« Le chapitre de David Bacon, indique Thomas Collombat, sur la solidarité à la frontière États-Unis/Mexique aborde des enjeux similaires. Après avoir rappelé l’histoire mouvementée des rapports entre syndicats mexicains et étatsuniens, en particulier depuis la signature de l’ALENA, il insiste sur les liens durables créés entre syndicats des deux pays, en particulier l’alliance entre les Métallos et los Mineros, mais aussi le cas emblématique du Syndicat mexicain des travailleurs et travailleuses de l’électricité. Là aussi, le rôle des travailleuses et des travailleurs migrants est souligné, notamment dans son étude de l’entente entre le Syndicat étatsunien des travailleurs et travailleuses agricoles et le Front binational des organisations indigènes de l’État d’Oaxaca (Mexique)... »

Reprenons la lecture de la présentation de Thomas Collombat...

Michel Peyret


Building Global Labor Solidarity in a Time of Accelerating Globalization

Par Thomas Collombat • Mis en ligne le 23 février 2018

https://i1.wp.com/www.cahiersdusocialisme.org/wp-content/uploads/Global_solidarity.jpg?resize=134%2C200&ssl=1Kim Scipes (dir.),

Building Global Labor Solidarity in a Time of Accelerating Globalization,

Chicago, Haymarket Books, 2016

Cet ouvrage collectif dirigé par Kim Scipes, universitaire et militant chevronné, aborde les enjeux de l’internationalisme syndical à l’heure d’une mondialisation « accélérée ». Le ton est critique et dialectique, dans la mesure où la mondialisation y est considérée à la fois comme un terreau fertile pour le néolibéralisme, mais aussi comme un vecteur de résistance, en particulier pour le mouvement syndical. Ce dernier n’est d’ailleurs pas pris comme un bloc homogène et les auteur-e-s optent explicitement pour une analyse privilégiant les syndicats progressistes et leur potentiel de création d’un internationalisme « par la base ». Le livre propose sept études de cas en Amérique du Nord (États-Unis, Canada et Mexique), en Amérique latine et en Asie (Philippines et Bangladesh). Bien que l’ampleur et l’approche adoptée dans chaque chapitre varient beaucoup, ils apportent tous une contribution et des réflexions pertinentes sur ces enjeux.

L’ouvrage s’ouvre sur un chapitre théorique, signé par Kim Scipes lui-même. Les lectrices et les lecteurs déjà familiers avec son travail reconnaitront son intérêt pour la « mondialisation par le bas » inspiré des travaux de Nederveen Pieterse. Autre caractéristique des travaux de Scipes : l’association entre le type de syndicalisme pratiqué au niveau local/national et au niveau international. Il considère ainsi que le « syndicalisme d’affaires » est un obstacle à la construction d’une réelle solidarité syndicale internationale, alors que les syndicats ayant une approche de « justice sociale » sont ceux vers lesquels se tourner pour la construction d’un internationalisme plus égalitaire, inclusif et venant de la base. Le chapitre fournit notamment une typologie intéressante des niveaux d’internationalisme en fonction de leur capacité de transformation, menant à une classification en neuf catégories d’internationalisme basée sur leurs objectifs, depuis les simples améliorations salariales jusqu’aux enjeux politiques plus larges.

Le chapitre de Katherine Nastovski intéressera particulièrement le lectorat canadien. Son ample analyse de l’internationalisme syndical au Canada dans les années 1970 et 1980 établit une distinction claire entre ce qui se faisait alors au Département international du Congrès du travail du Canada (CTC) et de nombreuses initiatives prises au niveau local. Alors que les orientations internationales du CTC étaient encore très marquées par l’anticommunisme, les projets menés par plusieurs syndicats de base, notamment en réaction à la guerre au Viêtnam et au coup d’État au Chili, ont conduit à un modèle de solidarité beaucoup plus transformateur et enraciné dans une approche de classe. L’auteure fournit un ensemble très complet de critères permettant de définir et d’analyser ce modèle, tout en reconnaissant ses limites, notamment le nationalisme de gauche canadien.

Trois chapitres portent plus directement sur la situation aux États-Unis. Jenny Jungehülsing propose un argument très convaincant sur les variations du rôle des travailleuses et des travailleurs migrants dans les dynamiques de la solidarité transnationale. Elle s’appuie en cela sur une comparaison très rigoureuse entre un syndicat local de l’Union internationale des employé-e-s de service (UIES) de Los Angeles comptant de nombreuses et nombreux membres salvadoriens, et un district des Métallurgistes unis d’Amérique (les Métallos) en Indiana et en Illinois représentant un fort contingent de travailleuses et travailleurs mexicains. Le groupe des Salvadoriennes et des Salvadoriens avait maintenu des liens politiques forts avec leur pays d’origine, en particulier par le biais du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), et ont ainsi joué un rôle important dans l’établissement de rapports étroits entre le FMLN et l’UIES. Les membres mexicains des Métallos, quant à eux, ont contribué à renforcer le soutien offert par leur syndicat au Syndicat mexicain des mineurs (los Mineros), mais en étant motivés par leur attachement général à leur pays d’origine plutôt que par de fortes convictions politiques.

Le chapitre de David Bacon sur la solidarité à la frontière États-Unis/Mexique aborde des enjeux similaires. Après avoir rappelé l’histoire mouvementée des rapports entre syndicats mexicains et étatsuniens, en particulier depuis la signature de l’ALENA, il insiste sur les liens durables créés entre syndicats des deux pays, en particulier l’alliance entre les Métallos et los Mineros, mais aussi le cas emblématique du Syndicat mexicain des travailleurs et travailleuses de l’électricité. Là aussi, le rôle des travailleuses et des travailleurs migrants est souligné, notamment dans son étude de l’entente entre le Syndicat étatsunien des travailleurs et travailleuses agricoles et le Front binational des organisations indigènes de l’État d’Oaxaca (Mexique).

Le texte de Michael Zweig se concentre plutôt sur les dynamiques internes du syndicalisme étatsunien, en particulier sur les tensions entre la direction de l’AFL-CIO et ses composantes plus progressistes. Il développe plus spécifiquement le cas de l’opposition syndicale à la guerre pour démontrer l’évolution de la position de l’AFL-CIO à cet égard (depuis un soutien quasi aveugle au gouvernement étatsunien jusqu’à une position plus critique). Il documente le cas d’un réseau de syndicalistes opposés à la guerre (U.S. Labor Against War) qui a non seulement permis de bâtir des liens de solidarité avec des syndicats iraquiens, mais aussi de faire évoluer l’AFL-CIO elle-même.

Le chapitre de Bruno Dobrusin déplace la focale sur le sud du continent. Il construit une comparaison intéressante entre le mouvement d’opposition à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) et les luttes contemporaines contre l’extractivisme. Il pointe notamment le fait que ce sont les mêmes syndicats progressistes ayant été les fers de lance de la lutte à la ZLEA qui critiquent aujourd’hui les modèles de développement basés principalement sur l’extraction et l’exportation des ressources naturelles. À l’opposé, les syndicats plus conservateurs qui ne se sont pas engagés dans les combats contre le libre-échange continental soutiennent maintenant l’extractivisme. L’auteur souligne toutefois l’échec des gouvernements de gauche sud-américains à sortir de ce vieux modèle de développement, tout en trouvant un certain espoir dans les orientations de type « mouvement social » de plusieurs organisations de la région, notamment la Confédération syndicale des Amériques.

Finalement, deux chapitres portent sur des cas asiatiques. Celui de Timothy Ryan sur le Bangladesh est un peu surprenant dans la mesure où celui-ci travaille pour le Solidarity Center de l’AFL-CIO, une organisation que Kim Scipes a abondamment critiquée dans ses travaux. Le directeur de l’ouvrage le reconnaît d’ailleurs dans l’introduction, mais souligne que ce choix a été fait en jugeant la contribution de Timothy Ryan à sa face même. Le chapitre relate en détail les campagnes menées en faveur de l’amélioration des conditions de travail dans l’industrie du vêtement au Bangladesh, et notamment l’utilisation d’outils internationaux et le rôle joué par l’AFL-CIO à cet égard. Le choix fait par l’auteur d’analyser ces campagnes en utilisant les « cinq étapes du deuil » n’est toutefois pas vraiment convaincant. Même s’il débouche sur quelques éléments stratégiques pertinents, l’analyse prend alors une tournure psychologisante et dénuée de dimension politique qui laisse sceptique.

Le chapitre de Kim Scipes sur la centrale syndicale philippine Kilusang Mayo Uno (KMU) fournit un portrait détaillé de cette organisation progressiste plutôt méconnue. L’auteur y souligne les stratégies d’alliance adoptées par KMU, l’importance qui y est accordée à la formation syndicale et le modèle de « syndicalisme authentique » promu par la centrale. La dimension internationale n’est toutefois pas très centrale dans ce chapitre, si ce n’est au travers du programme de visiteurs internationaux mis en place par KMU et grâce auquel Kim Scipes lui-même en est venu à en apprendre plus sur cette organisation.

Bref, Building Global Labor Solidarity rassemble des études de cas fouillées qui permettent de voir comment un internationalisme progressiste peut se construire à partir de la base. Comptant des exemples tant du Nord que du Sud, l’ouvrage fournit une perspective nouvelle et inspirante sur les possibilités de bâtir une solidarité syndicale transnationale.


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