« Mai-68, indique Danielle Tartakowsky, ne saurait se réduire au temps court de la crise ouverte ou de son issue immédiate. Les aspirations autogestionnaires qui s'étaient alors exprimées trouvent à s'affirmer dans la contre-culture qui s'épanouit après la disparition du gauchisme politique (1972) par l'entremise de médias et des « nouveaux mouvements sociaux », féministes, régionalistes, écologistes, antimilitaristes, homosexuels... Elles deviennent une référence mobilisatrice et identitaire pour la C.F.D.T. et certains mouvements de contestation, comme celui lancé par les ouvriers de Lip. La libéralisation culturelle entre peu après dans la loi sur l'initiative, cependant, de Valéry Giscard d'Estaing : abaissement à dix-huit ans de la majorité (5 juill. 1974), transformation du statut de l'O.R.T.F. (7 août), divorce pour cause de séparation de fait (1er juillet 1974), instauration de l'I.V.G. (17 janv. 1975). Soit des délais et distorsions qui interdisent de les assimiler à Mai-68... »

Reprenons la lecture de la relation de Danielle Tartakowsky...

Michel Peyret


MAI-68

Le « mouvement de mai » ou « la grève générale », à plus fort titre, ne désignent qu'un aspect de la crise inédite ayant affecté la France du 3 mai au 23 juin 1968. « Mai 1968 », « mai-juin » ou « les événements de mai », plus englobants, sont strictement descriptifs et semblent a priori résister à toute conceptualisation préétablie.

Un mouvement transnational

Ces « événements », quelque nom qu'on leur donne, participent d'un mouvement transnational à dimension générationnelle. Dans les années 1960, l'arrivée à l'âge adulte dans les pays industrialisés de la génération du baby-boom (née après la Seconde Guerre mondiale), la croissance et l'accès à une consommation de masse, l'allongement de la scolarité, la démocratisation de l'enseignement et la transformation des mœurs autorisent l'émergence de ce nouveau groupe social qu'est « la jeunesse ».

Son affirmation, d'abord culturelle (blousons noirs, hippies, jeunes gens en colère), amplifie la crise des formes d'encadrement de la jeunesse constituées après la Seconde Guerre mondiale et doit à la guerre du Vietnam de bientôt revêtir un tour plus politique. Aux États-Unis, la contestation étudiante débute en 1964 à l'université de Berkeley. En Europe, elle émane de la mouvance communiste et de mouvements d'extrême gauche. De nouveaux modes d'action s'affirment, qui empruntent indifféremment au mouvement américain pour les droits civiques, à la Subversive Aktion berlinoise, aux Zengakuren japonais ou aux provos d'Amsterdam et qui n'excluent pas la violence.

Cette contestation dont l'assise étudiante est forte se circonscrit principalement en Amérique du Nord et en Europe occidentale, mais elle affecte également, sous d'autres formes et sur d'autres thèmes, certains pays socialistes (Pologne, Tchécoslovaquie), l'Espagne franquiste, l'Amérique latine (Mexique) ou le Japon, entre autres.

Le « mai français » participe de cette vague de fond, mais présente une double particularité. Il combine une crise étudiante à une crise sociale d'ampleur (qui n'a d'égale qu'en Italie puis ultérieurement en Argentine) et revêt une dimension politique dans une acception classique ailleurs inexistante.

C'est que la France doit affronter cette crise à teneur anthropologique – « En fait c'est la jeunesse en tant que jeunesse qui veut entrer dans la carrière quand ses aînés y sont encore », écrit François Mauriac –, dans le cadre d'une Ve République tout juste âgée de dix ans. Traversée par les inquiétudes que provoque l'ampleur des redéfinitions économiques et sociales promues par le Ve plan, elle connaît une crise qu'on pourrait qualifier de « modernité tardive » pour emprunter aux analyses de Detlev Peukert relatives à la République de Weimar (en raison la modernisation tardive de l'Allemagne celle-ci dut affronter simultanément, dans les années 1930, des crises ailleurs dissociées).

« La commune étudiante »

L'explosion scolaire et universitaire a, partout, généré une tension entre la masse accrue des étudiants et des universités que rien n'avait préparées à faire face à tel un afflux. À Paris, la fermeture de l'université de Nanterre, le 3 mai, à la suite des agissements du Mouvement du 22 mars (groupe libertaire animé entre autres par Daniel Cohn-Bendit) puis celle de la Sorbonne vont permettre à l'agitation étudiante, endémique depuis des semaines, de gagner la rue. Elle atteint la quasi-totalité des villes universitaires et culmine avec la nuit des barricades, dans la nuit du 10 au 11 mai, qui réactive de vieux fantasmes révolutionnaires.

Ces barricades qui, selon le slogan, « ferment la rue mais ouvrent la voie » constituent un événement critique qui vaut, comme le note Pierre Bourdieu, à « des événements historiques qui devaient normalement s'ouvrir et se clore en ordre dispersé » de précipiter en une crise générale née de leur conjonction. L'intervention des forces de l'ordre se solde par 460 interpellations et 367 blessés, soit des effets dérisoires rapportés à la Commune de Paris, redevenue modèle et drapeau, aux manifestations qui ont marqué le terme de la guerre d'Algérie ou à la répression meurtrière qui frappe la même année les étudiants mexicains. Mais elle concerne un milieu qui doit à son âge et son statut de jouir, depuis des années, d'un fort capital de sympathie. Dans un pays tout juste sorti (mars 1962) d'un état de guerre presque ininterrompu depuis 1940, l'affaissement du seuil de tolérance sociale à la violence contribue à l'ampleur de l'émotion.

L'implication politique du mouvement syndical s'était affirmée fortement durant la guerre d'Algérie puis manifestée, sur un mode plus convenu, à la faveur des journées interprofessionnelles de 1966 et 1967 destinées à contrer les orientations économique et sociale du gouvernement. Cette configuration prévaut de nouveau après la nuit des barricades. La F.E.N., la C.G.T. et la C.F.D.T. répondent favorablement à l'appel à l'aide qui leur est lancé par l'U.N.E.F. et s'accordent sur le principe d'une journée de grève avec manifestations, le 13 mai. F.O. s'y rallie sur un appel séparé. L'effacement du Parlement et la faiblesse des corps intermédiaires valent au chef de l'État, le général de Gaulle, de se trouver exposé en première ligne. Les manifestations, dont le nombre et l'ampleur sont sans précédent, résonnent des cris de « 10 ans ça suffit ! », étrangers à la liste des mots d'ordre initialement convenus.

Un mouvement social d'ampleur

Le chef de l'État tient d'abord les incidents du quartier Latin pour un problème d'ordre public, à traiter comme tel. Cette approche s'infléchit après que Georges Pompidou l'a convaincu de jouer l'apaisement. La réouverture de la Sorbonne, effective le 13, est cependant trop tardive pour désamorcer un mouvement en plein essor. Dans la nuit du 13, les étudiants occupent la Sorbonne puis la plupart des universités et l'Odéon, devenus autant de forums où la parole se libère. Des comités de toutes sortes se multiplient. La réforme et l'utopie se confondent (« Prenons nos désirs pour des réalités ») tandis que le marxisme, le situationnisme et la pensée libertaire s'affirment et se combinent sur des modes inédits.

Dès le 14, les occupations s'étendent à certaines usines (Sud Aviation, Renault Cléon). Le 16, la C.G.T. et la C.F.D.T. poussent, chacune à leur manière, à amplifier l'action sans appel explicite à la grève générale. La grève avec occupation des locaux se généralise, réactivant la mémoire de 1936, son esthétique, ses pratiques et le mythe de la grève générale. Le mouvement est sensiblement plus ample et plus complexe qu'en 1936 puisqu'il s'étend au secteur public et à l'encadrement. Dans les entreprises dépourvues de syndicats, notamment chez Citröen, il permet de poser et de résoudre des problèmes résolus ailleurs depuis 1936. Dans les bastions cégétistes du secteur public, elle permet à des revendications rejetées depuis des mois d'être enfin acceptées. Dans certains secteurs de pointe où la C.F.D.T. prédomine prévalent les thèmes autogestionnaires. Les journalistes de l'O.R.T.F. se battent pour la liberté d'information. L'enseignement secondaire et le monde agricole se mobilisent également.

Contestation et occupations s'étendent à la plupart des structures d'encadrement en n'épargnant ni les Églises ni les associations, des fédérations sportives aux parents d'élèves en passant par le mouvement familial... Les ordres d'architectes, de médecins, d'avocats sont également touchés. Les festivals de Cannes et d'Avignon sont mis à mal. Les slogans fleurissent – « Il est interdit d'interdire », « Soyez réalistes, demandez l'impossible », « L'imagination prend le pouvoir », etc. –, où s'affirment des aspirations à vivre autrement, glissant souvent à l'hédonisme : « Jouissons sans entrave », « Sous les pavés la plage ».

Cette généralisation de la contestation pose bientôt la question de la crise et de sa nature. S'agit-il d'un seul mouvement dont tous s'essaient, alors, à définir le principe unifiant et à s'approprier le leadership ou de mouvements disjoints dont les manifestions conflictuelles déployées à Paris révèlent les contradictions ? La grève se résume-t-elle à un mouvement revendicatif ? Constitue-t-elle une modalité nouvelle du politique ? Dessine-t-elle une perspective autogestionnaire (C.F.D.T.) ? S'agit-il d'une « grève insurrectionnelle » (U.N.E.F.-P.S.U. : « Le pouvoir est dans la rue » ? D'une « grève de masse », susceptible d'engager le pays dans la voie d'une mutation politique profonde en hâtant la ratification d'un programme commun d'Union de la gauche (C.G.T. et P.C.F.) ? Autant de questions dont les réponses conditionnent bientôt les attitudes face à d'éventuelles négociations.

Une crise politique

Les contradictions n'épargnent pas la majorité gouvernementale, la question de l'après-gaullisme paraissant ouvertement posé en son sein. Le 24 mai, le général de Gaulle abandonne à son Premier ministre la carte de la négociation et se réserve d'annoncer au pays un référendum visant à instaurer la participation et la régionalisation. Sans résultats probants.

Des stratégies concurrentes de relève politique vont alors se multiplier. Le P.C.F. préconise l'ouverture de négociations, mais invite simultanément à constituer des « comités pour un gouvernement populaire et d'union démocratique ». La C.F.D.T. regarde du côté de Mendès France qui se compromet pour lui à Charléty, le 27, au côté d'une fraction de l'extrême gauche. La C.G.T. rencontre le P.C.F. et la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (F.G.D.S.) et, constatant leurs divergences, mise résolument sur de nouveaux accords Matignon. Les négociations s'engagent le 25 mai au ministère du Travail, rue de Grenelle, mais elles s'avèrent infiniment plus délicates qu'en 1936 : les syndicats de salariés sont, cette fois, nombreux et divisés, et l'État est présent en qualité d'arbitre, mais également d'employeur. On doit se contenter d'un « constat » d'accords (augmentation de 35 p. 100 du S.M.I.C., suppression des abattements de zone) et de désaccords, beaucoup plus nombreux. Les grèves se prolongent et les négociations se déplacent au niveau des branches professionnelles.

La présidentialisation et la personnalisation qui ont valu au chef de l'État d'avoir été dès le 13 une cible majeure le dotent, aussi bien, des moyens de survivre à une crise qui eut emporté n'importe quel gouvernement sous les précédentes républiques. Le 29 mai, sa « disparition » laisse croire à certains, dont François Mitterrand, que le pouvoir est vacant. Le général s'est, en fait, rendu à Baden Baden où il a rencontré le général Massu. Il réapparaît le 30 quand se déroule une formidable manifestation à l'appel de ses partisans sur les Champs-Élysées. Elle réactive les souvenirs d'août 1944 et, dans une allocution radiodiffusée, le général dénonce le « complot » ourdi par le « communisme totalitaire », annonce la dissolution de l'Assemblée nationale et de nouvelles élections.

Ce choix contraint chacun à accepter l'issue parlementaire ou à se mettre en marge du consensus républicain en se condamnant alors à un échec obligé. Les formations d'extrême gauche dont les adhérents, âgés pour beaucoup de moins de vingt et un ans, sont de toute manière exclu du jeu électoral, assument leur rejet du système (« élections trahison »). La Sorbonne est évacuée par la force et les syndicats réorientent les grèves vers une issue négociée. Le 23 juin, la majorité chancelante depuis les élections de 1967 sort confortée de l'épreuve et l'emporte par 358 sièges sur 485. Mais cette victoire est bientôt suivie du vote de lois propres à satisfaire à quelques-unes des aspirations du mouvement, dont la loi sur la création de sections syndicales d'entreprise (27 déc. 1968) et la loi d'orientation de l'enseignement supérieur (12 nov. 1968), à l'origine des universités de Dauphine et de Vincennes. Il s'agit pourtant d'une victoire à la Pyrrhus pour le chef de l'État. Les événements qui viennent de conforter le pouvoir en le dotant d'une « chambre introuvable » accentuent les contradictions internes à sa majorité. Le référendum organisé en avril 1969 pour tenter de mettre en œuvre les réformes préconisées le 24 mai se solde par un résultat négatif, fruit d'une convergence conjoncturelle mais efficace entre la droite modernisatrice, qui a manifesté ses impatiences au cœur même de la crise, et les acteurs, disparates, du mouvement de mai. Cette défaite entraîne le départ du général de Gaulle et sonne le glas du gaullisme historique. Avec quelque délai, la crise atteint par ricochet le P.C.F, devenu parti national à la faveur des mêmes événements qui générèrent le gaullisme et demeuré, depuis lors, dans un rapport homothétique avec lui. Ce qui pouvait se donner à l'époque pour une victoire politique différée du mouvement de mai-juin ouvre la voie à des redéfinitions politiques majeures. Le régime survit à la crise mais se transforme. La guerre et la Résistance perdent leur pouvoir légitimant, tandis que la modernisation advenue contribue à l'affirmation d'un nouveau système de valeurs, non sans altérer le sens du mouvement.

Une postérité complexe

Mai-68 ne saurait se réduire au temps court de la crise ouverte ou de son issue immédiate. Les aspirations autogestionnaires qui s'étaient alors exprimées trouvent à s'affirmer dans la contre-culture qui s'épanouit après la disparition du gauchisme politique (1972) par l'entremise de médias et des « nouveaux mouvements sociaux », féministes, régionalistes, écologistes, antimilitaristes, homosexuels... Elles deviennent une référence mobilisatrice et identitaire pour la C.F.D.T. et certains mouvements de contestation, comme celui lancé par les ouvriers de Lip. La libéralisation culturelle entre peu après dans la loi sur l'initiative, cependant, de Valéry Giscard d'Estaing : abaissement à dix-huit ans de la majorité (5 juill. 1974), transformation du statut de l'O.R.T.F. (7 août), divorce pour cause de séparation de fait (1er juillet 1974), instauration de l'I.V.G. (17 janv. 1975). Soit des délais et distorsions qui interdisent de les assimiler à Mai-68.

Que la victoire du libéralisme politique et cette libéralisation de la société soient quasi contemporaines d'un retournement de cycle contribue à brouiller les repères et filiations. Le nouveau cycle libéral trouve un terreau fertile dans la mise à mal qui s'est opérée en 1968 de toutes les procédures d'encadrement et de régulation ayant caractérisé les Trente Glorieuses. De nouveaux modes d'articulation entre l'individu et le collectif mettant au cœur l'effacement de l'État, le rejet des règles au profit de la liberté individuelle et l'individuation grandissante constituent un terrain propice aux dérégulations. Cette postérité complexe explique la progressive mise à distance de Mai-68 par la plupart de ses acteurs, la faible mobilisation mémorielle de l'événement par les mouvements sociaux ultérieurs, enfin les notables inflexions de son historiographie. Elle confère aussi un caractère paradoxal aux relais que l'offensive engagée en 1985 par les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut contre « la pensée 68 » et ses maîtres (Michel Foucault, Gilles Deleuze...) va trouver dans le champ politique à la fin des années 1990 et tout au long des années 2000.

—  Danielle TARTAKOWSKY

Bibliographie

L. Ferry & A. Renaut, La Pensée 68, Gallimard, 1985

H. Hamon & P. Rotman, Générations, 2 vol., Seuil, Paris, 1987-1988

R. Mouriaux, A. Percheron, A. Prost & D. Tartakowsky dir., 1968. Exploration du mai français, 2 vol., L'Harmattan, Paris, 1992

J. Capdevielle & R. Mouriaux, Mai-68, l'entre-deux de la modernité, histoire de 30 ans, Presses de la F.N.S.P., Paris, 1998

G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M. F. Lévy & M. Zancarini-Fournel dir., Les Années 68. Le temps de la contestation, Complexe, Paris, 2000

F. Georgi dir., Autogestion. La dernière utopie ?, Publications de la Sorbonne, Paris, 2003.

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