« Le non-dit, indique Alex Lantier, c’est que l’accord de la Grande coalition et l’axe Berlin-Paris post-Brexit se fondent sur le programme le plus à droite depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Berlin se réarme et prépare une politique militaire agressive et une répression intérieure renforcée; la Grande Coalition travaille avec Macron sur son agenda social réactionnaire et l’imposition d’un diktat d’austérité et de militarisme à travers l’Europe. Macron veut détruire tous les acquis sociaux ressortis de la révolution d’octobre 1917 et la défaite des nazis par l’Union soviétique en 1945. Ses ordonnances, élaborées avec le SPD, permettent aux syndicats de déroger au Code du travail et d’imposer des salaires inférieurs au salaire minimum. Il prévoit de mettre fin à l'emploi à vie pour les fonctionnaires et les cheminots, privatiser la SNCF et d'imposer une réforme draconienne de l’assurance-chômage. Des réformes majeures mais non précisées des retraites et de la Sécurité sociale sont annoncées plus tard dans son mandat... »

Reprenons la lecture de l'article de Alex Lantier...

Michel Peyret


 

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Publié par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI)

Les médias français approuvent le projet de Grande coalition en Allemagne

Par Alex Lantier
13 février 2018

Les médias français ont approuvé l’accord de coalition du 7 février entre conservateurs et social-démocrates allemands pour former un gouvernement de « Grande coalition », première étape d’une alliance entre Emmanuel Macron et ce qu’ils espèrent être le prochain gouvernement allemand.

Ceci est un avertissement pour les travailleurs. Les objectifs contenus dans cet accord, que partage la classe dirigeante de toute l’Europe, comprennent une re-militarisation de l’Allemagne en doublant les dépenses militaires, l’adoption d'une politique d’extrême droite contre les immigrés, et une augmentation massive durenseignement et de la police. C’est la base de la collaboration entre Berlin et Macron, qui préconise une austérité draconienne et une augmentation majeure des dépenses militaires, en particulier sur les armes nucléaires.

Vendredi, Macron a dit préférer l’accord de Grande Coalition aux tentatives précédentes de former une coalition CDU/CSU-Verts-Parti Démocratique libre (FDP). « Les termes de cet accord provisoire sont plus favorables au projet européen que ne l’étaient les termes actés dans les tentatives précédentes », a-t-il déclaré. Il a dit ceci en accueillant le chancelier autrichien Sebastian Kurz, dont la coalition gouvernementale comprend avec le FPÖ d’extrême droite, à l’Élysée.

Tout en soulignant les différences franco-allemandes de longue date sur les renflouements des banques de la zone euro, les quotidiens et les magazines français se sont montré optimistes que malgré ces différences, Berlin et Paris trouveraient un terrain d’entente.

Euronews a salué l’accord de coalition, affirmant qu’il « ouvre la voie à des réformes majeures au sein de l’Union européenne » et « annonce en effet un rapprochement politique avec le président français». Il a prétendu que le Parti social-démocrate (SPD), un parti pro-austéritaire, mènerait un «assouplissement de la politique d'austérité et plus d'ouverture aux investissements publics.» Puis Euronews a contredit cette évaluation en citant le professeur Mario Telo, qui a déclaré que la coalition allait promouvoir la « compétitivité» des entreprises.

D’autres publications ont exprimé plus prudemment leurs espoirs que Berlin et Paris tomberaient d'accord malgré leurs conflits sur une politique militaire et austéritaire commune.

Le Point, proche du gouvernement Macron, se réjouit que le «cauchemar» d’un gouvernement CDU/CSU-Vert-FDP ait été évité. Selon Le Point, Paris est «très soulagé de voir l’affaire capoter et un accord finalement conclu avec les sociaux-démocrates du SPD. Ces derniers sont, en effet, réputés proches des conceptions européennes d’Emmanuel Macron. Il convient toutefois de garder la tête froide. Les “fondamentaux” Allemands ne changent guère.»

Le Point n'était pas tendre pour les illusions parmi les banques françaises que le SPD accepterait une politique monétaire et d’investissement plus souple et le budget de la zone euro voulu par Macron. Il a rappelé comment, après le krach de Wall Street en 2008, lors de la crise de l'euro, Paris a affronté le ministre des Finances du SPD, Peer Steinbrück. Sarkozy, a traité Steinbrück de « gros c.. » et l'a trouvé « arrogant », selon Le Point.

Libération s'est plaint que la chancelière allemande Angela Merkel «est loin d’être une grande Européenne, comme l’a montré la crise de la zone euro au cours de laquelle elle n’a accepté qu’à contrecœur et au dernier moment les réformes nécessaires à sa survie».

Néanmoins, avec la Grande Coalition, selon Libération, «Macron pourrait espérer voir son rêve européen se réaliser. Ainsi, beaucoup de commentateurs avaient ricané de sa prétention à vouloir peser sur l’agenda de Berlin en prononçant son discours sur l’Europe le 26 septembre à la Sorbonne, trois jours après les législatives Allemandes. Or c’est bien ce qui s’est passé... La future majorité affirme d’emblée être prête à travailler main dans la main avec la France.»

Pour Le Figaro, « Berlin veut enfin pouvoir répondre aux propositions du président français Emmanuel Macron sur une relance de l’Union». Mais il a ajouté que l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de Merkel et son alliée bavaroise, l’Union sociale chrétienne (CSU), torpillent les projets de Macron: « Les alliés de la chancelière infligent au même moment un vrai revers à Emmanuel Macron : le Parlement européen — à l’instigation de la CDU/CSU — a rejeté le projet de listes “transnationales” lors des élections européennes de mai 2019, une ambition centrale du président français pour l’UE.»

Le Figaro, proche du parti gaulliste Les Républicains (LR) et de son nouveau chef, Laurent Wauquiez, a pointé les divisions entre LR et son «allié» allemand, le CDU. Wauquiez veut favoriser le protectionnisme et se dirige vers le Front national néo-fasciste. «Il est temps aussi que la France s’occupe de nos sujets européens, pas uniquement pour faire de la naïveté dans la relation franco-allemande. Il n’y a pas que l’Allemagne en Europe», a déclaré Wauquiez à la télévision, interrogé sur les critiques du protectionnisme par Merkel.

Le Monde a fait allusion à la profonde opposition sociale parmi les travailleurs allemands au programme de la Grande Coalition, avec la récente grève des métallos. Il a appelé l’accord de coalition CDU-CSU-SPD un «compromis de circonstance qui vise à éviter ce que les dirigeants... redoutent au plus haut point: la tenue de nouvelles élections». Il a ajouté que l’accord de coalition «donne surtout le sentiment de chercher à garantir la survie d’un ordre existant.»

Le non-dit, c’est que l’accord de la Grande coalition et l’axe Berlin-Paris post-Brexit se fondent sur le programme le plus à droite depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Berlin se réarme et prépare une politique militaire agressive et une répression intérieure renforcée; la Grande Coalition travaille avec Macron sur son agenda social réactionnaire et l’imposition d’un diktat d’austérité et de militarisme à travers l’Europe.

Macron veut détruire tous les acquis sociaux ressortis de la révolution d’octobre 1917 et la défaite des nazis par l’Union soviétique en 1945. Ses ordonnances, élaborées avec le SPD, permettent aux syndicats de déroger au Code du travail et d’imposer des salaires inférieurs au salaire minimum. Il prévoit de mettre fin à l'emploi à vie pour les fonctionnaires et les cheminots, privatiser la SNCF et d'imposer une réforme draconienne de l’assurance-chômage. Des réformes majeures mais non précisées des retraites et de la Sécurité sociale sont annoncées plus tard dans son mandat.

En même temps, alors que les conflits entre Washington, Moscou et Pékin menacent de provoquer une guerre entre grandes puissances nucléaires, Macron et Merkel dépensent des dizaines de milliards d’euros dans des réductions d’impôts pour les riches, l’armée et les armes nucléaires.

Ce programme est illégitime. 70 pour cent des Français se sont opposés à la Loi travail et aux ordonnances de Macron, et à peine 30 pour cent des Allemands soutiennent la Grande Coalition.

L’axe Berlin-Paris peut avancer seulement parce que la presse et la classe politique fait le silence sur ses projets. Die Linke, qui s’est aligné sur la Grande Coalition, et Jean-Luc Mélenchon ou le Nouveau parti anticapitaliste en France, qui ont tacitement adaptés à la campagne médiatique pour un vote Macron et ont refusé de boycotter le second tour en 2017, sont politiquement complices.

Cela souligne l'importance de l’appel du Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) pour un rejet de la Grande Coalition et pour de nouvelles élections. Le SGP a demandé la publication des accords secrets, entre les partis allemands et entre Berlin et Paris, qui sous-tendent l’accord de Grande Coalition. Cela a pour but de donner une voix à la classe ouvrière et un moyen d’intervenir dans la lutte politique contre la poussée vers le militarisme et l’austérité en Europe.

Il n’y a pas de voie nationale pour lutter contre le militarisme et l’austérité. Les forces qui disent défendre les intérêts nationaux de la France contre l’Allemagne sont chauvines et anti-ouvrières. La voie à suivre pour les travailleurs européens opposés à la Grande Coalition est d'unifier leurs luttes avec celles de leurs frères et sœurs de classe allemands et de soutenir la campagne révolutionnaire et internationaliste du SGP et du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru d’abord en anglais le 12 févier 2018)