« Quand, indique René Berthier, rues et places se remplissent de manifestants, certains de ceux qui aspirent à la convergence des luttes sont à la recherche d'« intellectuels organiques » prêts à « construire le peuple » dans une « démocratie totale ». Les universitaires à la tête de Podemos sont un bon exemple, inspiré de l'Argentin Ernesto Laclau qui affirmait que la lutte des classes aurait été remplacée par des mouvements sociaux hétérogènes, qu'un « leader populiste » a pour rôle d'articuler.Les analyses de Frédéric Lordon, aussi intéressantes soient-elles, ne sont qu'un élément que peut utiliser le mouvement ouvrier, pour lequel la lutte des classes et l'internationalisme, plutôt que la « souveraineté populaire », sont les moyens de son émancipation.Comment en est-on arrivé à ce que ce soient des Lordons qui parlent au nom du mouvement populaire ? Là se trouve véritablement le symptôme de la crise de la pensée critique... »

Reprenons la lecture de l'analyse de René Berthier...

Michel Peyret


Critique d'Impérium de Lordon. René Berthier répond aux objections

René Berthier, auteur du texte "Lordon, Imperator du recyclage" dans Le Monde Libertaire n°1778 (15 avril - 15 mai 2016), répond au nombreux commentaires suscités par la publication, sur ce blog, d'extraits de son article.

Critique d'Impérium de Lordon.  René Berthier répond aux objections

Tout d’abord je voudrais présenter mes excuses à ceux des lecteurs de Mediapart qui ont lu mon article en entier, et qui n’auront pas manqué de sursauter à l’épouvantable coquille qui se trouve page 40, colonne de gauche, 2e et 3e lignes. On y parle de « remettre en question la notion d’immanence », alors qu’il faut lire « remettre en question la notion de transcendance ». J’ai songé un moment à me faire hara-kiri, mais l’idée d’abandonner mon chien et mes chats m’a détourné de mon projet. J’ai survécu à des conneries pires que celle-là pendant les 69 premières années de ma vie, et je compte encore survivre aux conneries que je ferai pendant les 69 années suivantes.

Lordon ? Connais pas

Au début du mois de février dernier une copine du comité de rédaction du Monde libertaire m’a demandé si je voulais faire un article sur le dernier livre de Frédéric Lordon. Je suppose que si je vous disais que je n’avais jamais entendu parler de Frédéric Lordon, vous ne me croirez pas ; pourtant c’est la stricte vérité. J’en entends qui diront : « Mais comment c’est-y Dieu possible qu’il n’ait jamais entendu parler de Frédéric Lordon ? » Ben si, c’est possible. Comme quoi on peut vivre sans avoir lu Lordon.

Il m’est déjà arrivé de faire des comptes rendus de lecture vite fait sur le gaz pour rendre service : je pensais liquider celui d’Imperium en deux coups de cuiller à pot. J’ai vite fait de me rendre compte qu’avec Lordon, j’avais affaire à du lourd. Ça m’a pris plus de quinze jours de travail relativement intense pour lire et décortiquer le livre. Et rédiger un commentaire.

Ça m’a rappelé l’époque où j’ai commencé à écrire mon premier livre sur Bakounine, en 1987. A l’origine je voulais faire un article de trois ou quatre pages pour montrer, contrairement aux âneries proférées par Marx, que Bakounine avait une solide formation philosophique. En fait ça m’a pris plus de trois ans et j’ai dû me taper pratiquement l’œuvre complète de Hegel, sans parler d’œuvres de Schelling, Fichte, Feuerbach… et Spinoza – que Proudhon appelait « Hercule de l’Absolu » (Justice, III), Bakounine parlant de la « belle figure de Spinoza » (Œuvres, Champ libre, III, p. 8). Spinoza a toujours été le chouchou des grands penseurs anarchistes, mais pour le savoir encore faut-il les avoir lus.

Pour revenir à Bakounine, je m’étais aperçu qu’il y avait chez lui un double discours. Un discours simple, accessible immédiatement. Et un discours souterrain dans lequel foisonnent des références implicites à tout un tas d’auteurs. Ça a été un travail très intéressant, en fin de compte – malheureusement ce n’est pas cette partie-là de mon travail qui a été publiée ! Entre-temps, un jeune universitaire nommé Jean-Christophe Angaut s’est penché sur la question et l’a traitée mieux que moi, je pense.

Le titre de mon article : « Lordon, Imperator du recyclage ? » n’est pas de moi. J’avais tout bêtement intitulé mon texte « Commentaires sur Imperator », ou quelque chose comme ça. J’avoue que le titre choisi par la rédaction du Monde Libertaire sonne bien. Il faut attirer le lecteur, tout rédacteur en chef le sait bien.

Ensuite Corcuff, qui a mis des extraits de mon article sur le blog de Mediapart, a lui aussi choisi un titre accrocheur, sans doute pour « faire le buzz », comme on dit. Apparemment, ça a réussi. Les anars sont très mauvais en communication. Peut-être faudrait-il que ça change. Corcuff a pris une phrase de ma conclusion mais hors contexte. Et pour répondre à une personne qui s’indigne sur le blog de Mediapart que je traite Lordon de « dégénéré », je m’empresse de lui suggérer de lire l’article du Monde Libertaire en entier. Il ne me viendrait pas à l’esprit de traiter quelqu’un de dégénéré, encore moins dans un média, car je serais sous le coup de la loi. Et puis ce n’est pas mon style.

La phrase complète, que Corcuff a mise hors contexte – avec mon accord – est la suivante : « Lordon n’est pas le paradigme contemporain de la pensée critique, il est le symptôme de la dégénérescence de la pensée critique. » Ce n’est pas du tout la même chose.

Cela dit, je reconnais que j’ai peut-être outrepassé la modération de ton que je m’efforce en général de conserver. Parler de « crise de la pensée critique » aurait été tout à fait suffisant.

Les penseurs critiques doivent-ils écrire en langage codé ?

Et si, juste avant, j’évoque Stirner (qui est tout sauf anarchiste, à mon avis), ce n’est pas innocent : si en 1845 L’Unique et sa propriété a réussi a passer à travers les mailles de la censure, c’est parce que les censeurs n’y avaient rien compris. Mais à l’époque, les penseurs critiques étaient obligés d’écrire en langage codé, précisément à cause de… la censure (enfin, pas seulement, c’était aussi pour se donner l’impression de faire partie d’une élite).

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Pourtant Lordon continue, lui, de parler en langage codé qu’à mon avis peu de gens comprennent, en tout cas pas ceux à qui un langage émancipateur devrait être adressé… preuve que ce n’est pas à eux qu’il s’adresse. Ce n’est pas le cas de David Graeber, par exemple, qui « cause normal », même en anglais. Mais j’ai déjà expliqué ma préférence pour les auteurs anglosaxons.

La raison d’être de mon texte se trouve tout simplement là. J’ai voulu ironiser (les anarchistes aussi, savent le faire) sur l’exaspérante condescendance avec laquelle Lordon évoque les anarchistes et l’anarchisme ; j’ai voulu montrer que bien des idées qu’il développe dans son livre n’ont pas grand-chose d’original (ou qu’elles ont des antécédents) ; enfin, j’ai voulu rectifier un certain nombre d’erreurs factuelles qui se trouvent dans son livre. Et on peut apprendre à tout âge, il suffit de faire preuve d’un minimum de modestie.

Et je circonscris très précisément le « périmètre » de ma critique. Je dis au début de mon article : « dans la mesure où Lordon évoque souvent la “pensée libertaire” – d’une manière singulièrement fragmentaire et déformée – les lecteurs du Monde Libertaire ne s’étonneront pas que je m’attarde un peu sur cet aspect de l’ouvrage ». C’est tout. Il ne faut pas chercher dans mon article une analyse ou une réfutation globales de la pensée de Lordon. Ceux qui seraient tentés de me reprocher de limiter mon propos à ce que Lordon dit sur l’anarchisme ont pourtant été prévenus : c’est pourtant de ça que je traite. Après tout, si je trouve que Lordon dit des choses inexactes, je ne vois pas pourquoi que me dispenserais de le dire.

C’est finalement un projet extrêmement modeste, que certaines personnes sur le blog de Mediapart ont interprété comme une attitude de « gardien de l’orthodoxie ». Or, il se trouve que ça fait des années que je combats l’« orthodoxie » anarchiste et que je dis que le caractère confidentiel du mouvement libertaire vient de ce qu’il s’accroche à des concepts hérités du 19e siècle devenus obsolètes. Mais il est évident que pour entendre (lire) ce genre de discours, il faut  surfer ailleurs que sur Mediapart ou sur le site du Monde diplomatique.

Ceux qui reprochent à la FA de ne pas réactualiser sa pensée devraient réactualiser leur pensée sur la FA. Georges Brassens et Maurice Joyeux  sont morts depuis longtemps et je pense que beaucoup de camarades de la Fédération anarchiste ne savent même pas qui ils sont.

Une remarque sur le commentaire de Hugues Poltier (en réponse au commentaire de Gastibelza, le 26 avr. 2016), qui écrit : « …je soupçonne que le fond de l'affaire ressortit au ressentiment (une passion particulièrement triste, et donc agressive, destructive, empoisonneuse, etc.) devant la trop grande renommée de l'objet de la critique. Et comment mieux se faire connaître, quand on est inconnu, qu'en s'attaquant à un auteur largement lu, écouté, vu, consulté ».

En gros je suis jaloux de Lordon qui est connu alors que moi, je suis inconnu.

  • Je ne peux pas être jaloux d’un type dont je n’avais jamais entendu parler lorsqu’on m’a demandé en février dernier de commenter son livre. Je réclame donc moi aussi le droit à une certaine part d’immodestie : lorsqu’on a un curriculum militant comme le mien, on n’est pas jaloux d’un gars comme Lordon…

  • Quant à la renommée de Lordon, l’avenir nous dira si elle survit à l’effet de mode.

  • Quant à ma propre personne, je me contrefous de ne pas être connu. J’écris souvent sous des pseudonymes précisément pour passer inaperçu.

Il n’y a de ma part absolument aucune hostilité envers Lordon. Je le respecte pour son implication dans les luttes qui se déroulent en ce moment. Je n’ai jamais caché mon mépris pour ces intellectuels ex-trotsko-maoïstes de la génération de 1968 qui se sont reconvertis en serviteurs du pouvoir socialiste après 1981 et qui sont allés à la gamelle. Maintenant que nous avons un intellectuel qui mouille sa chemise (avec quelques autres, il est vrai), je ne vais pas me plaindre ; quoi que je ne saisis pas encore très bien à quoi il carbure ni ce qu’il cherche. Et je pense que c’est encore un peu prématuré pour comparer Lordon à Sartre ou à Camus.

Un culte de la personnalité ?

La lecture des interventions sur le blog à la suite de la publication des extraits de mon article m’a mis très mal à l’aise. On sent de la part de certains de ces intervenants le besoin d’un guide, d’un leader, d’un inspirateur ; on sent leur indignation, qui frôle le culte de la personnalité, face à la remise en cause du statut de ce guide qui permettra de « construire une lutte pour renverser le système d'asservissement que Lordon a analysé et démonté mieux que personne » (27/04/2016 00:21 Par Hugues Poltier en réponse au commentaire de Gastibelza le 26 avr. 2016.) Le problème est qu’il ne semble pas y avoir de jonction avec le mouvement ouvrier.

Loin de moi l’idée de contester à Lordon le droit d’« analyser » et de « démonter » le « système d’asservissement ». Lorsque j’ai écrit qu’« en matière politique et sociale, les intellectuels n’inventent en général pas grand-chose », mais qu’« ils peuvent être très sensibles à l’air du temps », ce n’était pas, contrairement à ce que certains ont pu croire, pour dévaloriser le travail des intellectuels. C’est à dessein que j’ai précisé « en matière politique et sociale ». Je voulais simplement dire que les intellectuels ne créent pas les mouvements sociaux, pas plus que Sorel ou Berth n’ont créé le syndicalisme révolutionnaire : ils n’ont fait que l’observer et le décrire. Pour le reste il serait vraiment stupide de ma part de nier le rôle des intellectuels dans la recherche ou dans la spéculation.

Les intellectuels, les penseurs issus de l’université seront toujours nécessaires et bienvenus. Je trouve absolument nécessaire leur participation aux luttes et l’engagement de Lordon, et d’autres, est digne de respect. Bakounine – lui-même un intellectuel formé à la philosophie hégélienne – disait que dès lors qu’ils ont abandonné leurs privilèges de classe, les intellectuels avaient leur place auprès de la classe ouvrière. Mais, selon lui, le rôle de l’intellectuel se situait dans le registre de la collaboration avec, non dans celui de la direction sur la classe ouvrière.

Aujourd’hui nous ne sommes plus au temps où il y avait d’une part une masse de prolétaires quasi illettrés, d’autre part une minorité d’intellectuels petits bourgeois qui parlaient en leur nom et qui se posaient en direction du mouvement ouvrier.

Karl Kautsky et Lénine, le « réformiste » et le « révolutionnaire », affirmaient tous deux que la doctrine socialiste était née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, les intellectuels. C’est faux : elle s'est construite au sein de l'Association internationale des travailleurs et dans les Bourses du Travail.

Plus de 40 ans d’expérience syndicale et politique m’ont largement démontré qu’il existe dans le mouvement réel de la classe ouvrière, du monde salarial, à la base et dans les structures intermédiaires du monde syndical, des tas de personnes capables d’analyses critiques et de réflexions stratégiques extrêmement poussées et convaincantes. Ces militants et ces militantes ne parviennent jamais à accéder aux lieux d’expression publique grâce auxquels ils pourraient être entendus parce qu’ils ne fréquentent pas les bons réseaux et qu’ils n’ont pas l’estampille de l’institution universitaire et la faveur des médias.

Quand rues et places se remplissent de manifestants, certains de ceux qui aspirent à la convergence des luttes sont à la recherche d'« intellectuels organiques » prêts à « construire le peuple » dans une « démocratie totale ». Les universitaires à la tête de Podemos sont un bon exemple, inspiré de l'Argentin Ernesto Laclau qui affirmait que la lutte des classes aurait été remplacée par des mouvements sociaux hétérogènes, qu'un « leader populiste » a pour rôle d'articuler.

Les analyses de Frédéric Lordon, aussi intéressantes soient-elles, ne sont qu'un élément que peut utiliser le mouvement ouvrier, pour lequel la lutte des classes et l'internationalisme, plutôt que la « souveraineté populaire », sont les moyens de son émancipation.

Comment en est-on arrivé à ce que ce soient des Lordons qui parlent au nom du mouvement populaire ?  se trouve véritablement le symptôme de la crise de la pensée critique.

René Berthier

1er mai 2016