« Les tenants d’un ordre figé pour l’éternité, indique Evelyne Pieiller, d’une nature humaine immuable, caractérisée par ses passions bien plus que par la raison, ont longtemps protesté contre cette idéologie du progrès en prophétisant le chaos social, l’égarement, la perte des repères. Réactionnaires contre progressistes, l’antagonisme était logique. Or, aujourd’hui, cette hostilité réunit aussi bien, souvent à la faveur de ce qui paraît le simple bon sens, des sensibilités de droite que de gauche. Mieux, elle permet de restaurer comme valeurs humanistes, libératrices, épanouissantes, des valeurs… de droite, qui en deviendraient ainsi de gauche. Une gauche nouvelle, sans illusion, mais morale et bienveillante. Nouvelle donne ou vieille… confusion ?... »

Reprenons la lecture de cette manière de voir de Evelyne Pieiller...

Michel Peyret


Le progrès en procès. Nouveau « Manière de voir », en kiosques

>Le progrès en procès 

« Manière de voir » #161 • octobre-novembre 2018

à la « une »

§  Comme le bonheur, le progrès est une idée neuve, en Europe notamment. Car, pour pouvoir imaginer la construction d’un avenir meilleur, il faut ne pas croire à la fatalité. Dans l’Antiquité, les Grecs, sensibles au pouvoir du Destin et à la nécessité pour le mortel de garder sa place, ne semblent guère s’en préoccuper. Ils inventent Prométhée, qui vole aux dieux le feu pour le donner aux hommes ; ce geste lui vaudra un châtiment exemplaire. Ils inventent Icare, qui rêve de voler et se fabrique des ailes de plumes et de cire ; mais elles se décomposent sous le feu du soleil, et il se noie dans la mer qu’il survolait. L’un de leurs grands fondateurs de mythes, Hésiode, au VIIIe siècle avant notre ère, chante le déclin sans fin de l’espèce, et en fixe pour longtemps les étapes : les « éphémères » que nous sommes sont passés de l’âge d’or, où ils vivaient dans l’innocence sous le regard bienveillant des dieux, à l’âge de fer, le temps de la violence et de l’injustice, marqué par la tension entre le désir de dépasser l’humaine condition et l’aspiration à l’impossible retour à l’harmonie perdue. Les Romains vont pour leur part déplorer sans trêve la disparition des mythiques vertus des premiers âges de leur république, tout en s’occupant du présent.

Avec le règne du christianisme en Occident s’installe une théologie de l’histoire qui coupe court à toute possibilité de penser intervenir sur le futur, car c’est la providence divine qui l’écrit. Dieu conduit les événements et les créatures vers la fin qu’il leur a assignée, il est le grand ordonnateur de toutes choses. Ce qui advient manifeste son projet, il est seul auteur de l’avenir et seul auteur de ce qui est. Au XVIIe siècle, savants et philosophes, de René Descartes à Galilée, mettent de fait en cause cette conception, en cherchant à comprendre et fixer les lois du monde physique — le cosmos n’est plus porteur de sens par lui-même, il est écrit en langage mathématique, et Descartes peut même proposer à l’homme de se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Le XVIIIe poursuivra et parachèvera cette démarche, en mettant au centre l’homme et ce qui lui paraît le caractériser en propre : la raison. Or l’usage de la raison permet de transformer les conditions de vie grâce aux sciences et aux techniques, et de libérer l’individu comme la société des préjugés et autres héritages que seule légitime l’autorité de la tradition ou du pouvoir.

« Innovation » ou « modernité » ne sont pas des synonymes de « progrès ». Le progrès n’a de sens que concrètement émancipateur. Progrès de quoi, pour qui ?

Désormais, on peut inventer le progrès. C’est-à-dire écrire l’avenir, faire l’histoire et, de découvertes savantes en exercices critiques, avancer vers le bonheur. En d’autres termes, progrès du savoir et progrès de la pensée sont synonymes d’émancipation des chaînes tant de l’obscurantisme que de la nature. S’ouvre la possibilité de penser l’amélioration collective, la transformation du monde. L’homme et sa condition sont conçus comme perfectibles. Le siècle suivant va lier de façon quasi automatique le progrès scientifico-technique et le progrès social et politique, censés de surcroît avancer inéluctablement, spontanément. Deux « évidences » qui vont créer une ambiguïté fondamentale.

Les tenants d’un ordre figé pour l’éternité, d’une nature humaine immuable, caractérisée par ses passions bien plus que par la raison, ont longtemps protesté contre cette idéologie du progrès en prophétisant le chaos social, l’égarement, la perte des repères. Réactionnaires contre progressistes, l’antagonisme était logique. Or, aujourd’hui, cette hostilité réunit aussi bien, souvent à la faveur de ce qui paraît le simple bon sens, des sensibilités de droite que de gauche. Mieux, elle permet de restaurer comme valeurs humanistes, libératrices, épanouissantes, des valeurs… de droite, qui en deviendraient ainsi de gauche. Une gauche nouvelle, sans illusion, mais morale et bienveillante. Nouvelle donne ou vieille… confusion ?

Il est clair que toutes les promesses n’ont pas été tenues. Mais en rester au constat — la quête d’une croissance toujours plus forte, la quête de savoirs et de technologies toujours plus audacieux, sans limites, sans fin, s’avèrent destructrices pour la planète, qu’elles menacent de tuer, pour l’humanité, qu’elles menacent de périmer —, c’est oublier que l’idéal de progrès n’a de sens qu’émancipateur. Il n’est pas synonyme de changement, d’innovation, de modernité, qui n’impliquent pas intrinsèquement désaliénation. Le progrès technique n’est pas forcément social, ou embellissement de la vie de tous… Autrefois, l’histoire semblait jouée d’avance ; aujourd’hui, la pensée dominante voudrait nous faire croire qu’elle l’est tout autant, mais que l’avancée inexorable du progrès en marche l’écrirait. Nouveau « Destin », auquel ne pourrait s’opposer en miroir qu’un fantasmatique retour en arrière. Ce n’est pas le progrès qui abîme le vivant, mais le productivisme, l’injonction à des valeurs libérales destinées à faire du citoyen un client, y compris de ses propres appétits. C’est aussi un système de production, son idéologie et un rapport de forces qui les sert. Porteurs d’amélioration et de libération collectives, les progrès authentiques furent des combats et des conquêtes. Alors, progrès de quoi, pour qui ? Celui qu’impose le capitalisme est progrès du capitalisme. L’autre, le vrai, n’a de sens que… progressiste, c’est-à-dire portant précisément un épanouissement du vivant. Certains peuvent préférer punir Prométhée et Icare, et rêver à l’âge d’or qui précéda l’âge de fer.

Evelyne Pieiller

        • En Corée la politique du rayon de soleil

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Martine Bulard &Sung Il-kwon, juin 2018

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§  Les chômeurs veulent-ils vraiment travailler ?

Hadrien Clouet, février 2015

§  À qui profite la paix scolaire ?

Laura Raim, septembre 2018

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§  Progrès à grand spectacle

Paul Virilio, août 2001Par nature insatisfaite de sa condition, l’humanité veut croire aux promesses de la technique. Mais lorsque celle-ci se déploie, l’imposture de l’immédiateté et l’illusion de la proximité apparaissent au grand jour, privant les êtres humains de rapports plus riches avec eux-mêmes et avec les autres. « Leur Progrès, comme ils disent, (...) →

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§  Libéraux contre populistes, un clivage trompeur

Serge Halimi & Pierre Rimbert, septembre 2018 Les réponses apportées à la crise de 2008 ont déstabilisé l’ordre politique et géopolitique. Longtemps perçues comme la forme ultime de gouvernement, les démocraties libérales sont sur la défensive. Face aux « élites » urbaines, les droites nationalistes mènent une contre-révolution culturelle sur le terrain de l’immigration et des valeurs traditionnelles. Mais elles (...) →

§  Le poids du lobby pro-israélien aux États-Unis

S. H., août 1989

§  Les conflits ethniques fragilisent Pékin

M. B., août 2009

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§  Peut-on encore vendre des armes à l’Arabie saoudite ?

blogs • Philippe Leymarie, 19 septembre 2018L’éthique ou l’emploi ? Les civils du Yémen ou les ouvriers d’Andalousie ? Tel fut le dilemme ces temps-ci en Espagne, où le gouvernement de gauche souhaitait renoncer à livrer des bombes de précision, possiblement utilisées par l’armée saoudienne contre des civils au Yémen ; mais il a dû reculer en hâte, devant la menace de Riyad de suspendre un énorme marché qui conditionne l’avenir des (...) →

§  Trente-six compagnies pour une ligne de chemin de fer

Julian Mischi & Valérie Solano, juin 2016

§  Pékin et Moscou, complices mais pas alliés

Isabelle Facon, août 2018Échaudée par des promesses non tenues, la Russie ne rêve plus d’Europe. « Nous ne supplierons personne [de lever les (...) →

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        • EN KIOSQUES

§  Quand le viol n’est plus un crime

Sophie Boutboul, novembre 2017En dix ans, le nombre de personnes condamnées pour viol a chuté de 40 % aux assises, et de 20 % en correctionnelle, rapporte Le Monde. Dans le même temps, le (...) →

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Juan Branco, septembre 2018

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§  Pourquoi Donald Trump a séduit l’électorat populaire

Arlie Hochschild, août 2018Dans un État américain très pauvre comme la Louisiane, souillée par les marées noires, une majorité de la population vote pour des candidats républicains hostiles aux allocations sociales et à la protection de l’environnement. Sociologue, femme de gauche, Arlie Hochschild a enquêté sur ce paradoxe. Quelques mois plus tard, Donald Trump l’emportait très largement en Louisiane. →

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§  Microentreprise, une machine à fabriquer des pauvres

Jean-Philippe Martin, décembre 2017

§  Jean-Paul Sartre et la guerre d’Algérie

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§  L’arabe, une « langue de France » sacrifiée

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§  En finir avec quelques idées reçues sur la radicalisation

Laurent Bonelli & Fabien Carrié, septembre 2018N’importe quel bavard a son idée arrêtée sur la « radicalisation » et sur le terrorisme. Désormais, il est possible de confronter toute cette glose à la réalité des dossiers instruits par la justice française. Et on découvre alors la place réelle qu’occupent l’échec scolaire, les réseaux sociaux, la volonté de provoquer, la sexualité, la religion dans le basculement de milliers de jeunes vers la violence. →

·        dossier 11 septembre 1973, le coup d’état contre salvador allende septembre 2013