« Le pantouflage, indique Samuel Faure, cette pratique ancienne et ordinaire en France. Le pantouflage consiste à ce que les élites de l'État –responsables politiques, hauts fonctionnaires ou acteurs militaires– poursuivent leur carrière dans des entreprises étroitement liées à l'État, parfois nationales, souvent publiques, comme Areva, EDF ou Orange. Cette pratique n'est pas absente du secteur de la défense. Après des années passées au service du ministère des Armées, il n'est pas rare que des ingénieurs de l'armement ou des officiers "2S" (pour 2ème section, c'est-à-dire ayant quitté le service actif) décident de continuer leur parcours professionnel dans l'industrie de l'armement française ou européenne. Airbus, DCNS et Thales comptent l'État à leur capital, et des anciens agents étatiques dans leurs équipes de direction. Par exemple, l'État détient 26,4% du capital de l'entreprise Thales, et son PDG, Patrice Caine, est un haut fonctionnaire français issu du corps des Mines... »

Reprenons le lecture de l'analyse de Samuel Faure...

Michel Peyret


L'ancien chef d'état-major des armées français sert maintenant les Américains, est-ce normal?

Le général de Villiers devient le premier CEMA, plus haute autorité militaire de l'État français, à poursuivre sa carrière au sein d'une entreprise privée étrangère.

 

Samuel Faure Enseignant en science politique à l’École doctorale de SciencesPo, chercheur postdoctorant

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POOL New / Reuters

Le Président Emmanuel Macron et le général Pierre de Villiers lors du défilé du 14 juillet sur les Champs-Elysées à Paris, le 14 juillet 2017.

L'information est passée presque inaperçue. Les Échos ont annoncé la semaine dernière le recrutement du général Pierre de Villiers, chef d'État-major des armées (CEMA) de 2014 à 2017, par l'entreprise de conseil américaine, Boston Consulting Group (BCG). Senior advisor au BCG à partir du 3 avril 2018, le général de Villiers devient de ce fait, le premier CEMA, plus haute autorité militaire de l'État français, à poursuivre sa carrière au sein d'une entreprise privée étrangère.

Pourquoi pas? Si le général de Villiers était américain, la nouvelle aurait été accueillie non seulement comme une évidence mais aussi avec des éloges, en considérant ce recrutement comme un gage de valeur de ses compétences. Les journaux auraient fait remarquer que le général de Villiers ne se cantonne pas à des positions gouvernementales parce qu'il est "bankable", ce qui n'est pas donné à tous les décideurs militaires. Et pourquoi ne pas considérer que l'on peut servir d'autres intérêts, en l'occurrence privés et étrangers, après avoir servi ceux de son pays pendant plus de quarante ans? Business as usual, outre Atlantique. Mais le général de Villiers n'est pas américain. Il est français et fier de l'être, comme il le dit et le répète dans son livre, "Servir", succès de librairie depuis sa publication en novembre 2017.

Qu'en est-il des autres CEMA? Dans les années 1990 ou 2000, aucun des prédécesseurs du général de Villiers ne travaille pour Accenture, EY ou McKinsey après avoir été CEMA, la plupart d'entre eux restant même dans la "sphère publique". On se rappelle que l'Amiral Lanxade est nommé ambassadeur de France en Tunisie, le général Bentégeat prend la direction du comité militaire de l'Union européenne (UE) et le général Georgelin devient grand chancelier de la Légion d'honneur. Les esprits informés se rappellent de la trajectoire professionnelle du prédécesseur du général de Villiers, l'Amiral Edouard Guillaud, CEMA de 2010 à 2014. Quand le général de Villiers succède à l'Amiral Guillaud en 2014, ce dernier est nommé à la tête de l'Office français d'exportation d'armement (ODAS). Une entreprise "privée", me direz-vous? Certes. Une entreprise dont l'État détient un tiers du capital et qui nomme son PDG.

Cette pratique du pantouflage néo-libéral ne s'était jamais exprimée au plus haut niveau décisionnel de la politique de la défense en France.

Alors de quoi ce "transfuge" est-il le nom? On serait tenté de répondre: le pantouflage, cette pratique ancienne et ordinaire en France. Le pantouflage consiste à ce que les élites de l'État –responsables politiques, hauts fonctionnaires ou acteurs militaires– poursuivent leur carrière dans des entreprises étroitement liées à l'État, parfois nationales, souvent publiques, comme Areva, EDF ou Orange. Cette pratique n'est pas absente du secteur de la défense. Après des années passées au service du ministère des Armées, il n'est pas rare que des ingénieurs de l'armement ou des officiers "2S" (pour 2ème section, c'est-à-dire ayant quitté le service actif) décident de continuer leur parcours professionnel dans l'industrie de l'armement française ou européenne. Airbus, DCNS et Thales comptent l'État à leur capital, et des anciens agents étatiques dans leurs équipes de direction. Par exemple, l'État détient 26,4% du capital de l'entreprise Thales, et son PDG, Patrice Caine, est un haut fonctionnaire français issu du corps des Mines.

Pourtant, ce modèle "classique" de pantouflage ne parvient pas à saisir la spécificité du recrutement du général de Villiers en tant que senior advisor au sein du BCG. En effet, l'État qui n'est pas actionnaire du BCG, ne représente ni le client unique, ni même un client principal du BCG. Quant au PDG du BCG, Rich Lesser, il n'est pas un haut fonctionnaire français mais un homme d'affaires américain. Ajoutons que le BCG n'est pas seulement une entreprise privée sans liens avec l'État français, mais également une organisation étrangère. Si les généraux Antoine Creux, Denis Favier et Christophe Gomart ont choisi de poursuivre leur carrière à l'extérieur de la "sphère publique", tous ont choisi des entreprises françaises, respectivement la Société Générale, Total et Unibail-Rodamco.

Ce recrutement a de quoi interroger ceux qui ont lu son livre. Dans "Servir", le général de Villiers insiste sur sa vision politique gaullienne. Il retrace sa trajectoire professionnelle avec comme fil rouge une valeur, celle du "service (militaire)", et un objectif, celui de "servir (la France)".

Qu'est-ce que le pantouflage "néo-libéral"? Le cas du général de Villiers se rapproche plutôt du modèle "néo-libéral" de pantouflage, tel que développé par les politistes, Pierre France et Antoine Vauchez dans leur livre, "Sphère publique, intérêts privés", récemment publié. Le pantouflage néo-libéral caractérise la circulation des élites gouvernementales vers des organisations privées, parfois étrangères, qui ne sont pas liées par leur capital ou leurs activités à l'État. À l'échelle nationale, France et Vauchez analysent le phénomène des hauts fonctionnaires et des agents politiques qui poursuivent leur carrière au sein de cabinets d'avocats d'affaires français ou étrangers. À l'échelle de l'Union européenne, le recrutement en 2016 de l'ancien président de la Commission, José Manuel Barroso, par la banque d'affaires américaine Goldman Sachs, et celui de l'ancienne commissaire, Nelly Kroes, par Uber ont défrayé la chronique. En revanche, cette pratique du pantouflage néo-libéral ne s'était jamais exprimée au plus haut niveau décisionnel de la politique de la défense en France: le général de Villiers est le premier CEMA à mettre ses services au profit d'une entreprise privée, de surcroît étrangère.

Pourquoi ce recrutement a-t-il de quoi surprendre? L'annonce du recrutement par le BCG n'est pas seulement inattendue par ce qu'il incarne structurellement: un fait inédit en France. Ce recrutement a aussi de quoi interroger celles et ceux qui ont lu son livre avec intérêt. Dans Servir, le général de Villiers insiste sur sa vision politique gaullienne caractérisée par la défense de la souveraineté de l'État et de l'indépendance nationale (p. 191). Ces termes sont rarement définis par les acteurs décisionnels français qui les emploient. Or, on peut se demander si la souveraineté de l'État et l'indépendance nationale de la France se joue-t-elle pour celles et ceux qui la représentent, seulement sur un plan politico-militaire c'est-à-dire par rapport aux autres États, ou également sur le plan économique par rapport au marché? Est-il indispensable de préserver l'indépendance politico-militaire de la France, mais envisageable que cette dernière soit dépendante des entreprises privées?

Le cas du recrutement du général de Villiers par le BCG est-il le symptôme de la marchandisation de la politique de la défense, à l'œuvre en France depuis les années 1990?

De plus, le général de Villiers oppose monde des armées et monde des entreprises (p. 209). S'il tient en grande estime le monde des armées dans lequel il a travaillé pendant plus de quarante ans ("Dans l'armée, l'essentiel se concentre sur la discipline, la rigueur, la fraternité, le courage, l'humanité, l'engagement, le sens du service"), il paraît plus circonspect par rapport à celui des entreprises qu'il s'apprête à rejoindre ("Dans les entreprises, on met volontiers en exergue la créativité, l'ambition, le pragmatisme, l'efficacité et le travail"). Il n'est pas surprenant que le monde des entreprises soit décrit avec prudence, et en des termes analogues au ministère de l'Économie avec lequel il entretenait –comme tous les CEMA– des relations conflictuelles lors des arbitrages budgétaires (pp. 149-162). En revanche, il est plus désorientant qu'il choisisse ce monde-là du "best value for money", après ses prises de position continues contre cette même logique comptable.

Enfin, dans cet ouvrage, le général de Villiers retrace sa trajectoire professionnelle avec comme fil rouge une valeur, celle du "service (militaire)", et un objectif, celui de "servir (la France)". À ce propos, un passage résume bien cette idée quand le général de Villiers écrit: "Les militaires ne sont pas au service d'une personne, ni d'une entreprise, ni d'un parti, ni même uniquement d'un chef. Ils ne sont pas davantage au service d'une idée et encore moins d'une idéologie. Ils sont au service d'un pays, la France. Ils servent un bien commun qui les dépasse, mais dans lequel ils s'incarnent pour une part" (p. 216-217), avant de conclure "Je continuerai à servir mon pays autrement" (p. 252). Si les militaires ne sont pas au service d'une entreprise, cela peut-il dire que le général de Villiers va mourir le 3 avril pour laisser la place à Pierre, un consultant travaillant pour une entreprise internationale? Si oui, comment servir des intérêts privés étrangers, ceux du BCG, tout en continuant à servir la France? Le cas du recrutement du général de Villiers par le BCG questionne, au-delà des dossiers sur lesquels il va travailler, ce qu'il représente: une situation isolée ou le symptôme de la libéralisation et de la marchandisation de la politique de la défense, à l'œuvre en France depuis les années 1990?

Si le général de Villiers et le président de la République Emmanuel Macron ont entretenu des désaccords politiques, tous deux semblent s'accorder sur un point – au-delà de leur intérêt pour le football : il ne leur paraît pas inconciliable de servir, au cours d'une carrière professionnelle, les intérêts de la France "et en même temps" ceux d'une entreprise étrangère.

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