« En juillet 2015, indique Gareth Porter, un accord nucléaire historique connu sous le nom de Plan d’action global commun a été réalisé entre l’Iran et le groupe P5+1 : Chine, France, Russie, Royaume-Uni, États-Unis et Allemagne, dans lequel l’Iran acceptait de réduire son enrichissement d’uranium, limitant son programme nucléaire et mettant ainsi fin à des années de sanctions contre le pays. Alors que l’Iran s’est avéré respecter ses engagements, le président américain Donald Trump a trouvé une nouvelle menace – le programme de missiles balistiques iranien – et a menacé de mettre fin à l’accord nucléaire, qu’il a qualifié de « plus mauvais accord existant ». Donc à quel point l’Iran est-il une menace nucléaire?Pour en savoir plus, Al Jazeera a interviewé Gareth Porter, un historien, journaliste d’investigation... »

Reprenons la lecture de l'interview...

Michel Peyret


Géopolitique                 9.mai.2018 // Les Crises

L’Iran est-il réellement une menace nucléaire ? Par Mersiha Gadzo

Donc en résumé, les États-Unis (7 700 ogives nucléaires) se retirent de l’accord dans lequel l’Iran s’engageait à ne pas développer d’armes nucléaires. La Grande Bretagne (225 ogives) et la France (300 ogives) proposent à l’Iran de renégocier. Israël (80 ogives) applaudit Trump

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Source : Aljazeera, Mersiha Gadzo, 23-04-2018

Le journaliste d’investigation Gareth Porter réfute certains des mythes qui entourent le programme nucléaire iranien.

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par Mersiha Gadzo

23 avril 2018

« L’Iran se dirige “très rapidement” vers la production d’une bombe nucléaire et pourrait avoir une arme d’ici à deux ans », rapportait l’agence de presse américaine United Press International.

La citation fut publiée dans un article de 1984 intitulé « La bombe de “l’Ayatollah” en cours de production pour l’Iran » mais elle aurait tout aussi bien pu être publiée aujourd’hui.

Depuis plus de trois décennies, les politiciens occidentaux et la presse ont prétendu que l’Iran était une menace nucléaire.

Les dirigeants israéliens Benjamin Netanyahou et Shimon Peres ont repris cette allégation à de nombreuses reprises dans les années 90, mettant en garde sur le fait que l’Iran construirait une bombe atomique dans la décennie à venir.

Durant l’automne 2012, Netanyahou a déclaré lors de la réunion de l’Assemblée générale des Nations unies – avec son tristement célèbre dessin de bombe – que l’Iran serait en mesure de construire une arme nucléaire d’ici à juin 2013.

Le mois d’octobre suivant, l’ancien président américain Barack Obama a enchaîné avec une nouvelle date butoir – l’Iran était à un an de produire une bombe nucléaire.

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Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou montre le dessin d’une bombe représentant le programme nucléaire iranien à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2012 [Lucas Jackson/Reuters].

Plus récemment, la presse a rapporté plus tôt ce mois-ci que Yossi Cohen, directeur du Mossad (agence de renseignement israélienne), a affirmé qu’il était « sûr à 100% » que l’Iran cherchait à construire une arme nucléaire.

Et pourtant, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a publié huit déclarations ces dernières années confirmant que Téhéran avait pleinement rempli ses engagements en matière nucléaire.

En juillet 2015, un accord nucléaire historique connu sous le nom de Plan d’action global commun a été réalisé entre l’Iran et le groupe P5+1 : Chine, France, Russie, Royaume-Uni, États-Unis et Allemagne, dans lequel l’Iran acceptait de réduire son enrichissement d’uranium, limitant son programme nucléaire et mettant ainsi fin à des années de sanctions contre le pays.

Alors que l’Iran s’est avéré respecter ses engagements, le président américain Donald Trump a trouvé une nouvelle menace – le programme de missiles balistiques iranien – et a menacé de mettre fin à l’accord nucléaire, qu’il a qualifié de « plus mauvais accord existant ».

Donc à quel point l’Iran est-il une menace nucléaire?

Pour en savoir plus, Al Jazeera a interviewé Gareth Porter, un historien, journaliste d’investigation et auteur de Manufactured Crisis : The Untold Story of the Iran Nuclear Scare [Une crise fabriquée de toutes pièces : les origines secrètes de la hantise d’un Iran nucléaire, NdT], après plus d’une décennie de recherche sur le sujet.

Al Jazeera : Nous avons entendu une nouvelle déclaration ce mois-ci, cette fois du chef du Mossad, selon laquelle l’Iran a pour projet de construire une bombe nucléaire. Vous avez découvert un important nombre d’éléments prouvant que l’Iran n’est pas une menace. Quelles sont quelques unes de ces preuves ?

Gareth Porter : Je pense que le plus important ensemble de preuves documentaires est ce que l’on appelle les documents « laptop ». Ces documents sont censés provenir (clandestinement) d’un programme de recherche secret de l’Iran sur des armes nucléaires au début des années 2000, mais j’ai été en mesure de montrer dans mon livre que ces documents avaient en réalité été transmis aux services de renseignement occidentaux par le Mujahedeen-e-Khalq (MEK) qui, bien sûr, sont des ennemis jurés du régime.

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WATCH : L’accord nucléaire iranien est en jeu (2:59)

Ils ont été considérés comme une organisation terroriste durant de nombreuses années et, plus important encore, le MEK travaillait de concert avec le Mossad durant la période où les documents ont fait surface.

Les Israéliens avaient à la fois le mobile et l’occasion de fabriquer ces documents que le Mossad avaient créés, un programme spécial pour faire circuler des « informations » sur le programme iranien à d’autres gouvernements et médias dans le monde en 2003. C’était juste au moment où ces documents auraient été produits.

Il y a de multiple indications que ces documents sont des faux – les plus importantes d’entre elles sont les schémas de ce qui est allégué être dans ces documents une série d’efforts pour fabriquer une arme nucléaire avec le missile iranien Shahab 3.

Ces schémas montrent en réalité une fausse ogive. C’est une ogive de missile que les Iraniens ont abandonné de façon avérée au moment où ces schémas ont supposément vu le jour. C’est l’élément le plus important prouvant que ces documents ne sont pas authentiques ; ce sont des faux.

Al Jazeera : Vous avez dit précédemment que pour comprendre la politique iranienne dans le domaine nucléaire, il faudrait se référer à la période historique de la guerre avec l’Irak entre 1980 et 1988. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

Porter : Si l’on revient à la guerre Iran-Irak, ce qui s’est passé durant 8 années c’est que les forces armées irakiennes frappaient à la fois des cibles militaires et civiles en Iran avec des armes chimiques, ce qui a causé plus de – si je me souviens bien – 110 000 blessures sévères et des dizaines de milliers de morts iraniens à cause des lâchers de produits chimiques par les Irakiens.

La Garde révolutionnaire iranienne – en charge de la défense de l’Iran contre l’attaque irakienne – voulait que l’Ayatollah Khomeini accepte d’aller de l’avant non seulement avec des armes chimiques et biologiques mais aussi avec des armes nucléaires, d’avoir des programmes pour préparer la capacité au moins à riposter, afin d’essayer de dissuader au moins les attaques d’armes de destruction massive par l’Irak.

Il y avait ceux qui, au début de la guerre et à la fin de la guerre… qui espéraient que Khomeini changerait d’avis ; et la raison qu’il a donné dans les deux cas est assez simple – il a dit que l’Iran ne peut posséder ou utiliser aucune arme de destruction massive parce que c’est illégal, illicite en vertu de l’Islam.

Il était responsable de l’interprétation de ce que l’Islam signifiait pour les politiques et les lois de la République islamique d’Iran. C’est un argument extrêmement important et extrêmement convaincant pour justifier le sérieux du refus iranien d’avoir un programme d’armes nucléaires… Il n’y a aucune preuve réelle du contraire qui suggère que l’Iran a jamais eu un véritable programme de recherche sur les armes nucléaires.

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Les victimes iraniennes des attaques au gaz de Saddam Hussein se rassemblent près de l’ambassade d’Allemagne à Téhéran en mai 2004 alors que l’Iran a dévoilé une plaque dénonçant Berlin comme fournisseur d’armes chimiques au régime de Saddam [Raheb Homavandi/Reuters].

Al Jazeera : Nous avons vu au fil des ans que l’Iran a été coopératif en ce qu’il concerne son programme nucléaire. Cependant, en fin de compte, il y a toujours une nouvelle accusation qui revient.

Cette fois, les États-Unis et leurs alliés sont préoccupés par le programme de missiles balistiques de l’Iran. Pourquoi se concentrent-ils sur le programme iranien alors que d’autres pays ont également des programmes de missiles balistiques ? Avons-nous vu des preuves crédibles qui prouvent que l’Iran est une menace qu’il faut surveiller de près ?

Porter : Il est absolument clair que l’Iran a tout simplement utilisé les missiles balistiques comme moyen de dissuasion bien plus que tout autre État du Moyen-Orient parce qu’il n’a pas de force aérienne. Ils n’ont pas de chasseurs à réaction ou de chasseurs-bombardiers qui pourraient livrer des armes conventionnelles en représailles à une attaque contre l’Iran. C’est le cas depuis la création de la République islamique d’Iran en 1979.

Les autres grands acteurs du Moyen-Orient, dont Israël et l’Arabie saoudite, possèdent tous deux des missiles balistiques capables de frapper l’Iran. Il s’agit clairement d’une question de légitime défense en termes de dissuasion pour l’Iran. Et je pense que la raison pour laquelle les États-Unis ont adopté la position qu’ils ont prise n’a rien à voir avec la réalité de la situation ; c’est de la pure politique – tant internationale que nationale – qui a dicté la position du gouvernement américain – non seulement sous Trump, mais aussi sous George W. Bush et Obama.

Al Jazeera : Certains disent que l’Iran est une menace parce que ses dirigeants auraient déclaré que leur objectif est de détruire Israël. Dans quelle mesure ces allégations sont-elles crédibles ?

Porter : Les Iraniens n’ont jamais menacé d’une attaque agressive contre Israël. Ce qu’ils ont dit, c’est qu’Israël devrait cesser d’exister en tant qu’État dans lequel seuls les Juifs ont tous les droits, tout comme l’Afrique du Sud a dû cesser d’exister en tant qu’État pour les Blancs. C’est la même position que défendent les défenseurs des droits des Palestiniens dans le monde entier.

 

Source : Aljazeera, Mersiha Gadzo, 23-04-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source