« Il faut maintenant, indique Jacques Sapir, revenir sur ce qui fait la nouveauté de l’ouvrage de Töppel. Il met radicalement en doute les écrits des officiers supérieurs allemands (rédigés après-guerre) mais aussi tout une littérature soviétique qui glorifie de manière à-critique l’Armée rouge. On peut penser que, sur le premier point il a probablement raison. Mais, trop souvent, Töppel se contente d’affirmer et de ne démontre pas. Quitte à alourdir son ouvrage de vingt ou trente pages, il eut été bon qu’il se livre à un examen systématique des sources traditionnelles de l’historiographie allemande sur cette bataille, en comparant les dires des uns et des autres à des faits matériellement prouvés, comme ceux des journaux d’unités qui nous sont parvenus. Au-delà, il eut été bon qu’il s’interroge tant sur la fiabilité de ces journaux d’unités (qui ne sont pas exempts, eux non plus, d’approximations et d’erreurs) que sur les raisons pour lesquels les généraux allemands ont construit des « mythes », que ce soit sur l’origine de la bataille ou sur les conditions de sa fin. On ne critique ici nullement la thèse principale de Töppel, qui est vraisemblablement juste. Mais, cette thèse ne semble pas démontrée avec la rigueur nécessaire au propos. Car, il convient de savoir que tout une historiographie, allemande bien entendu, mais aussi britannique et américaine, s’est construite sur la base des « témoignages » de ces anciens officiers supérieurs..."

Reprenons la lecture de la présentation de Jacques Sapir...

Michel Peyret


26Mars2018

[RussEurope-en-Exil] La bataille de Koursk et Roman Töppel par Jacques Sapir

L’ouvrage écrit par Roman Töppel sur la bataille de Koursk, qui est l’une des batailles emblématiques du second conflit mondial, et dont on commémorera cet été le 75ème anniversaire, est une contribution importante à nos connaissances et à l’histoire du contexte de cet affrontement[1]. Son traducteur, Jean Lopez, lui aussi auteur d’un important ouvrage sur cette bataille[2], écrit dans sa préface que Töppel a réussi une percée, tant méthodologique qu’historique. Cette affirmation est en partie vraie. La critique des sources, tant allemandes que soviétiques, que contient ce livre est particulièrement importante et stimulante. Mais, la méthode appliquée par Töppel aux précédents auteurs peut aussi lui être appliquée. Tout lecteur intéressé par l’histoire de la seconde guerre mondiale et des combats sur le front germano-soviétique se doit donc de lire cet ouvrage.

https://www.les-crises.fr/wp-content/uploads/2018/03/A-00-aToppel.jpeg

Les origines de l’opération Citadelle

L’ouvrage de Töppel s’attache tout d’abord à établir l’origine exacte de la bataille de Koursk. Il montre que, dans la foulée de la défaite de Stalingrad, mais aussi des succès de la contre-offensive devant Kharkov, se produit une véritable crise stratégique de l’Allemagne hitlérienne en Russie. Cette crise stratégique conduira, après de multiples discussions, à l’opération Citadelle dont le but est moins la défaite totale de l’Armée rouge que de détruire son potentiel offensif et de capturer le plus possible de soldats pour les utiliser dans le travail forcé en Allemagne. C’est, en réalité, la reconnaissance de l’échec de Barbarossa, le plan initial d’attaque contre l’Union soviétique, qui prévoyait un effondrement de cette dernière en quelques semaines voire en quelques mois.

Dans l’historiographie allemande, cette bataille est généralement présentée comme le fruit d’une décision du seul Hitler. Töppel démontre de manière éclatante qu’il n’en est rien. L’idée d’une attaque, qui ne pouvait matériellement prendre place qu’après la « période des boues » qui marque le printemps en Russie, a été suggérée par le général Schmidt et par von Kluge. L’origine de l’opération peut même être attribuée à Schmidt, qui commande alors la 2ème Armée Panzer, dans le cadre d’une conversation téléphonique avec von Kluge le 10 mars 1943. Il reprendra ses propos devant Hitler, venu effectuer une tournée d’inspection en Russie le 13 mars. La démonstration de Töppel est implacable[3]. Elle montre d’ailleurs que Hitler n’est pas en permanence le fou que décriront après-guerre, et pour se dédouaner, les généraux allemands dans leurs mémoires. Il peut être sensible à des éléments rationnels même si, quand la réalité contredit par trop ses idées, il peut être l’objet de ses fameuses « colères ». C’est donc une bonne partie de l’état-major opérationnel du groupe d’armées « Sud » qui porte la responsabilité de l’opération Citadelle. Töppel montre d’ailleurs que dès mars 1943 Hitler est plus intéressé par la préservation du contrôle allemand sur les charbonnages du Donets, une attitude qui jouera un rôle important dans le déroulement de la bataille. Globalement, il montre que les généraux s’intègrent bien, à l’époque, dans les projets d’Hitler et que les oppositions qui peuvent survenir portent uniquement sur des problèmes opérationnels et non sur la stratégie d’ensemble.

C’est donc Schmidt qui propose le schéma qui sera, après de multiples itérations, retenu pour Citadelle, celui d’une attaque en pinces, avec un groupement blindé au nord et un groupement blindé au sud. Mais, Schmidt connaîtra la disgrâce et l’expulsion de l’Armée allemande en raison de sa probable proximité avec des cercles d’opposants à Hitler. C’est pourquoi il n’est jamais crédité, dans les sources allemandes, de la paternité de cette opération.

Töppel montre aussi comment l’obsession de Hitler par rapport au bassin charbonnier du Donets le conduit à proposer une offensive limitée au sud du saillant de Koursk (opération Panther) puis une opération limitée contre Koursk tandis que von Manstein propose lui une opération encore plus ambitieuse que le plan initial de Citadelle.

 

Un avantage technique important pour les forces allemandes

Töppel examine alors le rapport des forces. Cette section est intéressante, mais aussi bien moins claire que celle qui portait sur la décision stratégique, et dont la clarté est absolument remarquable. La thèse principale de Töppel n’est pas neuve même si elle est globalement exacte : au printemps et au début de l’été 1943, l’Armée rouge est dominée techniquement par l’armée allemande.

https://www.les-crises.fr/wp-content/uploads/2018/03/A-00-aFerdinand-.png

Chasseur de chars Ferdinand, sur chassis de char Tigre (Porsche)

Ce fait est connu depuis de nombreuses années par les historiens et j’avais moi-même souligné, dans un ouvrage paru en 1995[4], le paradoxe qui existait entre des défaites de 1941, survenues à un moment où le matériel soviétiques, du moins en ce qui concerne les chars, est supérieur au matériel allemand, et1943 où le situation s’est largement inversée. Les soviétiques n’introduiront dans leurs forces un chasseur de chars capable de lutter efficacement contre les Tigre et les Panther qu’en aout 1943, avec le SU-85. Ce sont donc des point importants, mais qui auraient pu être synthétisés en quelques tableaux regroupant les principales caractéristiques des matériels, ce qui aurait libéré le texte de certaines lourdeurs.

https://www.les-crises.fr/wp-content/uploads/2018/03/A-00-aT-70-1024x718.png

Char soviétique léger T-70

Töppel cependant n’analyse pas les raisons de cette dissymétrie technique, raisons qui renvoient tant aux contraintes opérationnelles qu’industrielles de l’Allemagne et de l’Union soviétique. L’Allemagne possède un groupe d’opérateurs (sous-officiers et soldats) hautement expérimentés dans la guerre blindée. Mais, ce groupe d’opérateurs est limité en nombre, et met du temps à être renouvelé. Il est donc logique que les nouveaux matériels produits par l’Allemagne donnent la priorité à la protection des équipages et leurs permettent d’exploiter leurs capacités en leur donnant des moyens perfectionnés, en particulier dans le domaine de la conduite de tir. Le prix à payer est que ces matériels coûtent très chers et ne peuvent être construits en très grande quantité. Inversement, l’Armée rouge souffre du manque de compétences de ses équipages, en raison des pertes dramatiques qu’elle a subie en 1941 et 1942. Il faut compenser ce manque de formation et de compétences par le nombre. D’où le choix de produire en très grande quantité des matériels relativement simples[5].

https://www.les-crises.fr/wp-content/uploads/2018/03/A-00-aT-34-76-1943.gif

T-34, modèle 1943

A cela s’ajoutent les problèmes industriels que l’URSS connaît fin 1942 et début 1943. Une partie des usines délocalisées dans l’Oural et en Sibérie occidentale souffrent d’un manque d’électricité et d’autres problèmes du même ordre[6]. Ainsi, la production de chars légers, dont l’armement peut nous paraître dérisoire face aux blindés allemands, s’explique par la facilité de production de ces derniers. Le déséquilibre technique qui existe entre l’Armée allemande et les forces soviétiques ne tombe donc pas du ciel. Il s’explique parfaitement, tout comme s’explique la progressive remontée technique des matériels soviétiques à laquelle on assistera fin 1943 et début 1944.

On peut parfaitement excuser Töppel de ne pas maîtriser ces dimensions techniques et industrielles, même s’il s’y attache pendant de longues pages. Plus regrettable est le fait qu’il ne souligne pas le problème stratégique auquel les forces soviétiques font face. A l’époque de Citadelle elles affrontent 70% des forces de l’Allemagne et de ses alliés. Si l’on décompte les forces d’occupations en Europe, c’est entre 20% et 22% des forces allemandes qui sont confrontées aux alliés occidentaux. Cette disproportion en dit long sur les problèmes stratégiques auxquels les soviétiques étaient confrontés et expliquent leurs demandes pour l’ouverture d’un « second front ».

https://www.les-crises.fr/wp-content/uploads/2018/03/A-00-a-Panther.png

Char Panther, modèle de 1943

Le « saillant de feu » et les raisons de l’échec allemand

La description de la bataille elle-même est le centre du livre et occupe tout le chapitre 2, intitulé « le saillant de feu ». Mais, elle ne concentre pas l’attention de Töppel qui entend éclaircir d’autres points. Cette description est néanmoins bonne, sans être complètement nouvelle. Elle montre que les soviétiques avaient largement anticipé l’opération, et avaient construits des défenses échelonnées très puissantes, ce qui était connu depuis des dizaines d’années. Töppel montre aussi que les qualités tactiques jouent beaucoup, et que – de ce point de vue – l’armée allemande bénéficie d’un avantage constant. Il montre enfin que les pertes soviétiques ont été très importantes, en particulier, mais pas seulement, dans les phases initiales de la bataille. Ceci était aussi connu en partie, et des références multiples existent sur ce point. La description de la « bataille de Prokhorovka » le 12 juillet 1943, bataille bien connue comme étant le plus grand affrontement tactique de blindés entre allemands et soviétiques, est importante, tout en n’étant pas nouvelle. Cette bataille est indiscutablement une défaite tactique des soviétiques dont les pertes sont très lourdes, en raison de la supériorité technique des blindés allemands (puissance de feu, conduite de tir et blindage), mais aussi de la supériorité de leurs équipages. Mais, cette défaite tactique ne doit pas masquer qu’au 12 juillet l’offensive allemande est enlisée.

La décision des allemands d’arrêter Citadelle survient peu après. Cette décision ouvre d’ailleurs une des parties les plus intéressantes du livre de Töppel, tout comme l’était son analyse de la genèse de Citadelle. Il remarque que, dans l’historiographie allemande d’après-guerre, cette décision d’arrêt de l’offensive est attribuée à Hitler, en raison du débarquement des forces anglo-américaines en Sicile (opération Husky). Or, Töppel montre bien que la dégradation de la situation militaire sur le théâtre d’opérations italien ne joue en réalité qu’un rôle mineur dans cette décision. C’est la menace d’une offensive soviétique vers le bassin du Donets, offensive qui se déclenchera le 17 juillet, qui est la cause majeure de la décision allemande. De fait, l’armée allemande n’a plus les forces pour mener des opérations offensives de grande ampleur ET des opérations défensives face à une attaque importante des soviétique.

Ce point est essentiel. Il montre bien les limites de l’appareil militaire allemand qui reste, à cet époque, très dangereux sur un point quand ses forces sont concentrées, mais qui ne peut assurer la totalité des opérations face à un ennemi qui – lui – a la capacité de mener plusieurs opérations simultanées. Ce résultat est à la fois le produit des pertes en hommes et en matériel subies par la l’armée allemande à Stalingrad, et le résultat de la mobilisation industrielle soviétique qui s’avère capable d’alimenter plusieurs opérations à la fois. L’offensive soviétique sur le Mius et le Donets sera un échec couteux, mais il épuisera un peu plus les forces allemandes, qui ne seront plus en mesure de s’opposer aux offensives successives des soviétiques vers Orel et Bielgorod.

Que vaut la méthodologie de Töpper ?

Il faut maintenant revenir sur ce qui fait la nouveauté de l’ouvrage de Töppel. Il met radicalement en doute les écrits des officiers supérieurs allemands (rédigés après-guerre) mais aussi tout une littérature soviétique qui glorifie de manière à-critique l’Armée rouge. On peut penser que, sur le premier point il a probablement raison. Mais, trop souvent, Töppel se contente d’affirmer et de ne démontre pas. Quitte à alourdir son ouvrage de vingt ou trente pages, il eut été bon qu’il se livre à un examen systématique des sources traditionnelles de l’historiographie allemande sur cette bataille, en comparant les dires des uns et des autres à des faits matériellement prouvés, comme ceux des journaux d’unités qui nous sont parvenus. Au-delà, il eut été bon qu’il s’interroge tant sur la fiabilité de ces journaux d’unités (qui ne sont pas exempts, eux non plus, d’approximations et d’erreurs) que sur les raisons pour lesquels les généraux allemands ont construit des « mythes », que ce soit sur l’origine de la bataille ou sur les conditions de sa fin. On ne critique ici nullement la thèse principale de Töppel, qui est vraisemblablement juste. Mais, cette thèse ne semble pas démontrée avec la rigueur nécessaire au propos. Car, il convient de savoir que tout une historiographie, allemande bien entendu, mais aussi britannique et américaine, s’est construite sur la base des « témoignages » de ces anciens officiers supérieurs.

Par ailleurs, dans sa méthode même, Töppel tombe parfois dans certains des travers qu’il dénonce. On en donnera deux exemples. Page 233, il fait une citation d’un auteur britannique[7], ancien pilote d’essais (Eric Brown), pour démontrer l’efficacité du Ju-87 Stuka. Le problème est que le chapitre consacré au Stuka contient aussi de longues analyses sur l’extrême vulnérabilité de cet appareil, considéré par Eric Brown comme un anachronisme volant dès 1940[8]. Pourquoi avoir sélectionné uniquement le passage laudateur ? De même, page 253, il critique von Mellenthin, parfois à juste titre, mais parfois non. Ainsi, il critique le jugement de von Mellenthin sur les pertes subies par les divisions blindées allemandes[9]. Pour avoir lu l’ouvrage de von Mellenthin, je pense que Töppler ici se trompe. Il considère que le fait que les divisions de Panzer soient considérées comme aptes « à toutes missions offensives » comme la preuve d’une erreur. Mais, ce jugement ne se fait que sur le nombre de chars en service dans ces divisions. L’affirmation de von Mellenthin, elle, porte sur les équipages. En effet, si de nombreux chars allemands ont pu être réparés, et remis en service, très souvent leurs équipages ont été tués ou blessés. Or, ce que vise von Mellenthin c’est la qualité humaine des équipages. Quand il affirme que les unités blindées allemandes ont été saignées à blanc, il ne parle pas tant du matériel que des pertes en équipages à hautes compétences. Car, c’était bien dans les compétences de ses équipages que résidait le véritable avantage comparatif de l’armée allemande. Ce que von Mellenthin veut dire est que les pertes en équipages à très hautes compétences ne peuvent être compensées, tandis que les pertes en matériel elles peuvent l’être. Il est pour le moins étrange qu’un historien comme Töppel ne soit pas capable de faire la différence. Cette erreur d’interprétation (car la baisse d’efficacité des blindés allemands est connue dans l’hiver 1943-44) jette une ombre sur la méthode comme sur les capacités d’interprétation de l’auteur.

Aussi, quand Töpper se livre à la même critique sue les sources soviétiques, on peut lui rétorquer qu’il « choisit » ses sources. Indiscutablement, les livres écrits par les généraux et les maréchaux soviétiques ne sont pas à prendre à la lettre. Sur ce point, Töpper a raison. Mais, ces écrits sont loin d’être les seules sources soviétiques disponibles. Le « Journal d’Histoire Militaire » (Voenno-Istoricheskikh Zhurnal) publié en URSS regorge d’articles tirant les leçons des combats de Koursk, et ces articles permettent de faire une large différence avec les mémoires des généraux et maréchaux. D’ailleurs si, dès le début des années 1990, il avait été possible de recueillir suffisamment de sources fiables soviétiques pour affirmer que les combats de 1943 et une partie des combats de 1944 relevaient de la guerre d’attrition et que les victoires soviétiques avaient été payées de pertes immenses, c’est bien la preuve qu’il y avait dans les publications soviétiques des années d’après-guerre bien assez de sources pour le faire[10].

La question des pertes humaines : Koursk ou le Verdun soviétique ?

On arrive alors au dernier point du livre : la question des pertes soviétiques. Ici encore, il n’y a pas de divergence avec les estimations données par Töpper, et l’on peut penser que la bataille de Koursk a coûté environ 1,6 millions d’hommes à l’Armée rouge. Je le redis, pour l’avoir écrit dès 1995[11], il a fallu attendre l’été 1944, et l’offensive Bagration pour que l’Armée rouge soit en mesure de maîtriser ses propres concepts quant à l’art opérationnel. Mais, cela implique de considérer deux éléments importants quant à l’importance des pertes subies.

Il y a d’une part ce qui relève des fautes des commandants de grandes unités soviétiques, du commandant du « Front » au commandant de la division. Ces fautes dans l’emploi des moyens et des hommes ont incontestablement coûté très cher. Mais il y a aussi des facteurs que l’on peut qualifier d’objectifs. D’une part, il y a l’infériorité technique de l’Armée rouge dans certains secteurs (les chars) à l’été 1943. D’autre part, il y a la qualité des hommes. Or, l’Armée rouge est une armée sans corps de sous-officiers professionnels. De plus, les officiers qui remplacent ces sous-officiers ont été parmi les plus tués en 1941 et 1942. Ce n’est qu’à partir de l’automne 1943, quand les taux de pertes baisseront, que ces jeunes officiers pourront accumuler l’expérience du combat, ce qui explique pour partie le changement de qualité dans l’Armée rouge en 1944.

On peut donc affirmer que les soviétiques ont délibérément compensé leurs infériorités techniques et en personnels compétents en acceptant un taux de pertes extrêmement élevé. Ce fut, il faut le rappeler, la réponse de l’armée française devant la supériorité en artillerie de l’armée allemande lors de la première phase de la bataille de Verdun en 1916. C’est une réalité brutale et cruelle de la guerre, mais c’est néanmoins une réalité que l’on ne peut ignorer. Une partie des pertes était probablement évitable, mais une autre partie, certainement importante, ne l’était pas. C’est ce que ni Töppel, ni son traducteur, Jean Lopez, ne semblent comprendre. Ainsi, Lopez écrit dans sa préface : « A force de fortifier le contre-mythe de « l’art opératif soviétique », l’on a fini par passer sous silence que l’Armée rouge devait sacrifier cinq hommes, cinq chars er cinq avions pour en détruire un seul en face. » D’une part ce ratio de 5 pour 1 est celui que connaissent les alliés occidentaux en Normandie pour les chars. Le Shermann fut ainsi surnommé le « Tommy-cooker » par ses équipages britanniques. L’honnêteté voudrait que cela ait été rappelé. D’autre part, l’idée que l’on ait construit un « contre-mythe » de l’art opérationnel soviétique est tout aussi fausse. Ici encore, je ne peux que renvoyer les lecteurs au livre que j’ai écrit en 1995, et où j’indique de manière très clair que c’est uniquement à partir de Bagration, et dans les combats de Mandchourie d’août 1945 que l’Armée rouge a été capable de mettre véritablement en œuvre les concepts qu’elle avait elle-même créés.

Le livre de Roman Töppel est, on l’a dit, un livre à lire. Dans un certain nombre de domaines, il remet les pendules à l’heure. De ce point de vue, c’est certainement un livre important, un livre qui fera date. Mais, il est loin d’être exempt de défauts, tant dans l’analyse que dans l’interprétation. Il faut aussi le savoir en le lisant.

[1] Töppel, R., Koursk, 1943, Paris, Perrin, 2017.

[2] Lopez J., Koursk : Les quarante jours qui ont ruiné la Wehrmacht (5 juillet-20 août 1943), Paris, Economica, 2011.

[3] Töppel, R., Koursk, 1943, op.cit., p. 34-35.

[4] Sapir J., La Mandchourie Oubliée – Grandeur et démesure de l’Art de la Guerre soviétique, Monaco-Paris, éditions du Rocher, 1995.

[5] Sapir J., “The economics of War in Soviet Union in World War II”, in I. Kershaw et M. Lewin, (edits.), Stalinism and Nazism – Dictatorships in Comparison, Cambridge University Press, Cambridge, février 1997, pp. 208-236

[6] Sapir J., “Le système économique stalinien face à la guerre”, Les Annales ESC N° 2, 1989, pp. 273-297.

[7] Note 6.

[8] Brown E., Wings of the Luftwaffe: Flying German aircraft of the Second World War, Londres, DoubleDay, 1978.

[9] Page 253, note 13.

[10] Et je répète ici que c’est le contenu de mon ouvrage de 1995, La Mandchourie Oubliée, écrit largement sur la base de sources soviétiques datant d’avant 1990.

[11] Voir, La Mandchourie Oubliée, op.cit..

Laisser un commentaire

Haut du formulaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaire