« Mais Marx, indique Mathieu Menghini, va plus loin dans la critique des droits libéraux. Il dénonce la mystification à l’œuvre dans l’articulation des droits de l’Homme et du citoyen: avec les droits du citoyen, «l’Etat supprime (…) les différences de naissance, de condition, de culture et de profession» en soutenant que «chaque membre du peuple participe selon une mesure égale à la souveraineté du peuple» (in La Question juive) tandis qu’avec les droits de l’Homme (droits que le théoricien Franz Neumann nomme personnels et civils sociaux), il réaffirme les divisions de la société civile. Ainsi, malgré l’égale souveraineté politique, certains – qui jouissent d’une plus grande influence indexée à la richesse, à l’éducation, à la culture et/ou au statut – demeurent plus égaux que d’autres. Le cuisant problème de la souveraineté libérale est donc, pour Marx, qu’elle s’arrête au seuil de la société civile... »

Reprenons la lecture des réflexions de Mathieu Menghini...

Michel Peyret


Il est libre, Marx!

Mathieu Menghini distingue la “liberté marxienne” de la “liberté des libéraux”.

vendredi 20 juillet 2018 Mathieu Menghini

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Chroniques aventines

Deux mille dix-huit marque le bicentenaire de la naissance de Karl Marx. Malgré l’actuelle vogue néolibérale, le temps d’un retour au natif de Trêves est peut-être venu. Près de trente après la chute du mur de Berlin, les études marxiennes prônent, de fait, une relecture de Marx par-delà les distorsions de ses «actualisations» historiques – d’un Marx libéré de ses épigones, en somme. Il est une valeur, en particulier, que le socialisme «réel» semble n’avoir pas fait sienne et qui importe au plus haut point à l’auteur du Capital. Au cœur du communisme, en effet, plus encore que la justice ou l’égalité, la liberté semble la clef de voûte – de sorte que l’on peut à bon droit associer le marxisme à une éthique de l’émancipation, du développement multilatéral de chacun, à la «possibilité de s’objectiver dans des activités qui sont des fins en elles-mêmes et ne sont pas imposées par la nécessité externe» (Stefano Petrucciani).

 

En quoi cette liberté marxienne se distingue-t-elle de la liberté des libéraux? Appliquons-nous, pour répondre, à tirer profit de la traduction récente d’articles du dernier cité – Stefano Petrucciani – sous le titre Marx critique du libéralisme (éditions Mimésis, 2018). Notons que ledit professeur de philosophie politique de l’Université La Sapienza à Rome fonde son propos sur l’analyse de La Question juive (1843), de L’Idéologie allemande (1846) et de la Critique du programme de Gotha (1875), à savoir des textes d’un Marx à la fois philosophe et politique, rédigés en son jeune âge comme dans sa maturité.

 

Dans ses réflexions sur la liberté, Marx dénonce les apories du concept négatif de liberté tel que promu par les tenants du libéralisme. La liberté des Hobbes, Locke, Constant ou encore Stuart Mill paraît au philosophe allemand être celle de l’individu asocial, de l’intérêt particulier – une liberté du «non empêchement». Apparaît, ici, une différence pour ainsi dire anthropologique: côté libéral, on pense les individus comme étrangers voire hostiles les uns aux autres; côté marxien, l’être est considéré comme sociable et participant d’une communauté.

 

Pour Marx, la liberté de l’individu privé n’est qu’illusion ; isolé, comment contrôler les conditions de son existence? Comme l’indique L’Idéologie allemande, la liberté positive ou «matérialiste» implique un «pouvoir sur les circonstances», l’organisation solidaire, consciente (par opposition à la régulation inconsciente du marché) et rationnelle de la vie sociale. Ainsi convient-il de ne pas toiser autrui comme limite imposé à sa liberté personnelle mais bien au contraire comme condition de sa réalisation véritable et, partant, du développement de tous.

 

Mais Marx va plus loin dans la critique des droits libéraux. Il dénonce la mystification à l’œuvre dans l’articulation des droits de l’Homme et du citoyen: avec les droits du citoyen, «l’Etat supprime (…) les différences de naissance, de condition, de culture et de profession» en soutenant que «chaque membre du peuple participe selon une mesure égale à la souveraineté du peuple» (in La Question juive) tandis qu’avec les droits de l’Homme (droits que le théoricien Franz Neumann nomme personnels et civils sociaux), il réaffirme les divisions de la société civile. Ainsi, malgré l’égale souveraineté politique, certains – qui jouissent d’une plus grande influence indexée à la richesse, à l’éducation, à la culture et/ou au statut – demeurent plus égaux que d’autres.

 

Le cuisant problème de la souveraineté libérale est donc, pour Marx, qu’elle s’arrête au seuil de la société civile.

Qu’impliquerait son extension? «L’autosuppression de la politique» réplique Petrucciani. Le dépassement dudit seuil revient, en effet, à voir la politique comme absorbée dans la coopération sociale. Après nombre d’autres, Stefano Petrucciani s’en émeut: Marx n’est-il pas organiciste à l’excès? Y a-t-il – dans son esprit – des aspects de la vie personnelle susceptibles de rester privés, préservés de la délibération collective, de l’impératif communautaire? Le communisme marxien autorise-t-il une pluralité de conceptions du bien, des projets de vie distincts? Le théoricien romain met au crédit de Marx la vive prévention de la Critique du programme de Gotha: «Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez»; il néglige, en revanche, la maxime communiste réclamant une appropriation sociale vaste, certes, mais déterminée puisque relative aux moyens de production et d’échange.

Reconnaissons que, deux siècles après la naissance de Marx, la complexité croissante des sociétés rend chimérique ou, en tout cas, fort ambitieuse leur organisation solidaire, consciente et rationnelle. La rend-elle pour autant moins légitime et urgente?

S’agit-il là d’un irréductible écueil ou plutôt d’un puissant aiguillon pour prolonger la réflexion marxienne? Les expérimentations actuelles visant un approfondissement et un élargissement de la démocratie incitent à opposer au pessimisme de l’intelligence l’optimisme de la volonté.

Mathieu Menghini est historien et praticien de l’action culturelle (mathieu.menghini@lamarmite.org).

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