« L'attaque turque, indique Nick Beams, a été menée sous le prétexte que le YPG est une organisation terroriste, liée aux forces séparatistes kurdes en Turquie même. Cette attaque est dans tous les sens profondément réactionnaire. Elle fait partie de la campagne menée par le régime du président turc Recep Tayyip Erdogan pour assurer sa position en tant que puissance clé dans la région, ainsi que pour écraser l'opposition interne. La classe ouvrière turque et internationale doit s'y opposer en tant que composante clé de la lutte politique pour renverser Erdogan et le régime capitaliste en Turquie. Mais ce n'est pas la perspective qui anime les organisateurs de la pétition et leurs partisans. Son objectif immédiat, comme on peut le voir dans le texte, est de justifier le plan américain visant à établir une présence militaire permanente, directement et indirectement via des forces intermédiaires, dans le nord de la Syrie, et à l'utiliser comme base pour les activités de changement de régime en cours dirigées contre Assad... »

Reprenons la lecture du récit de Nick Beams...

Michel Peyret


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Publié par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI)

La pétition pro-impérialiste de Chomsky

Par Nick Beams
9 février 2018

Au cours des quatre dernières années, les États-Unis ont maintenu que l'objectif de leur intervention militaire en Syrie et dans les régions avoisinantes est de vaincre l'État islamique (EI) et d'autres groupes islamistes fondamentalistes réactionnaires.

En réalité, le but de cette opération, dans laquelle les États-Unis ont collaboré et, dans certains cas, directement armé les forces mêmes qu'ils prétendaient combattre, a toujours été l'éviction du régime du président syrien Bashar Al-Assad et la mise en place d'un gouvernement fantoche pour assurer la domination américaine dans la région.

La fiction politique voulant que l'objectif américain était de combattre l'EI a été complètement dévoilée ces derniers jours. Malgré la défaite militaire quasi totale de l'État islamique, les États-Unis ont annoncé qu'ils allaient établir une force militaire de 30.000 hommes pour maintenir une présence indéfinie en Syrie.

Une nouvelle opération nécessite la création de nouveaux mensonges comme justification, et juste au bon moment, comme s'ils agissaient selon un script soigneusement rédigé, des organisations de pseudo-gauche et des individus se sont avancés pour les fournir.

Cela a pris la forme d'une pétition organisée par Noam Chomsky et d'autres universitaires et figures de la fausse gauche, y compris le pseudo-marxiste David Harvey, appelant les États-Unis à intervenir pour garantir la sécurité des habitants de la ville d'Afrin au nord de la Syrie ainsi que ceux des régions environnantes contre une invasion militaire par la Turquie voisine. La pétition est maintenant activement rejointe par des organisations de la pseudo-gauche et des individus du monde entier dans ce qui est un autre exemple de «l'impérialisme des droits de l'homme» qui est venu former le modus operandi de ces forces.

L'invasion turque a été lancée en réponse à la création de la nouvelle force soutenue par les États-Unis, qui sera composée principalement de combattants fournis par les YPG kurdes, avec lesquels l'armée américaine a travaillé, ainsi que d'anciens combattants de l'EI. Washington déploiera 2.000 soldats américains pour jouer un rôle de supervision et de direction.

L'attaque turque a été menée sous le prétexte que le YPG est une organisation terroriste, liée aux forces séparatistes kurdes en Turquie même. Cette attaque est dans tous les sens profondément réactionnaire. Elle fait partie de la campagne menée par le régime du président turc Recep Tayyip Erdogan pour assurer sa position en tant que puissance clé dans la région, ainsi que pour écraser l'opposition interne. La classe ouvrière turque et internationale doit s'y opposer en tant que composante clé de la lutte politique pour renverser Erdogan et le régime capitaliste en Turquie.

Mais ce n'est pas la perspective qui anime les organisateurs de la pétition et leurs partisans. Son objectif immédiat, comme on peut le voir dans le texte, est de justifier le plan américain visant à établir une présence militaire permanente, directement et indirectement via des forces intermédiaires, dans le nord de la Syrie, et à l'utiliser comme base pour les activités de changement de régime en cours dirigées contre Assad.

Le fait que cette pétition soit dirigée par deux soi-disant critiques radicaux du capitalisme et de l'impérialisme, Noam Chomsky et David Harvey, pourrait surprendre leurs partisans. Mais leurs actions découlent de la politique qu'ils ont mise de l'avant pendant des décennies.

Chomsky s'est qualifié d'anarchiste, avec un penchant particulier pour Mikhaïl Bakounine et sa critique du prétendu «autoritarisme» de Marx.

Bakounine, l'un des principaux adversaires de Marx au sein de la Première Internationale, était profondément hostile à la conception de Marx selon laquelle le renversement du capitalisme impliquerait l'établissement de la classe ouvrière comme classe dirigeante, affirmant qu'il s'agissait d'une nouvelle forme de despotisme.

Marx a répondu que lorsque la classe ouvrière prendrait le pouvoir, établissant la règle démocratique de la majorité de la population, elle devrait utiliser la force gouvernementale pendant une période pour empêcher le retour des vieilles classes dirigeantes. Il a expliqué que cela serait nécessaire jusqu'à ce que le développement économique ait créé les conditions de la disparition de toutes les classes et donc de la nécessité de toute forme de règne de classe.

Sur la base de son alignement sur Bakounine, Chomsky a toujours manifesté une intense hostilité envers Lénine, Trotsky, le parti bolchévique et l'État ouvrier établi par la révolution russe de 1917. Cet État a été rendu nécessaire par la poussée de l'impérialisme et des vieilles classes dirigeantes pour renverser la révolution socialiste et restaurer la dictature capitaliste.

L'hostilité de Chomsky face à la création d'un parti révolutionnaire de type bolchévique est au fond une opposition au rôle révolutionnaire de la classe ouvrière elle-même. L'histoire a démontré, positivement dans le cas de la révolution russe et négativement dans tous les autres bouleversements révolutionnaires – surtout en Espagne (1936-1939), où les anarchistes ont fini par servir d'appui à un gouvernement bourgeois – la nécessité d'un parti révolutionnaire si la classe ouvrière veut prendre le pouvoir et le tenir face à ses ennemis.

La nécessité d'un tel parti ne découle pas des déclarations de Marx ou de son «autoritarisme», mais de la position objective de la classe ouvrière dans la société capitaliste et des nécessités de la révolution socialiste.

Contrairement à la bourgeoisie, qui a renversé la féodalité sur la base de ses vastes propriétés au sein de la société féodale, la classe ouvrière est une classe sans propriété. Sa seule arme est l'organisation, c'est-à-dire la création d'un parti révolutionnaire capable de diriger et de guider la tâche la plus complexe et la plus difficile de l'histoire: le renversement du capitalisme et l'établissement du pouvoir ouvrier et du socialisme.

Sans la création de cette arme politique pour établir et combattre à chaque instant pour son indépendance politique, la classe ouvrière n'est qu'une masse disponible pour l'exploitation. C'est pourquoi, dans toutes les luttes, quelles que soient les circonstances immédiates, les marxistes, s'appuyant sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, cherchent à développer une perspective politique par laquelle elle peut s'affirmer comme force politique indépendante contre la bourgeoisie.

Le point de départ de la position de Chomsky à l'égard d'Afrin est la nécessité de défendre le peuple kurde contre les attaques de l'État turc et du régime d'Erdogan. Mais son rejet du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, incarné dans son hostilité à la création d'un parti de type bolchévique, le conduit à la pratique de la Real Politik – dans ce cas, directement dans le camp de l'impérialisme.

Les Kurdes doivent être défendus. Mais, selon Chomsky, cette défense ne peut être réalisée par un tournant vers la classe ouvrière turque et internationale et le développement d'une lutte pour renverser le régime réactionnaire d'Erdogan, mais par la seule force qui semble être immédiatement à portée de main – l'impérialisme américain et la force de ses armes.

Des problèmes similaires, mais non identiques, s'appliquent dans le cas de David Harvey. Il se présente comme un critique du capitalisme et de ses déprédations, prétendant s'appuyer sur Marx. Mais son marxisme est d'un caractère purement académique. À travers tous ses écrits, surtout lorsqu'il s'agit de répondre à la question vitale «Que faire?» se trouve un thème persistant. La classe ouvrière n'est pas la seule force révolutionnaire créée par le capitalisme à travers le système salarial dont la tâche historique est son renversement. D'autres forces sociales, basées sur des politiques identitaires ou divers mouvements de protestation, doivent jouer un rôle de premier plan. Il dénonce sans cesse ce qu'il considère être l'orientation unilatérale du marxisme sur le rôle révolutionnaire du prolétariat.

Par conséquent, tout comme Chomsky, malgré toutes ses critiques du capitalisme – qui ne sont rien de plus qu'un appel à des réformes – il se tourne vers l'État capitaliste quand il s'agit de la politique. Par exemple, au plus fort de l'invasion de l'Irak par l'impérialisme américain en 2003, il soutenait que la poussée de l'impérialisme au profit de l'invasion pouvait être freinée, voire stoppée, si des opportunités d'investissement s'ouvraient chez lui à travers une sorte de New Deal. Il a reconnu que des solutions plus radicales étaient en cours, mais dans un avenir prévisible, c'était ce qu'il y avait de mieux à espérer.

De même, dans le cas de l'invasion turque, il se tourne directement vers l'État américain comme seul moyen «réaliste» de défendre les intérêts des Kurdes, si nécessaire par la force militaire.

L'hypocrisie complète de la pétition dirigée par Chomsky-Harvey est évidente dès le premier paragraphe qui appelle les dirigeants de la Russie et de l'Iran, qui soutiennent l'action turque, ainsi que les États-Unis à «assurer que la souveraineté de la frontière syrienne ne soit pas violée par la Turquie». La pétition passe sous silence les violations continues et explicites de la souveraineté syrienne menées par les États-Unis depuis le début de son opération de changement de régime, en collaboration avec les forces islamistes djihadistes, en 2011.

Dans ce qui constitue un appel à l'intervention militaire américaine, la pétition insiste sur le fait que l'opération militaire turque ne peut aller de l'avant que si «les États-Unis ne font rien pour l'arrêter». C'est ce que souligne le paragraphe final, qui appelle les «représentants américains et la communauté internationale» – c'est-à-dire les autres grandes puissances impérialistes – à «garantir la stabilité d'Afrin et empêcher toute nouvelle agression turque de l'intérieur de la Syrie et à travers la frontière syrienne».

Cette demande est basée sur l’affirmation que seule une telle action peut assurer la sécurité des civils et des réfugiés d'Afrin et de la région environnante et apporter la paix.

Les pétitionnaires espèrent évidemment que les peuples du monde n'ont rien appris des 17 dernières années de «guerre contre le terrorisme» et des crimes perpétrés par l'impérialisme américain sous cette bannière bidon. Toutes les interventions militaires américaines, à commencer par l'invasion de l'Afghanistan en 2001, supposée éradiquer Al-Qaïda, auparavant financée et aidée par les États-Unis et son allié l'Arabie saoudite, ont été organisées sous le même prétexte, à savoir que les États-Unis désirent la paix et la sécurité.

L'invasion de l'Irak en 2003, dont l'une des conséquences fut la formation de l'EI et d'autres groupes islamistes réactionnaires, était censée protéger le monde contre des «armes de destruction massive». Le renversement de Kadhafi en Libye en 2011 par les forces de l'OTAN dirigées par les États-Unis, transformant ce pays en un enfer des temps modernes, aurait été mené pour empêcher un massacre par le régime.

L'opération de changement de régime en Syrie, lancée en 2011 au nom de la nécessité de protéger le peuple de ce pays contre Assad, a provoqué au moins 500.000 morts, la création de 5 millions de réfugiés et le déplacement de 6 millions de personnes. Ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus flagrants des résultats des opérations «de paix» américaines.

En dehors de l'invocation du même type de justifications utilisées par l'impérialisme américain lui-même, il y a un autre aspect hautement significatif dans la pétition organisée par Chomsky.

Il soutient que l'opération militaire turque ne peut être entreprise «sans l'approbation de la Russie, de l'Iran et de la Syrie». Cela rejoint les objectifs plus larges de la décision américaine d'établir une force militaire permanente sur le sol syrien. Cela vise non seulement le régime d'Assad, mais aussi la Russie et l'Iran.

Sous la supervision du secrétaire américain à la Défense, James Mattis, le général à la retraite qui a organisé la destruction de Falloujah en Irak, la stratégie de défense nationale du Pentagone affirme que «la compétition entre grandes puissances – et non plus le terrorisme – est désormais la préoccupation principale de la sécurité américaine». Ceci n'est pas seulement dirigé contre la Russie et la Chine, mais aussi contre des puissances régionales potentielles telles que l'Iran au Moyen-Orient, qui sont considérées par les États-Unis comme des obstacles à sa campagne pour la domination du monde.

En publiant la pétition, ses organisateurs s'appuient sur les prétendues positions «antiguerre» de ses signataires pour obtenir un soutien. Quiconque est dupe de cette tentative ignore l'un des changements les plus significatifs de la politique mondiale au cours de la dernière décennie et demie: la transformation des tendances autrefois «antiguerre» et pseudo-gauche qui expriment les intérêts des couches privilégiées de la classe moyenne supérieure en les plus ardents défenseurs de l'impérialisme.

L'un des points tournants de cette transformation peut être clairement identifié: l'émergence d'une opposition internationale de masse au lancement de l'invasion américaine en Irak en 2003. Dans les 15 ans qui ont passé depuis, le mouvement antiguerre a pratiquement disparu en tant que phénomène politique de masse.

Ce n'est pas parce que l'hostilité des masses du monde à la guerre et aux actions de l'impérialisme américain ont diminué. Au contraire, elle s'est intensifiée. Cependant, l'opposition à la guerre a été incapable de trouver une expression indépendante parce que l'éruption d'hostilité à la guerre en Irak a été sabotée, d'abord en la subordonnant aux appels aux autres puissances impérialistes et aux Nations Unies, puis par une opération consciente en faveur du Parti démocrate aux États-Unis et de ses équivalents politiques dans le monde.

Chomsky lui-même en est un bon exemple. En avril 2004, ce critique un tantinet radical de la politique étrangère américaine est sorti de l'ombre, révélant la base réelle de sa politique anarchiste, lorsqu'il a approuvé John Kerry comme candidat présidentiel du Parti démocrate contre George W. Bush.

Ce mouvement vers la droite a été poursuivi et approfondi lors de l'élection présidentielle de 2008, lorsque pratiquement toutes les soi-disant forces antiguerre de la classe moyenne «de gauche» ont soutenu Barack Obama en tant que président «transformateur». Obama a terminé son mandat de huit ans en 2016 en tant que seul président à deux mandats sous lequel les États-Unis ont été continuellement en guerre.

Un autre tournant majeur est arrivé avec l'éruption de la révolution égyptienne en 2011. Réagissant aux dangers énormes posés par ce mouvement indépendant de la classe ouvrière, l'impérialisme américain a cherché à renforcer sa position en lançant des opérations de changement de régime en Libye et en Syrie.

Ceci a été dûment reflété dans un changement d'orientation de la pseudo-gauche. Elle a soutenu les opérations menées par les impérialistes dans les deux pays, adoptant la position qu’il était maintenant temps de dépasser un «anti-impérialisme primaire» et invoquant la défense des «droits de l'homme» et la «responsabilité de protéger» alors qu'elle tournait violemment à droite.

La pétition organisée par Chomsky signale un mouvement plus profond, directement en réponse à la nouvelle doctrine du Pentagone selon laquelle la compétition entre États et entre grandes puissances constitue l'axe central de la stratégie américaine.

Chomsky a coécrit dans le passé un livre sous le titre La fabrication du consentement (Manufacturing Consent). Le titre résume bien cette opération. Son but est d'essayer de fabriquer le consentement non seulement pour les actions de l'impérialisme américain au Moyen-Orient, mais aussi pour sa tendance toujours plus frénétique à la domination mondiale, si nécessaire au moyen de la guerre mondiale.

Les travailleurs, les jeunes, les étudiants et les intellectuels – tous ceux qui sont concernés par la lutte contre l'impérialisme et la menace d'une nouvelle guerre mondiale – doivent tirer les conclusions qui s'imposent.

Il faut non seulement rejeter cette pétition pro-impérialiste, mais aussi bâtir un véritable mouvement anti-guerre et anti-impérialiste. Cela ne peut se faire qu'en transformant les signataires, les organisations et les individus de la pétition en adversaires politiques dans le cadre de la lutte pour un mouvement anti-guerre socialiste basé sur la classe ouvrière internationale.