« De Jacques Ellul, indique l'article, je retiendrai sa radicalité, l’exhaustivité de sa pensée et sa justesse d’analyse qui la rend atemporelle. Au fond, on ne peut pas lui retirer le mérite d’avoir milité pour une technique qui n’assujettisse pas l’homme, et ce combat mérite d’être poursuivi. Droit dans ses bottes, il aura vécu selon ses principes, s’interdisant par exemple le recours à l’automobile (qui peut encore s’en targuer, à part quelques jusqu’au-boutistes comme l’écrivain Alain Damasio refusant toujours d’utiliser un téléphone portable). Pour autant, tour à tour traditionaliste, anarchiste et écologiste, Jacques Ellul est à l’origine d’une pensée qu’on taxe parfois de romantique et conservatrice pour mieux cacher qu’elle frise l’intolérance... »

Reprenons la lecture de la présentation...

Michel Peyret


Jacques Ellul, du bluff technologique à l’obscurantisme technocritique

septembre 7, 2016

Ellul Jacques

De Platon à Ivan Illich, en passant par Karl Marx et les néo-luddites, l’histoire de la technocritique a ses quelques inratables têtes d’affiche. Jacques Ellul fait partie de ces grands penseurs qui ont ponctué la réflexion sur le monde dans lequel vit l’homme. Professeur de Droit à la faculté de Bordeaux, théologien parfois même appelé philosophe, Ellul a produit une oeuvre conséquente sur le rapport entre l’homme et la technique.

Toute sa vie durant, le penseur militera contre les raccourcis de la pensée technicienne. Il se battra férocement contre tous ceux qui postuleront que l’environnement technique de l’homme est « neutre », qu’il est « ce qu’on en fait », et qu’il dépend en dernière analyse de la seule volonté humaine. Dans ses ouvrages majeurs La technique ou l’enjeu du siècleLe bluff technologiqueet Le système technicien, Jacques Ellul se fait le plus farouche critique de la société industrielle qui produirait une technique échappant totalement à l’homme, contraignant ainsi sa liberté et détruisant son milieu naturel. Sans cesse réactualisée par notre quotidien hautement numérisé, la pensée de Jacques Ellul n’en demeure pas moins une arme à double tranchant, à la fois intemporelle et radicale, elle se fait parfois le berceau d’une nostalgie d’un âge d’or aux valeurs rétrogrades.

Du recours à la technocritique dans cette société avilissante

« On n’arrête pas le progrès », et c’est bien ce que déplore l’intellectuel bordelais. Il faut comprendre que pour Ellul, la technique est à l’origine des maux qui pervertissent la morale et détruisent l’environnement. Froidement rationnelle, indubitablement efficace, automatique et parasitaire, elle contaminerait tous les champs qu’elle toucherait sans que l’humain puisse réellement en reprendre le contrôle. Espaces pollués, temps volé, valeurs bafouées, ce que Jacques Ellul appelle « la société technicienne » est l’inverse même du progrès : « L’homme qui vit en ville dans un univers où rien n’est vivant (…) ne peut pas être heureux, il a des troubles psychologiques qui lui viennent essentiellement de ce milieu et de la vitesse à laquelle il est obligé de s’adapter » déclare-t-il [1].

A ce titre, on peut déjà quasiment placer le penseur dans le champ de l’écologie politique. Vigilance cependant quant au statut de ses réflexions sur la technique, Ellul n’est pas technophobe, mais technocritique : il n’a pas fondamentalement à redire sur les techniques humaines prises individuellement (dont le spectre va de l’écriture à l’arme atomique), mais bien sur le macro-système qu’elles organisent en s’agençant les unes aux autres. Ainsi, il critique le gigantisme, la démesure, lhubris qui conduit les hommes à sacraliser la technique jusqu’à remplacer Dieu lui même, il prévient d’ailleurs : « Plus la technique est audacieuse, plus le danger est inouï » [2].

A quelques nuances près, on pourrait coller sa grille de lecture sur l’écosystème actuel, j’ai nommé la face sombre du numérique : pistage en règle de nos données, surveillance de masse, publicité ultra-personnalisée, consommation effrénée, etc. Et aussi, ce trop d’écrans qui détourne notre attention des choses importantes, de la spiritualité, de la politique, de la religion et que sais-je encore. Tout dans notre modernité conforte cette idée très Ellulienne selon laquelle le « système technicien » se nourrit de la passion que nous lui accordons (non, je ne parlerai pas de cette étude qui atteste que les zones du cerveau activées par un produit Apple sont les mêmes que celles d’un croyant face à des icônes religieuses). 

Si Jacques Ellul lit la dégradation de l’environnement et de la vitalité des esprits dans l’essor de la technique, il souligne aussi qu’elle n’est en soi ni positive, ni négative, ni même neutre, elle est « ambivalente ». C’est-à-dire qu’elle génère des externalités et en résout certaines, souvent en en créant d’autres qu’on attendait pas. Une bonne illustration est par exemple la géo-ingénierie, science « corrective » plutôt que préventive, consistant à manipuler le climat chimiquement plutôt qu’à revoir nos modes de consommation en amont, les effets de ces solutions « curatives » sont totalement incertains (quelques milliardaires investissent déjà dans la géo-ingénierie, je le raconte ici). Et quand Jacques Ellul pointe les travers de décisions consistant à « choisir des réponses techniques aux problèmes politiques et sociaux » [3], il n’est pas abusif de lui affilier des thèses plus récentes comme celles d’Evgeny Morozov avec son fameux concept de « solutionnisme technologique » [4]. On notera cependant que si le théologien se faisait distant dans sa critique du système capitaliste, on ne peut pas en dire autant de Morozov.

L’histoire s’arrête là pour beaucoup. Et pour cause, à l’heure du tout-numérique où plus que jamais, nous avons besoin de renouer avec une technocritique éclairée, Jacques Ellul jouit d’une sympathie nouvelle et vient nourrir un discours abrasif sur la société de contrôle(s) qu’organisent Etats et grandes firmes technologiques. Or sans pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain, il convient de voir où mènent parfois les idées du penseur…

Jacques Ellul, ou pourquoi la technocritique a ses petits côtés réactionnaires

« Tout bonheur de l’homme se paie, et il faut toujours se demander quel est le prix que l’on va payer »,cette déclaration est un leitmotiv chez Ellul pour qui l’essentiel des servitudes humaines peut être prêté à l’état de la technique et à la société de consommation. A l’intérieur de chaque progrès que nous vante la propagande publicitaire, couve un recul potentiel de valeurs fondamentales, en tout cas pour l’auteur. Intarissablement opposé à la publicité, Jacques Ellul est souvent repris par les décroissants et par certains altermondialistes afin de construire un édifice critique portant sur l’économie de marché.

Soit, si l’on peut convenir que l’appareil conceptuel critico-écologique Ellulien est aussi facilement appréhendable que nécessaire, il est souvent mis au service d’opinions tout à fait discutables. Ainsi, on ne compte plus les activités qui tombent sous le couperet assassin de son analyse, la musique, l’art, l’amour et les relations humaines font l’objet de toutes les accusations. « A cause de la technique » (ou plutôt à cause du chemin que l’homme lui laisse prendre), les activités humaines iraient vers de plus en plus de perversion, de corruption et de dégénérescence. L’avortement, la fécondation in vitro, la pilule et le relâchement des moeurs seraient autant de terrain cédé à une technique maîtresse et trompeuse, nous dit Ellul dans des diatribes ouvertement anti soixante-huitardes : 

« (…) nos modernes zélateurs pour l’abolition de la morale sexuelle, de la structure familiale, du contrôle social, de la hiérarchie des valeurs, etc. ne sont rien d’autres que les porte-paroles de l’autonomie technicienne dans son intolérance absolue des limites quelles qu’elles soient : ce sont de parfaits conformistes de l’orthodoxie technicienne implicite. Ils croient combattre pour leur liberté mais en réalité, c’est la liberté de la technique, dont ils ignorent tout, qu’ils servent en aveugles esclaves du pire des destins. » [5]

Notre intellectuel a clairement à ses côtés de vieux schnock, sans vouloir dresser ici une liste exhaustive de ce qui me turlupine, j’ai noté qu’il mettait dans le même sac contraception, tranquillisants et psychotropes, ou encore qu’il était rétif à toute sorte d’art éloigné des classiques, comme la bande-dessinée (alors à ce sujet, je comprends que la religion puisse expliquer ceci ou cela, mais pourquoi la bande-dessinée ? Est-il encore besoin de rappeler, comme je le fais ici ou  à quel point la BD est l’essence même de l’imaginaire ? Je pense ne jamais lui pardonner cet écart). Plus étonnant encore, il n’est fait aucune mention de ses partis-pris sur sa page Wikipédia pourtant bien fournie (à la date où est écrit cet article, août 2016, je vous laisse faire votre Ctrl-F).

Certes, dans l’édition Pluriel de Le Bluff Technologique, on est prévenu dès la préface de Jean-Luc Porquet que Jacques Ellul déteste le Rock et entend du bruit dans «  toutes les formes de musique moderne », on n’en demeure pas moins circonspect de la tournure que prennent certaines de ses analyses. Quoi d’étonnant émanant d’un théologien, éminemment croyant, me direz-vous ? Peut-être pas grand-chose en effet, si ce n’est que l’auteur fait aujourd’hui le lit d’une technocritique religieuse dure et foncièrement réactionnaire (et non, je ne mettrai pas de lien vers la revue Limite d’Eugénie Bastié).

On pourrait ajouter les erreurs d’appréciation monumentales qui amènent Ellul à penser que l’informatique, tout comme la conquête spatiale, est « un gadget »,  on conviendra du caractère un peu réducteur de telles assertions. Bien sûr, ceux qui ont lu Ellul n’apprendront rien ici, et l’on pourra me rétorquer que je ne défends pas autre chose qu’un universalisme teinté de bons sentiments. Pas faux, je ne crois pas au ciel et je n’étais pas la à la Manif pour tous. Férocement technocritique, je n’adhère pas pour autant aux recettes faciles ni aux discours culpabilisants. S’il y a clairement une adhérence entre obscurantisme et technocritique, puis-je au moins témoigner que les cercles ne se rejoignent pas toujours.

Un bon prisme pour penser la technocritique des années à venir

« La technique ne supporte pas le jugement moral » nous a souvent dit Jacques Ellul. Pourtant, lui-même ne s’en prive pas. Confondant parfois avancées techniques et progrès sociaux, on ne saurait où positionner aujourd’hui l’illustre penseur de la technique sur un échiquier politique (en fait si, mais j’ai dit que je ne mettrai pas de lien). Grand lecteur de Marx, il n’en demeure pas moins profondément opposé à toute critique directe du capital, préférant désigner le « confort » plutôt que la haute finance comme responsable de nos excès (on aurait aimé savoir à ce sujet ce qu’il aurait pensé de la crise des Subprimes ou justement, l’une alimentait l’autre).

De Jacques Ellul, je retiendrai sa radicalité, l’exhaustivité de sa pensée et sa justesse d’analyse qui la rend atemporelle. Au fond, on ne peut pas lui retirer le mérite d’avoir milité pour une technique qui n’assujettisse pas l’homme, et ce combat mérite d’être poursuivi. Droit dans ses bottes, il aura vécu selon ses principes, s’interdisant par exemple le recours à l’automobile (qui peut encore s’en targuer, à part quelques jusqu’au-boutistes comme l’écrivain Alain Damasio refusant toujours d’utiliser un téléphone portable). Pour autant, tour à tour traditionaliste, anarchiste et écologiste, Jacques Ellul est à l’origine d’une pensée qu’on taxe parfois de romantique et conservatrice pour mieux cacher qu’elle frise l’intolérance.

Si l’ambivalence de la phénoménologie de la technique Ellulienne est précieuse aujourd’hui, c’est parce qu’elle met en exergue un débat autour des armes qu’il faudra employer pour combattre la démesure technologique. A l’heure où la scène politique verse dans une doxa réduisant les clivages droites-gauches à peau de chagrin, il y a un idéal à retrouver. C’est dans ce gouffre monumental que s’est inscrit le Pape François avec son Encyclique anti-consumériste qui a séduit la « génération Pape François » mais aussi la Manif pour tous. Reste à savoir si en lieu et place du malicieux « système technicien », il faudrait « Proposer la figure d’un Père créateur unique maître du monde ». Personnellement, je passerai mon tour.

Notes et références :

[1] Radioscopie, Jacques Ellul, Entretien diffusé le 1er octobre 1980 sur France Inter, https://www.youtube.com/watch?v=2G8T-GMVUkY (retour au passage)
[2] 
Jacques Ellul, une pensée critique de la technique, LNA #64, Stéphane Lavignotte, http://culture.univ-lille1.fr/fileadmin/lna/lna64/lna64p24.pdf (retour au passage)
[3] 
Ellul, Jacques, Le Bluff Technologique, Pluriel, 1988, 768p (retour au passage)
[4] 
Morozov, Evgeny, Pour tout résoudre, cliquez ici ! L’aberration du solutionnisme technologique, FYP, 2014, 352p, pour aller droit au but rendez-vous sur cet article de Mais où va le web concernant Evgeny Morozov (retour au passage)
[5] 
Ellul, Jacques, Le système technicien, Calmann-Levy, 1977, 344p (retour au passage)

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