Laurent Fabius, dans son bureau du Palais-Royal, en novembre 2016. (GILLES BASSIGNAC/JDD/SIPA)

Il a affirmé ne pas avoir été informé des activités du cimentier franco-suisse.

Par L'Obs Publié le 30 juillet 2018 à 20h29

 

L'ancien chef de la diplomatie française, Laurent Fabius, a été entendu comme témoin dans l'enquête sur des soupçons de financement du terrorisme visant Lafarge en Syrie et a affirmé ne pas avoir été informé des activités du cimentier franco-suisse, a appris lundi l'AFP de source proche du dossier.

Entendu le 20 juillet comme témoin par les juges d'instruction, le ministre des Affaires étrangères de 2012 à 2016, et actuel président du Conseil constitutionnel, a fait valoir qu'"aucun élément d'information" ne lui était parvenu concernant le maintien en Syrie de Lafarge au prix d'arrangements financiers avec des groupes armés, dont l'organisation Etat islamique (EI), selon son audition révélée par "le Monde" et qu'a pu consulter l'AFP.

Le cimentier franco-suisse Lafarge a été inculpé fin juin notamment sous l'accusation rarissime de "complicité de crimes contre l'humanité" dans ce dossier explosif du financement présumé du terrorisme en Syrie.

"Indices graves et concordants"

Les magistrats ont estimé avoir réuni des "indices graves et concordants" contre le cimentier pour ordonner son inculpation pour "complicité de crimes contre l'humanité", "financement d'une entreprise terroriste", "mise en danger de la vie" d'anciens salariés de sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, et "violation d'un embargo".

Huit cadres et dirigeants ont déjà été inculpés dans cette affaire, dont l'ancien PDG de Lafarge de 2007 à 2015, Bruno Lafont, pour financement d'une entreprise terroriste et/ou mise en danger de la vie d'autrui.

Le cimentier est soupçonné d'avoir versé, via sa filiale LCS, près de 13 millions d'euros entre 2011 et 2015 pour maintenir sa cimenterie en Syrie, alors que le pays s'enfonçait dans la guerre.

Ces sommes, qui ont bénéficié en partie à des groupes armés, dont l'EI, correspondaient notamment au versement d'une "taxe" pour sécuriser la circulation des salariés et des marchandises, à des achats de matières premières – dont du pétrole – à des fournisseurs proches de l'EI et à la rétribution d'intermédiaires chargés de négocier avec les factions, d'après l'enquête.

De récents éléments de l'enquête alimentent désormais des soupçons sur une possible vente de ciment au groupe EI : un contrat pour une transaction aurait été évoqué lors d'une réunion en décembre 2014, après la prise de l'usine par les djihadistes, selon une source proche du dossier.

Risques de rapt des salariés locaux

Contrairement à d'autres multinationales, le cimentier avait décidé de rester en Syrie, exposant ses salariés locaux aux risques de rapt alors que la direction du site avait, elle, déjà quitté l'usine et évacué ses expatriés. Lafarge a toujours qualifié la sécurité de ses équipes de "priorité". Or, parmi les nombreux employés enlevés, un a été tué et un autre reste porté disparu, selon des témoignages recueillis sur place par l'AFP.

Lors de son inculpation en 2017, Bruno Lafont a assuré n'avoir été au courant d'un "accord avec Daesh" (acronyme arabe de l'EI) qu'en août 2014, et avoir décidé à ce moment-là de la fermeture de l'usine. Quelques semaines plus tard, le 19 septembre, elle tombera finalement sous le pavillon noir de l'organisation d'Abou Bakr al-Baghdadi.

Son ex-bras droit, Christian Herrault, ex-directeur général adjoint en charge de plusieurs pays, dont la Syrie, a, lui, affirmé l'avoir informé beaucoup plus tôt.

(avec AFP)

L'Obs