« La rue et l’affrontement avec la police, indiquent l'article, permettent aux jeunes prolétaires de se rassembler. Les manifs sauvages permettent de sortir de l’encadrement des syndicats et des gauchistes. Mais seules les luttes du prolétariat dans les lieux de production peuvent déclencher une révolution. Les libertaires refusent d’intervenir dans les entreprises pour servir leur propagande. Ils incitent plutôt les travailleurs à s’exprimer par eux-mêmes. Henri Simon tente de partir des problèmes concrets pour ensuite déclencher une grève. Néanmoins, beaucoup de grévistes restent chez eux. Ils délèguent la lutte aux syndicalistes et ne participent aux comités d’action qui organisent le mouvement. Les conflits les plus importants surgissent au moment de la reprise du travail. Les pratiques d’auto-organisation ne se généralisent pas... »

Reprenons la lecture de la révolte de Mai_68...

Michel Peyret


Les communistes libertaires des années 1968

Publié le 4 Juillet 2018 par Socialisme libertaire

Catégories : #Histoire, #Textes libertaires

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La révolte de Mai-68 se nourrit de pensées libertaires. La contestation remet en cause toutes les formes d'autorité et aspire à bouleverser tous les aspects du quotidien. 

L’histoire de Mai-68 donne la part belle aux sectes gauchistes, trotskistes ou maoïstes. En revanche, la composante libertaire du mouvement reste occultée. Les anarchistes hétérodoxes, les communistes de conseils, les communistes libertaires et les situationnistes ont pourtant marqué cette révolte spontanée. Ensuite, Mai-68 ne se cantonne pas au Quartier Latin. Ce mouvement s’est également révélé explosif dans des villes comme Lyon, Bordeaux ou Nantes. Lola Miesseroff a connu cette période et propose un récit nourrit de nombreux témoignages dans son Voyage en outre-gauche.

Le modèle fordiste des Trente glorieuses s’essouffle. Les ouvriers refusent la misère de leur vie quotidienne. Avant 1968, de nombreuses grèves éclatent. « Les jeunes ouvriers se font remarquer par leur agressivité. Ils cassent des vitrines, brûlent des bidons de fuel, utilisent des frondes et des billes d’acier », décrit Bruno Astarian. La jeunesse rejette l’étouffoir du conformisme et de l’ordre moral. La musique et la contre-culture traduisent des aspirations de liberté. Une critique de la vie quotidienne émerge pour dénoncer la répression sexuelle et le rapport hiérarchique avec les profs.

La critique de l’URSS apparaît comme le marqueur de l’outre-gauche. Cornélius Castoriadis et la revue Socialisme ou barbarie attaquent le capitalisme bureaucratique de l’URSS. Ils critiquent également le modèle marxiste-léniniste. Le Parti communiste apparaît comme un encadrement autoritaire qui abandonne toute perspective révolutionnaire. L’outre-gauche critique le colonialisme mais se méfie des luttes de libération nationale, dirigées par un parti stalinien pour imposer un nouvel État. Ces mouvements inter-classistes permettent la promotion d’une nouvelle bourgeoisie nationale. L’outre-gauche s’oppose aux organisations structurées qui se vivent comme des avant-gardes pour contrôler les luttes et encadrer la classe ouvrière. Au contraire, c’est la spontanéité, l’auto-organisation et l’autonomie des luttes qui est valorisée.

Origines intellectuelles et politiques de Mai-68

La politisation passe par des rencontres et des lectures. Daniel Guérin, et son livre L’anarchisme, reste une référence incontournable. Voline propose une critique de la révolution russe. Le mouvement Dada exprime une révolte créative. Wilhelm Reich attaque la répression sexuelle imposée par le capitalisme. Les analyses de la revue Socialisme ou barbarie deviennent le carrefour de l’outre-gauche. Les situationnistes relient ces diverses références. La brochure De la misère en milieu étudiant fait écho à la vie quotidienne de toute une jeunesse. Les textes de Raoul Vaneigem insistent sur la subjectivité radicale.

L’outre-gauche s’oppose à la vieille Fédération anarchiste qui rejette la lutte des classes. Elle s’oppose également aux partis gauchistes qui tentent de recruter et de porter la bonne parole aux ouvriers. Ils veulent faire la révolution pour prendre le pouvoir. Les militants gauchistes incarnent le puritanisme, avec une attitude rigoriste et sacrificielle.

A Strasbourg, des libertaires parviennent à prendre le contrôle de l’Unef locale, le syndicat étudiant. Il ne s’agit pas de prendre le contrôle d’une structure, mais au contraire d’en profiter pour mieux ridiculiser la bureaucratie syndicale. En 1966, ces libertaires utilisent les moyens de cette organisation pour diffuser Le retour de la colonne Durruti, un détournement de bande dessinée. En 1967, ils diffusent la brochure De la misère en milieu étudiant qui critique le conformisme de la jeunesse pour mieux l’inviter à rejoindre le prolétariat dans la lutte des classes.

A Nantes, il existe une tradition de lutte ouvrière, notamment liée à la proximité avec le chantier naval de Saint-Nazaire. Les libertaires critiquent également le syndicalisme et l’Université. Mais, lorsqu’ils prennent le contrôle de l’Unef, ils mènent des luttes pour les bourses, les cités universitaires et la sécurité sociale. Ils dialoguent également avec les syndicats de travailleurs. Pourtant, ils tentent toujours de déborder le cadre syndical. Une manifestation ouvrière débouche même vers l’attaque de la préfecture. Nantes devient un berceau de la contestation, avec la grève à Sud-Aviation. Une véritable jonction entre étudiants et ouvriers est créée.

Bordeaux abrite davantage la contre-culture et la libération sexuelle. Les films de Pierre Molinier sont projetés. Les Vandalistes distribuent le tract « Crève salope » qui attaque toutes les autorités. Des ouvriers et des voyous de banlieues rencontrent les Vandalistes en 1968. Mais ce groupe privilégie l’action culturelle et la perturbation événements, plutôt que l’action directe et la lutte des classes.

Au cœur de la révolte

Les Comités d’action lycéens (CAL) sont contrôlés par les trotskistes de la JCR. Mais des jeunes libertaires forment une tendance révolutionnaire qui refuse de collaborer aux commissions pour réformer le lycée. Ils valorisent l’action et les occupations. A la faculté de Nanterre, les Enragés perturbent les cours, distribuent des tracts et collent des affiches. Ils impulsent l’agitation politique. Le 22 mars, ils occupent le bureau de la direction de la fac. Ils sont également à l’origine de nombreux slogans des graffitis de Mai-68. Ils occupent ensuite la Sorbonne avec les situationnistes avant de créer le Comité pour le maintien des occupations (CMDO). Ils tentent de créer du lien entre les travailleurs isolés et les grévistes.

La rue et l’affrontement avec la police permettent aux jeunes prolétaires de se rassembler. Les manifs sauvages permettent de sortir de l’encadrement des syndicats et des gauchistes. Mais seules les luttes du prolétariat dans les lieux de production peuvent déclencher une révolution. Les libertaires refusent d’intervenir dans les entreprises pour servir leur propagande. Ils incitent plutôt les travailleurs à s’exprimer par eux-mêmes. Henri Simon tente de partir des problèmes concrets pour ensuite déclencher une grève. Néanmoins, beaucoup de grévistes restent chez eux. Ils délèguent la lutte aux syndicalistes et ne participent aux comités d’action qui organisent le mouvement. Les conflits les plus importants surgissent au moment de la reprise du travail. Les pratiques d’auto-organisation ne se généralisent pas.

Les travailleurs et les étudiants ne luttent pas ensemble. Le syndicat de la CGT empêche que des liaisons se créent. Les revendications catégorielles priment sur les perspectives interprofessionnelles. Le Comité d’action de Censier apparaît comme une expérience unique. Travailleurs et étudiants luttent ensemble. Ils préparent des actions, des tracts et des manifs. La fac est occupée. Un comité de coordination se forme pour éviter la délégation de pouvoir. L’influence du communisme de conseils apporte une armature politique. Le comité distribue des tracts dans les usines, les métros, les gares, les grands magasins pour appeler à la création de comités d’action autonomes sur les lieux de travail.

Changer la vie

Le mouvement de 1968 remet en cause toutes les autorités et les contraintes de la vie quotidienne. Les relations humaines évoluent. Les femmes participent activement au mouvement, même si les orateurs sont tous des hommes. Les femmes se libèrent des carcans, expriment leurs désirs et développent leur propre réflexion. Elles sortent du rôle de la femme docile et obéissante imposé par la société patriarcale. Cette remise en cause des rapports hiérarchiques fait vaciller la domination des adultes sur les enfants. Les lycéens participent au mouvement et n’hésitent pas à s’affirmer face à leurs professeurs. Dans les entreprises, l’autorité des petits chefs et des syndicats est attaquée.

Le mouvement de 1968 exprime une remise en cause radicale de la société marchande. La critique du travail devient centrale. Le texte de Paul Lafargue reste une source d’inspiration. Le travail est attaqué comme exploitation et comme aliénation. Associé à la souffrance, le travail s’oppose à la créativité et au plaisir. L’indiscipline règne dans de nombreuses entreprises. Les luttes collectives permettent de tenir tête au patron. Mais la période est encore au plein emploi.

L’idée d’autogestion se développe, mais reste limitée. Les ingénieurs et les cadres syndiqués à la CFDT diffusent une conception technocratique de l’autogestion. Mais sans remettre en cause l’utilité de l’activité de l’entreprise. Au contraire, il semble indispensable de penser un autre mode de production, une autre manière de produire. « On ne dira pas : produisons des pommes de terres parce que c’est nutritif et qu’il faut se nourrir. Mais : imaginons une façon de se rencontrer, de ne pas s’ennuyer, qui soit productive de pommes de terre », indique un texte sur le communisme. La gestion de l’usine par les ouvriers s’oppose au refus du travail.

La critique de la vie quotidienne devient un thème central. Les surréalistes et les situationnistes pratiquent la dérive et diverses activités qui visent à sortir de la routine. Henri Lefebvre propose une conception plus théorique. Cette critique peut se traduire par une remise en cause des rapports sociaux hiérarchiques, des vieilles conventions, de la répression sexuelle. La critique de l’urbanisme et du travail s’inscrivent également dans cette perspective de changer la vie. Les bandes de jeunes pratiquent sans le savoir cette critique de la vie quotidienne. Ensuite, l’amour libre est valorisé contre les sentiments de possessivité et de jalousie. Mais cette libération amoureuse dérive lorsqu’elle remplace le désir et la sensualité par une norme imposée.

La critique de la psychiatrie se développe. Le freudo-marxisme, incarné notamment par Otto Gross, estime que les souffrances psychiques sont créées par la société capitaliste. La psychanalyse repose au contraire sur une individualisation des problèmes sociaux pour pouvoir supporter l’ordre existant. L’antipsychiatrie critique la dimension carcérale des asiles, mais sans parvenir à développer une thérapie efficace. L’Université est attaquée à cause de son enseignement médiocre, mais aussi pour former les futurs cadres de la société capitaliste.

Ultra gauche et mouvement social

Le livre de Lola Miesseroff retrace bien les idées et les pratiques de tout un courant révolutionnaire trop méconnu. Les témoignages permettent de rythmer un récit vivant qui relie les théories à une expérience vécue. Les années 1968 permettent de développer une critique totale et radicale du monde marchand. Après l’explosion de Mai-68, la révolution sociale semble imminente. Aujourd’hui, le défaitisme de la gauche valorise les luttes parcellaires, spécialisées, qui se focalisent sur une cause particulière. La convergence des luttes se propose ensuite d’additionner les divers corporatismes et revendications spécifiques sans dégager une perspective de renversement de l’ordre existant.

Lola Miesseroff souligne son attachement à ce courant de l’ultra gauche libertaire. Mais elle cède à la mode de la communisation qui repose sur le confusionnisme. Les témoignages du livre expriment les idées d’un communisme de conseils qui repose sur l’auto-organisation des prolétaires. La communisation vise à fusionner ce courant avec celui du bordiguisme qui s’inscrit dans une tradition marxiste-léniniste et autoritaire. Malgré la critique pertinente du formalisme libertaire, ce courant repose surtout sur le déterminisme économique et le scientisme. Néanmoins, Lola Miesseroff reste attachée à la lutte des classes et à une pensée libertaire. Elle insiste sur la spontanéité des révoltes, contre tout dogmatisme déterministe.

L’ultra gauche apparaît comme un petit milieu replié sur lui-même. En dehors de quelques expériences, comme le Comité d’action de Censier, ce courant semble surtout préoccupé par lui-même. Lola Miesseroff fait le choix de donner la parole à ses camarades proches de l’ultra gauche. Cette démarche permet de faire revivre les réflexions et les pratiques de ce courant passionnant. Mais le livre peut aussi donner l’idée d’un groupe idéologique qui pratique un certain avant-gardisme. Mai-68 n’a pas uniquement été déclenché par l’agitation de quelques libertaires.

Bien heureusement, le refus de la discipline, des petits chefs, des cadences, voire du travail s’est exprimé au-delà du courant de l’ultra gauche. Sans forcément théoriser leur révolte, de nombreux ouvriers et ouvrières en lutte remettent en cause l’ordre usinier. L’ultra gauche semble partir de la théorie pour ensuite recruter des prolétaires et faire de l’agitation gauchiste. Il semble plus intéressant de s’appuyer sur les résistances et les luttes à la base pour ensuite élaborer une théorie critique. Les luttes autonomes et spontanées semblent plus décisives que l’activité d’une ultra gauche ou de quelque secte idéologique que ce soit.

Néanmoins, cette focalisation sur le courant libertaire permet aussi de montrer ses multiples apports théoriques. Lola Miesseroff fait revivre une contestation ludique et joyeuse ainsi que des débats toujours actuels. Aujourd’hui, il manque cruellement une critique totale du monde marchand. Il manque également des réflexions sur les moyens de détruire la société capitaliste et des pistes pour inventer un nouveau monde. L’outre gauche ravivée par Lola Miesseroff pose ses questionnements et incite à transformer le monde pour changer la vie.

Source :
Lola Miesseroff,
Voyage en outre-gauche. Paroles de francs-tireurs des années 1968, Libertalia, 2018

 

SOURCE :  Zones Subversives