF, son renouvellement nécessaire,  tout en garantissant l’unité des communistes, c’est le sens que je donne à cette disponibilité. Maintenant, ce sont les  communistes qui décideront, sur cela comme sur le reste. A eux de choisir.

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