« Par ailleurs, indique Amparo Vega, Lyotard attribue à Marx lui-même le fait d’avoir fait entendre, remarquer et fait travailler le différend « là où il était », c’est-à-dire, « caché sous l’universel  ». Dans la langue marxiste, il y a, en effet, selon Lyotard, au moins deux idiomes : celui du capitaliste et celui du salarié. C’est le différend par excellence, car il apparaît quand le même objet – le travail, par exemple – relève de deux idiomes (ou genres de discours) hétérogènes (au moins). Même s’ils sont traduisibles l’un dans l’autre, pour Lyotard il y a une différence qui fait que n’importe quel référent (par exemple, une journée de travail), transcrit dans l’autre idiome, devient méconnaissable pour le premier. C’est cette « différence » qui fait que les deux idiomes restent « incommensurables ». Il s’agit bien là d’une des deux caractéristiques principales du différend. La seconde caractéristique relève des torts et des victimes impliqués par la première. Elle a lieu lorsque l’un des idiomes se présente, non comme une partie dans un procès, mais comme le juge, comme celui qui détient l’objectivité et du coup met l’autre, l’autre partie, en position de silence, de privation de parole, « incapable de se faire comprendre, sauf à emprunter l’idiome dominant, c’est-à-dire à se trahir »...

Reprenons la lecture de la présentation de Amparo Vega...

Michel Peyret


Socialisme ou Barbarie et le militantisme de Lyotard

parAmparo Vega

Amparo Vega est docteur en philosophie de l’Université de Paris VIII, elle a écrit une thèse sur “L’analogie entre la critique et la politique selon Jean-François Lyotard”, dirigée par Jean-François Lyotard et Jacques Poulain. Elle est actuellement chercheur associé à l’équipe de «Recherches sur les figures politiques, juridiques, esthétiques de l’hétérogénéité» du Département de Philosophie de l’Université de Paris VIII, et professeur à l’Université Nationale de Colombie à Bogota, où elle a été membre du comité scientifique de la revue Ensayos de l’Institut de recherches esthétiques, membre fondateur et première directrice du doctorat en art et architecture en 2007, enseignante à la faculté d’arts et à la faculté de sciences humaines. Elle est l’auteur du livre Le premier Lyotard: philosophie critique et politique (Paris, L’Harmattan, 2010), et a publié le livre du projet collectif « Déplacement et emplacement dans les villes colombiennes » (Bogota, Université Nationale de Colombie, 2010). Elle prépare un deuxième livre sur la philosophie critique et la politique du langage chez J.-F. Lyotard.

 

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2011/1 (n° 45)


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Le présent article entend porter un éclairage sur les idées politiques de la période militante (1954-1966) de Jean-François Lyotard au sein du groupe marxiste radical qui publie la revue Socialisme ou Barbarie et le journal Pouvoir Ouvrier, du début des années cinquante au mitan de la décennie suivante. Ce texte complète ainsi, et corrige peut-être, les lignes que j’ai consacrées à cette période de Lyotard dans un autre ouvrage [1][1] Amparo Vega, Le Premier Lyotard : philosophie critique....

Le choix du militantisme

En 1948, Jean-François Lyotard a 24 ans, il analyse la barbarie des deux grandes guerres mondiales, « la mort de l’homme [2][2] Voir Jean-François Lyotard, « La culpabilité allemande »,... », la responsabilité du peuple allemand, les diverses positions des jeunes de sa génération à l’égard de ces faits. Puis, après l’analyse critique de la phénoménologie, menée, dans le livre qui porte ce titre (1954), Lyotard prend la même année la décision politique et philosophique, de militer. Dans La Phénoménologie, il avait entrepris une réflexion sur les exigences de la critique philosophique (critique de la philosophie et philosophie critique). Cette recherche contient la question du rapport de la philosophie, non seulement à la critique, mais à l’histoire présente et à la politique. Lyotard emprunte l’idée de critique à Husserl, pour en examiner la phénoménologie. « L’objectivité » et « le rapport à l’histoire » sont les deux exigences d’une philosophie qui se veut critique. Lyotard entreprend ainsi l’examen du rapport à l’histoire de la phénoménologie pour déterminer son rapport critique à la politique à travers sa « pensée de l’histoire ». Dans ce texte, il étudie aussi les critiques adressées à la phénoménologie par le marxisme. Ce dernier contient un projet historique révolutionnaire, et c’est ce qui fait que Lyotard décide d’abandonner la philosophie et de militer avec le groupe de Socialisme ou Barbarie (SouB).

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Dans La Phénoménologie, le marxisme apparaît ainsi dans le cadre de l’interrogation sur les exigences d’une philosophie critique, de la comparaison avec la phénoménologie, des questionnements du marxisme à la phénoménologie et de la phénoménologie au marxisme. Du point de vue de la phénoménologie, le marxisme serait interprété seulement comme une hypothèse, comme une idéologie et pas comme une science ou une connaissance objective. La critique des phénoménologues adressée au marxisme est liée notamment aux idées du « sens de l’histoire » et de « la conscience de classe [3][3] J.-F. Lyotard, La Phénoménologie, Paris, puf, « Que... », exprimées dans les thèses suivantes : « le sens de l’histoire ne peut être lu qu’à travers les étapes de la lutte des classes » ; « la lutte des classes est le moteur de l’histoire ; les étapes de la lutte de classes sont dialectiquement liées à la conscience que les classes prennent d’elles-mêmes dans le processus historique total » ; la classe se définit par sa « situation dans les rapports objectifs de production – ou infrastructure » ; les fluctuations et les modifications incessantes de cette infrastructure sont encore liées dialectiquement avec des facteurs superstructurels (politiques, religieux, idéologiques proprement dits) ; la contradiction des superstructures avec l’infrastructure est ce qui rend possible la dialectique de la lutte des classes ; l’idéologie est le « reflet illusoire » des intérêts matériels ; ce qu’il en est de l’autonomie et de la vérité des superstructures par rapport à la production matérielle ; la nécessité ou la liberté, l’objectivisme ou la subjectivité. En somme, il s’agit de la définition de la classe et de la nature et des limites des rapports entre l’infrastructure et les superstructures, ce qui définit aussi bien l’idéologie que la dialectique de la lutte des classes.

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Pour le marxisme, le sens de l’histoire est lié à un projet historique révolutionnaire. C’est l’exigence critique de la philosophie qui fait prendre la décision à Lyotard de se consacrer à étudier les textes de Marx et de passer à la pratique politique du militantisme avec le groupe marxiste « radical » qui publie la revue SouB.

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Ce groupe [4][4] Pour les idées et les tâches principales du groupe... est une dissidence conseilliste du trotskisme créée en 1949 par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, et actif jusqu’à la veille des événements de 1968. Les premières questions qui regroupent les membres de SouB sont principalement posées autour des phénomènes suivants : la nature de la bureaucratie ouvrière, surtout stalinienne ; les partis communistes ; la Russie actuelle ; la politique et l’idéologie du stalinisme et son caractère contre-révolutionnaire ; les bases sociales et les racines économiques ; la révolution directe et l’autogestion. Ces problèmes ont amené le groupe à penser notamment les questions « de l’évolution de l’économie moderne, de la signification des luttes prolétariennes et en définitive de la perspective révolutionnaire elle-même [5][5] Socialisme ou Barbarie, no 1, mars-avril 1949, p. ... ». « Comme condition préalable à toute activité cohérente et organisée », le groupe entend prendre son départ des préoccupations pratiques et cherche une base scientifique pour le développement historique du mouvement ouvrier. Son noyau principal est la théorie révolutionnaire, le renouveau des conceptions fondamentales pour atteindre un renouveau pratique. Ainsi, le groupe pense « préparer la conception des problèmes pour le moment de la révolution [6][6] Ibid., p. 4. ». Ces tâches devront se chercher à partir, à la fois, d’une conception générale des problèmes de la révolution et des luttes actuelles. La classe devra s’élever à des conceptions nouvelles. SouB s’applique à analyser aussi les partis ouvriers et leurs bureaucraties et soulève le problème de la représentation politique. Le péril d’un parti est qu’il cache ses divergences, qu’il devienne dictature, qu’il crée une bureaucratie et une économie exploitant intensément la classe ouvrière. C’est pourquoi la théorie à construire doit corriger les causes des échecs du mouvement ouvrier subis depuis un siècle, examiner le capitalisme contemporain et ses contradictions. Pour ce faire, la discussion libre, la confrontation des opinions et des positions divergentes se feront devant l’ensemble de la classe. SouB entend étudier la situation actuelle de la lutte des classes et de l’économie capitaliste au sein des derniers changements de celle-ci et des transformations des fonctions des États.

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C’est ainsi que Lyotard se charge des analyses de la guerre d’indépendance de l’Algérie. Le livre La Guerre des Algériens[7][7] J.-F. Lyotard, La Guerre des Algériens. Écrits 1956-1963,..., recueil des articles sur la guerre d’Algérie publiés dans la revue SouB par Lyotard, nous permet de connaître les analyses de Lyotard sur cette guerre, dont il s’est chargé presque exclusivement. Il y examine la situation dans ce pays, pose des questions concernant les mouvements ouvrier et indépendantiste, les classes qui le soutiennent, la lutte des classes, enfin les contradictions générales en Algérie, ainsi que, du côté de la France, les positions et les actions de l’État français et des dirigeants du moment, des partis, des mouvements ouvriers et d’autres secteurs concernés, des individus, ouvriers et administratifs français, situés des deux côtés. Lyotard connaît l’Algérie, il y a vécu, ses analyses sont radicales, il connaît et dénonce le tort que la France lui a causé [8][8] Voir ibid., « Note. Le nom de l’Algérie », op. cit.,....

Dans le texte « Mémorial pour un marxisme : à Pierre Souyri » (1982) [9][9] « Mémorial pour un marxisme : à Pierre Souyri », joint..., Lyotard réfléchit, à l’occasion du texte dédié à son ami Souyri, sur son expérience et ses activités dans le groupe et à la revue SouB. Pendant ces douze années de militantisme, il s’est consacré exclusivement aux activités théoriques et pratiques et à la « critique et orientation révolutionnaire » de SouB. Pierre Souyri (1925-1979) avait rencontré Lyotard en Algérie, où il était parti enseigner après des études d’histoire à Toulouse terminées en 1949. Ils y sont devenus amis et furent admis en même temps dans SouB, où Souyri s’est spécialisé dans l’étude de la Chine. Auparavant, Souyri avait été membre du Parti communiste français, avait eu des contacts avec des trotskistes et des membres de l’organisation espagnole Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (poum) en exil en France après la victoire des franquistes, et fut un temps proche de l’éphémère Rassemblement Démocratique Révolutionnaire (rdr) fondé par David Rousset, Georges Altman et Jean-Paul Sartre en 1947 [10][10] Ibid., p. 120..

Selon Lyotard, les tâches que SouB s’était données étaient : « Critiquer la structure de classe de la société russe et de toute autre société bureaucratique, analyser la dynamique des luttes dans les pays sous-développés ; comprendre la fonction de l’idéologie, à commencer par le marxisme lui-même, et le rôle du parti, y compris bolchevik, dans la formation d’une classe dominante ; reprendre la critique de l’État sur la base de ce qui s’était passé en Europe depuis trente ans, fascisme, nazisme, stalinisme [11][11] J.-F. Lyotard, Pérégrinations. Loi, forme, événement,.... »

Archéologie du différend : les divergences avec Pierre Souyri

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Dans « Mémorial… », Lyotard dit avoir rencontré dans son expérience militante beaucoup de questions, conflits et divergences. Le témoignage de Lyotard sur Souyri nous permet de connaître les doutes, les soupçons et les positions de Lyotard à l’intérieur de SouB et des interrogations sur le militantisme (qu’on ne trouve pas ailleurs). Ceux-ci sont exprimés directement par Lyotard en tant qu’ils sont l’objet de ses divergences à l’égard des positions et des idées de Souyri, d’un côté, et de Castoriadis de l’autre. Il faut rappeler ici que Lyotard et Souyri se séparent de la tendance « Castoriadis » au moment de la scission de SouB en 1964. À l’époque, tous les doutes et questions restaient pour la plupart chez Lyotard inarticulés, au niveau du sentiment (humiliation, honte, incompréhension), sous silence. Lyotard expérimentait ainsi au sein de SouB un différend, le « manque de langue » qui était également celui des ouvriers dans le système capitaliste (et qui l’a rendu tout particulièrement attentif à leur parole, à leur phonè créative, doublement intraitable : parce que, exclue du système, ingérable – puisque indicible – par les processus de traitement consensuels, et parce que, partant, résistant, irréductible). « Mémorial… » le dit clairement. Ce texte laisse entendre aussi que ce sentiment a donné naissance à des recherches postérieures, qui mènent assurément, à leur tour, aux concepts et aux thèses politiques de la pensée plus mûre de Lyotard. Tel est le cas, notamment, du concept de différend : « Cas de conflit entre deux parties (au moins) qui ne pourrait pas être tranché faute d’une règle applicable aux deux argumentations [12][12] J.-F. Lyotard, Le Différend, Paris, Minuit, « Critique »,... ».

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Lyotard avait eu de profondes divergences avec Souyri : ils avaient des débats permanents sur toutes les questions de politique, venues de l’expérience ou des lectures. Les thèmes du terrorisme, de la situation du capitalisme, de la portée du mouvement contestataire, les menaient parfois à des conflits violents. Or, Lyotard pense que ces divergences étaient insolubles dans la langue marxiste. Il s’agissait bel et bien d’un cas de différend. Le différend s’installait toujours, dès que quelqu’un « contestait ou même suspectait la validité du marxisme à exprimer les problèmes du monde contemporain » [13][13] Lyotard, Pérégrinations, op. cit., p. 98.. La véritable question de ce différend précis était la suivante : le marxisme, et si oui lequel, permet-il de « toujours comprendre et transformer le cours nouveau pris par le monde après la fin de la dernière guerre mondiale [14][14] Ibid., p. 97-98. » ? Pour sa part, Lyotard n’était pas d’accord avec Souyri, enclin à « vouloir conserver le problème de l’histoire et de la société tel qu’ils l’avaient reçu de Marx, de Lénine, de Luxembourg, de Trotski, de Pannekoek, et à vouloir le résoudre exclusivement dans le cadre théorique et pratique du marxisme [15][15] Ibid., p. 97. ». Lyotard remarque que les débats portaient toujours sur des contenus – la lutte des classes dans le capitalisme moderne, la baisse du taux de profit, l’impérialisme et le tiers monde, le prolétariat et la bureaucratie. Mais pour lui, le véritable enjeu du différend qui les opposait était « la manièred’exprimer ces contenus [16][16] Ibidem. », car il s’agissait pour Lyotard d’une difficulté « logique ». En quoi consistait-elle ? C’est la logique dialectique, avec son « antiprincipe » de contradiction, qui doit et va être mise en question par Lyotard. L’« opérateur » de la contradiction, ainsi que « la machine à surmonter l’altérité en la niant et la conservant, et à produire de l’universel avec du particulier était […] tombée en panne [17][17] Ibid., p. 99. ». La machine des « synthèses dialectiques » ne marchait pas. Lyotard soupçonne alors le langage – la logique dialectique – marxiste, qui avait sans doute été à ses yeux un langage à valeur universelle, d’avoir les attributs d’une langue parmi d’autres. Il fallait sortir de l’enfermement de ce langage, considéré désormais pour lui comme un langage particulier. Comment discuter du marxisme « comme d’un contenu parmi d’autres [18][18] Ibid., p. 98. » ? Avec ces soupçons, Lyotard ne pouvait plus discuter avec Souyri ni avec d’autres membres de SouB. Souyri aurait trouvé des réponses toujours formulées dans la langue marxiste. À quoi bon débattre, tout simplement ?

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Dans cette langue-là, Lyotard ne pouvait pas formuler ses soupçons, ses doutes, ses questions ; il ne pouvait se faire ni entendre ni comprendre : c’est déjà, donc, le principe de ce qui deviendra plus tard le différend. D’un autre côté, ce refus de mettre en question quelques points du langage marxiste, en l’occurrence la logique dialectique, et de la confronter aux changements contemporains du capitalisme et de l’État « avait un sujet pour victime d’un tort radical : le prolétariat [19][19] Ibid., p. 104. ». Mais dans quelle logique pouvait-il, et devait-il, le prouver ? Il s’agit du tort de ne pas pouvoir dire le cas dans la langue de celui qui juge (le tribunal, le patron, le pouvoir). Quand il est étouffé, le différend produit des victimes.

Les membres du groupe n’avaient plus une même langue, même pas pour débattre, et « selon quelles règles débattre des règles à adopter pour le débat [20][20] Ibid., p. 102. » ? Dans quelle autre langue Lyotard aurait-il pu « discuter la légitimité de la phrase marxiste et légitimer [son] soupçon [21][21] Ibidem. » ? Le différend – pas encore nommé ni théorisé comme tel – affectait la logique du marxisme, la logique dialectique, qui ne pouvait pas le reconnaître ni le « traiter ». Lyotard le reconnaît dans sa situation précaire d’alors : il n’avait pas de langue pour faire entendre et respecter ses désaccords ; il n’avait pas d’autre langue que la langue marxiste pour s’exprimer, mais dans celle-ci ceux-là ne pouvaient plus s’exprimer ni se faire comprendre. Il manquait une (autre) langue. D’où le recours aux sentiments (silence, soupçon, etc.), aux affects, comme court- circuitant le langage articulé c’est ainsi qu’il met en question la prétention du marxisme à être une langue universelle (pour le Lyotard des années quatre-vingt, du Différend, le marxisme sera considéré seulement comme un des « genres de discours » parmi d’autres [22][22] Ibid., p. 103.).

Le conflit avec Castoriadis : la cristallisation des différends

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Les thèses de la nouvelle direction proposée par Castoriadis – publiée dans la revue SouB en 1960 sous le titre « Le mouvement révolutionnaire sous le capitalisme moderne » – qui sont citées par Lyotard dans « Mémorial… » sont les suivantes : le mouvement révolutionnaire n’a « rien à attendre des luttes centrées sur les revendications à caractère économique et contrôlées par les bureaucraties “ouvrières” » ; la question du travail a « cessé d’être centrale » alors qu’il y a « “plein emploi” dans tous les pays développés » ; les syndicats sont « devenus des “rouages du système” » ; « la vie “politique officielle” ne suscite plus que l’apathie des “gens” » ; le prolétariat, en dehors de la production, n’apparaît plus « “comme une classe ayant des objectifs propres” » ; les classes dominantes sont « “parvenues à contrôler le niveau de l’activité économique et à empêcher des crises majeures” [23][23] Ibid., p. 109. ».

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Ces thèses ont suscité de profondes discussions et réflexions entre les militants, jusqu’à la scission définitive du groupe en 1964. Les minoritaires, mouvance dans laquelle figurent donc Lyotard (jusqu’en 1966) et Souyri, se méfient de la tendance dominante voulue par Castoriadis. Après la scission, ils continueront à « se consacrer à l’édification d’une organisation prolétarienne », regroupés autour du journal mensuel Pouvoir Ouvrier (publié depuis 1959). Cependant, Lyotard se sentait proche de certaines des thèses de Castoriadis, notamment de « la remise en cause du langage même dans lequel il s’agissait de décrire le monde contemporain et d’y intervenir ». Il les estimait voisines de ses préoccupations et il sentait qu’il pouvait argumenter. C’est Souyri qui aura mis Lyotard en garde contre leur signification. Pour Souyri, les thèses de Castoriadis n’avaient pas de caractère prolétarien ; la description du capitalisme moderne était « erronée [24][24] Ibidem. » ; enfin, il craignait que « Castoriadis ne prenne pour acquise une consolidation du capitalisme qui n’est qu’une tendance destinée à se heurter à de nouvelles contradictions, et qu’il ne confonde une période économique [celle de la croissance du capitalisme dans les pays développés] avec une transformation durable et stable [25][25] Ibid., p. 109-110. ». Contre Castoriadis, qui pense que la « subjectivité critique » est la voie, le remède ou l’alternative au fait qu’il n’y a plus d’objectivité conduisant à la ruine du capitalisme, Souyri pense que cette subjectivité ne peut se donner que dans des conditions objectives, à savoir les contradictions du capitalisme, qui sont indépendantes de cette même subjectivité, en croyant que la dynamique objective suit son chemin aveuglément. Le socialisme devait se chercher à partir du capitalisme, au risque de le laisser faire, suivant sa logique, « la misère inculte et “développée”, la barbarie [26][26] Ibid., p. 112. ». Cependant, Lyotard objecte : tout cela peut être vrai, mais « quelle importance s’il n’y a pas de mouvement révolutionnaire capable idéologiquement et organisationnellement [27][27] Ibid., p. 111. » d’orienter les luttes face aux nouvelles contradictions à atteindre et de chercher la solution radicale ?

Dans « Mémorial… », Lyotard fait état de ses incertitudes face aux thèses de Souyri mais aussi de Castoriadis. Au début, la raison pour laquelle il était finalement resté du côté de Souyri, malgré leurs divergences doctrinales, ne lui apparaissait pas clairement, alors qu’il était en principe d’accord avec la nouvelle orientation de Castoriadis. C’est qu’il avait découvert, par ailleurs, que la « saturation argumentative » de Castoriadis, telle « la déception par le comble », ressentie à « la lecture de certains textes de Hegel [28][28] Ibid., p. 114. », révélait une carence, un manque. Aucun des opposants n’était capable de dire, à ce moment-là, ce qui manquait à l’argumentation de Castoriadis. Pour Lyotard, il s’agissait « du ton et de la méthode ». Le monde changeait, oui, « mais dans le cadre des rapports de production capitalistes, donc sans que l’extraction de la plus-value, l’exploitation, la nécessité eussent disparu. Elles se masquaient autrement. […] L’éthique naît de la souffrance naturelle, la politique de ce que l’histoire ajoute à cette souffrance [29][29] Ibidem. Je souligne. ».

Le différend au sein du marxisme : et après ?

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Ce que Lyotard a dégagé « de plus élémentairement politique » au-delà des divergences internes, de ce qui manquait dans les thèses de Castoriadis, c’était « la complexité, le différend, le point de vue de classe[30][30] Ibidem. Je souligne. ».

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Par ailleurs, Lyotard attribue à Marx lui-même le fait d’avoir fait entendre, remarquer et fait travailler le différend « là où il était », c’est-à-dire, « caché sous l’universel [31][31] Ibid., p. 115. ». Dans la langue marxiste, il y a, en effet, selon Lyotard, au moins deux idiomes : celui du capitaliste et celui du salarié. C’est le différend par excellence, car il apparaît quand le même objet – le travail, par exemple – relève de deux idiomes (ou genres de discours) hétérogènes (au moins). Même s’ils sont traduisibles l’un dans l’autre, pour Lyotard il y a une différence qui fait que n’importe quel référent (par exemple, une journée de travail), transcrit dans l’autre idiome, devient méconnaissable pour le premier [32][32] Ibidem.. C’est cette « différence » qui fait que les deux idiomes restent « incommensurables [33][33] Ibidem. ». Il s’agit bien là d’une des deux caractéristiques principales du différend. La seconde caractéristique relève des torts et des victimes impliqués par la première. Elle a lieu lorsque l’un des idiomes se présente, non comme une partie dans un procès, mais comme le juge, comme celui qui détient l’objectivité et du coup met l’autre, l’autre partie, en position de silence, de privation de parole, « incapable de se faire comprendre, sauf à emprunter l’idiome dominant, c’est-à-dire à se trahir [34][34] Ibid., p. 115-116. ». Dans la langue marxiste, la seconde caractéristique de ce différend particulier consiste ainsi en ce que l’incommensurabilité entre les idiomes du patron et de l’ouvrier est « déséquilibrée [35][35] Ibid., p. 115. ».

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Lyotard affirme que le différend est « dit » dans la langue de Marx, sous le concept, « toujours mésinterprété par la théorie [36][36] Ibid., p. 116. », de « praxis ». Le différend entre les (multiples) idiomes intranscriptibles et la loi de la valeur, écrit-il, « doit se résoudre, non pas seulement dans le concept par la spéculation, ou dans l’éthique », mais « dans la “pratique” [37][37] Ibid., p. 116-117. ». C’est ce que Marx appelle « pratique-critique », où le différend se résout « dans un combat incertain contre la partie qui se donne comme le juge [38][38] Ibid., p. 117. Lyotard reviendra plus tard au concept... ». Il s’agit bien dans ce cas d’un différend particulier entre le concept, la spéculation, l’éthique et la pratique, dans le discours marxiste, considérés comme des « genres de discours » différents. Le différend, qui est la « pratique-critique », se « résout » par un combat « incertain » contre la partie qui juge. Entre les deux idiomes, il n’y a pas de « solution » logique ni dialectique. Le discours marxiste avait le défaut de prétendre exprimer sans résidu toutes les positions antagonistes, en oubliant leur incommensurabilité. Alors, il ne fallait plus parler la langue du marxisme.Lyotard acquiesçait sur ce point avec la tendance Castoriadis, mais pour Souyri la question n’était pas là. Au-delà de la critique du dogmatisme marxiste, on n’avait pas réfuté le marxisme.

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Lyotard a appris de Souyri « la résolution [39][39] Ibid., p. 122. » de ne pas se contenter avec le tableau théorique (intelligent) complet de la réalité : « il fallait descendre dans le sous-sol de la nécessité », « il fallait écouter les passions obscures, la morgue des dirigeants, la tristesse ouvrière, la colère et l’égarement de ce qui se révolte, l’égarement aussi de ce qui pense. Retrouver le fil de classe dans l’imbroglio d’événements, reconstruire la dialectique des besoins, des intérêts et des croyances derrière les déclarations et les actes des puissants », et enfin « s’orienter et se réorienter sans cesse sur un pôle : la destruction de l’exploitation, critiquer tout ce qui s’y prend mal pour y venir à bout, et comprendre pourquoi il en est ainsi [40][40] Ibidem. Je souligne. On reconnaîtra ces tâches chez... ». Souyri lui avait appris « tout », sauf, remarque Lyotard, ce que lui ont appris les Algériens. Cette remarque compte pour Lyotard parce que, face au discours marxiste, ils incarnaient la réalité des différends, le tort des victimes.

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« Mémorial… » permet de saisir les pensées et positions politiques que Lyotard a gardées du militantisme marxiste pour les réfléchir après son départ de Pouvoir Ouvrier en 1966. Quand il parle de la signification de SouB pour Souyri – et pour d’autres membres du groupe – Lyotard écrit que « le marxisme avait été la seule manière de riposter au défi lancé par le capitalisme à la liberté et au sens de l’histoire en faisant resurgir le conflit là où il était étouffé » : « pourquoi la liberté du travail signifiait la dépendance du salarié sous peine de mort, pourquoi le développement des capacités de production ici engendrait leur sous-développement ailleurs ; pourquoi l’essor des techniques s’accompagnait de l’aliénation des travailleurs ; pourquoi l’augmentation du pouvoir d’achat n’affranchissait pas de l’argent ; pourquoi la multiplication des moyens de communication pouvait aller de pair avec la ruine des réseaux sociaux et avec la solitude de masse ; pourquoi l’essor des connaissances avait pour contrepartie l’acculturation de l’homme des masses [41][41] Ibid., p. 118-119. », etc. – des paradoxes classiques du capital. Or, en plus des échecs du mouvement marxiste, cette génération d’hommes a dû reconnaître aussi le grand « scandale [42][42] Ibid., p. 119. », au sein même du mouvement ouvrier, de la perversion de ses organes, et dénoncer ainsi celles du parti, des syndicats, du socialisme, du marxisme : les syndicats contribuent à réguler l’exploitation de la force de travail ; les partis servent à moduler les consciences ; le socialisme était un régime totalitaire ; le marxisme était un « écran de mots jetés sur de vrais différends [43][43] Ibid., p. 119-120. ».

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Le marxisme a permis d’espérer changer le cours du capitalisme, en y mettant « peut-être » un terme, écrit Lyotard, « en plaçant la critique radicale à l’école des luttes des opprimés et à leurs côtés [44][44] Ibid., p. 119. ». Les conclusions du « Mémorial… » sur la période de SouB donnent un bilan des idées de Lyotard : le stalinisme étant « identifié comme l’idéologie d’une classe dominante et le totalitarisme comme le mode politique propre de la domination de cette classe, il n’y avait plus rien à attendre des organisations ouvrières (qui de près ou de loin obéissaient aux consignes de cette classe ou en reproduisait les traits), ni des intellectuels qui se croyaient marxistes parce qu’ils lisaient Marx et n’aimaient pas les patrons [45][45] Ibid., p. 125. ». Les membres du groupe cherchaient « les moindres signes de différends » : que ce soit « entre le prolétariat et les bureaucraties qui parlent en son nom [46][46] Ibidem. Lyotard en identifie beaucoup : Poznan, Octobre... », dans les bureaucraties communistes, dans les idolâtries à l’abri de la critique marxiste radicale (stalinisme et autres). SouB se voulait la voix de ceux qui étaient réduits au silence par l’oppression. Qu’entend Lyotard par « oppression » ? Il écrit : « Il y a plusieurs genres de discours incommensurables en jeu dans la société, aucun ne peut les transcrire tous, et pourtant l’un d’eux au moins, le capital, la bureaucratie, impose ses règles aux autres. Cette oppression, la seule radicale, celle qui interdit aux victimes de témoigner contre elle, il ne suffit pas de la comprendre et d’être son philosophe, il faut aussi la détruire [47][47] Ibid., p. 133. Je souligne.. » Tout ce qui cherchait à omettre le problème de l’exploitation devait être réfuté et méprisé : « Elle seule mériterait la dépense de toute intelligence et de toute volonté. […] Elle était le malheur, la maladie et la promesse de la mort pesant sur l’espèce […] ; la misère qui l’exténue, la condamne à la répétition, l’abuse et l’élimine [48][48] Ibid., p. 127.. » Il fallait donc « écouter l’inconscient de l’histoire, l’expérience des luttes […] mais aussi défendre cette expérience contre « ce qui travaille à la défigurer [49][49] Ibid., p. 126-127. ».

La conclusion du « Mémorial… » sur le marxisme est qu’il est « le déchirement ». En dehors de lui, il déclare la déchirure dans la réalité ; au dedans de lui, il ne peut se déclarer universellement vrai une fois pour toutes. Contradiction ? Non. En étant seulement un idiome parmi d’autres, le marxisme ne vaut pas universellement, mais « il n’est pas non plus sujet à réfutation [50][50] Ibid., p. 134. »… Le marxisme est « la disposition du champ [51][51] Ibidem. » qui rend possible la réfutation.

Dans ses recherches postérieures, Lyotard a continué à examiner et à développer des idées politiques de Marx l’exploitation et l’oppression ; la résistance au capitalisme ; les torts – le statut des victimes. Ces recherches se trouveront particulièrement concentrées dans des textes qui seront consacrés à examiner les thèses et la méthode de Marx (« La place de l’aliénation dans le retournement marxiste »), à les contester puis à les repenser et reformuler sous d’autres perspectives Économie libidinaleInstructions païennesRudiments païens du juste La Condition postmoderne, Le Différend L’InhumainSouB a été pour Lyotard une période de conscientisation, de confrontation et d’approfondissement des questions du marxisme et de ses problèmes, à l’égard de la pratique face au capitalisme contemporain. La pensée politique du jeune Lyotard ouvre au manque des textes de Marx, aux différends.

Le travail avec SouB et Pouvoir Ouvrier, sur des phénomènes concrets et réels (notamment l’Algérie), a laissé plusieurs tâches à Lyotard, qu’il a pour la plupart examinées ultérieurement (la critique de la dialectique hégélienne, de l’État, du capitalisme, du discours politique, de la pratique, de la critique…). On reconnaîtra ainsi désormais, tout au long de son parcours, les motifs suivants : le combat de classe (comment détruire l’exploitation, l’oppression, le capitalisme), la transformation de la réalité, ce que sont le discours et la pratique critiques et la justice, l’écoute des victimes, de leur silence, comment leur rendre la parole et respecter leurs différends, le politique dans le discours, l’intraitable et la résistance aux totalitarismes.

Notes

[1]

Amparo Vega, Le Premier Lyotard : philosophie critique et politique, Paris, L’Harmattan, 2010.

[2]

Voir Jean-François Lyotard, « La culpabilité allemande », L’Âge nouveau, 28, 1948, p. 90-94 et « Nés en 1925 », Les Temps modernes, no 32, janvier-juin 1948, p. 2052-2057.

https://www.cairn.info/img/enligneCairn.png

[3]

J.-F. Lyotard, La Phénoménologie, Paris, puf, « Que sais-je ? », 1954, p. 113 sqq.

[4]

Pour les idées et les tâches principales du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie, ainsi que de Pouvoir Ouvrier, voir, outre mon ouvrage cité supra, Philippe Gottraux, Socialisme ou Barbarie. Un engagement politique dans la France de l’après-guerre, Lausanne, Payot, 1997.

[5]

Socialisme ou Barbarie, no 1, mars-avril 1949, p. 2.

[6]

Ibid., p. 4.

[7]

J.-F. Lyotard, La Guerre des Algériens. Écrits 1956-1963, Paris, Galilée, 1989.

[8]

Voir ibid., « Note. Le nom de l’Algérie », op. cit., p. 33-39.

[9]

« Mémorial pour un marxisme : à Pierre Souyri », joint en postface à Pérégrinations. Loi, forme, événement (1988), Galilée, Paris, 1990. Ce texte a d’abord été publié dans la revue Esprit, no 61 (1) en janvier 1982.

[10]

Ibid., p. 120.

[11]

J.-F. Lyotard, Pérégrinations. Loi, forme, événement, Paris, Galilée, « Débats », 1990, p. 123.

[12]

J.-F. Lyotard, Le Différend, Paris, Minuit, « Critique », 1983, p. 93. « Un dommage résulte d’une injure du fait que les règles du genre de discours selon lesquelles on juge ne sont pas celles du ou des genres de discours jugés. ».

[13]

Lyotard, Pérégrinationsop. cit., p. 98.

[14]

Ibid., p. 97-98.

[15]

Ibid., p. 97.

[16]

Ibidem.

[17]

Ibid., p. 99.

[18]

Ibid., p. 98.

[19]

Ibid., p. 104.

[20]

Ibid., p. 102.

[21]

Ibidem.

[22]

Ibid., p. 103.

[23]

Ibid., p. 109.

[24]

Ibidem.

[25]

Ibid., p. 109-110.

[26]

Ibid., p. 112.

[27]

Ibid., p. 111.

[28]

Ibid., p. 114.

[29]

Ibidem. Je souligne.

[30]

Ibidem. Je souligne.

[31]

Ibid., p. 115.

[32]

Ibidem.

[33]

Ibidem.

[34]

Ibid., p. 115-116.

[35]

Ibid., p. 115.

[36]

Ibid., p. 116.

[37]

Ibid., p. 116-117.

[38]

Ibid., p. 117. Lyotard reviendra plus tard au concept de praxis pour l’analyser, en même temps que la méthode critique de Marx, dans le texte de 1969 sur l’aliénation, « La place de l’aliénation dans le retournement marxiste », collecté dans J.-F. Lyotard, Dérive à partir de Marx et Freud, Paris, uge, « 10/18 », 1973, p. 35-105.

[39]

Ibid., p. 122.

[40]

Ibidem. Je souligne. On reconnaîtra ces tâches chez Lyotard dans les questions qu’il s’est imposées dès son retour à la philosophie.

[41]

Ibid., p. 118-119.

[42]

Ibid., p. 119.

[43]

Ibid., p. 119-120.

[44]

Ibid., p. 119.

[45]

Ibid., p. 125.

[46]

Ibidem. Lyotard en identifie beaucoup : Poznan, Octobre polonais, conseils ouvriers en Hongrie, etc.

[47]

Ibid., p. 133. Je souligne.

[48]

Ibid., p. 127.

[49]

Ibid., p. 126-127.

[50]

Ibid., p. 134.

[51]

Ibidem.

Plan de l'article

1.     Le choix du militantisme

2.     Archéologie du différend : les divergences avec Pierre Souyri

3.     Le conflit avec Castoriadis : la cristallisation des différends

4.     Le différend au sein du marxisme : et après ?


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