« La Pologne, rappelle Maja Zoltowska, a perdu 6 millions de ses citoyens durant la guerre, dont 3 millions de Juifs. «C’est infantile de la part du PiS de promouvoir une narration unilatérale dans laquelle les Polonais ne sont que des héros, juge Barbara Engelking, présidente du Conseil international du musée d’Auschwitz. Il y a eu des personnages comme Irena Sendler qui ont sauvé plusieurs centaines d’enfants juifs du ghetto de Varsovie, mais aussi des délateurs qui ont travaillé pour les nazis. Et il y a eu aussi Jedwabne, où des Polonais ont brûlé leurs voisins juifs. La vérité est plus compliquée que celle présentée par le PiS. En majorité, les Polonais ont été soit indifférents, soit ont livré leurs voisins juifs aux nazis. Ils ont donc fait partie du mécanisme nazi de l’Holocauste. Par peur pour leur vie ou pour l’argent…»

Reprenons la lecture du rappel historique de Maja Zoltowska...

Michel Peyret


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Plus d'information sur l'image L'ambassadrice israélienne Anna Azari salue la mémoire des victimes de l'Holocauste devant le monument aux héros de ghetto de Varsovie le lundi 29 janvier.
© Czarek Sokolowski/AP

Le parti au pouvoir à Varsovie veut imposer une vision idéalisée du rôle de la Pologne dans l’Holocauste

Maja Zoltowska, Varsovie
Publié mardi 30 janvier 2018 à 13:10, modifié mardi 30 janvier 2018 à 20:52.

Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2015, le parti ultra-conservateur Droit et Justice (PiS) impose peu à peu sa «politique historique», au risque de faire rejaillir avec violence le passé douloureux que partagent Polonais et Juifs, et que l’on aurait pu croire normalisé après la chute du communisme. Une loi approuvée vendredi par la Chambre basse vise à interdire l’expression «camps de la mort polonais» et toute implication de la «responsabilité ou coresponsabilité» des Polonais dans la mise en œuvre de la «solution finale». Cette législation, qui doit encore être votée par le Sénat et promulguée par le président, est un épisode de plus dans un long processus visant à renverser la «politique historique de la honte» du précédent gouvernement libéral, qui mettait, selon la droite aujourd’hui au pouvoir, «la Pologne à genoux devant le monde».

Le PiS s’est d’abord attaché à réécrire les années passées sous le joug de Moscou. Ainsi, une loi oblige les communes à changer le nom des rues et des places ayant un rapport avec le communisme. Les derniers monuments de l’Armée rouge ont été enlevés de l’espace public. Des politiques, à l’instar du nouveau premier ministre, Mateusz Morawiecki, ont même avancé l’idée de démolir le Palais de la culture et de la science, gigantesque tour voulue par Staline au cœur de Varsovie, que certains considèrent comme un symbole de l’oppression communiste.

«Infantile»

Le PiS s’en est ensuite pris au Musée de la Seconde Guerre mondiale à Gdansk, projet international de haut niveau menacé de fermeture, accusé de n’avoir pas assez mis l’accent sur l’héroïsme des Polonais. A l’inverse, le gouvernement a inauguré en 2016 le premier musée dédié aux Justes polonais dans la localité de Markowa. A la télévision publique, les histoires de sauvetage de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale sont mises en valeur.

Un enseignant d’histoire ou un guide ne pourra pas, si la loi entre en vigueur, dire que les Polonais sont en partie responsables de l’Holocauste. Alors qu’ils le sont.

Barbara Engelking, présidente du Conseil international du musée d’Auschwitz

La Pologne a perdu 6 millions de ses citoyens durant la guerre, dont 3 millions de Juifs. «C’est infantile de la part du PiS de promouvoir une narration unilatérale dans laquelle les Polonais ne sont que des héros, juge Barbara Engelking, présidente du Conseil international du musée d’Auschwitz. Il y a eu des personnages comme Irena Sendler qui ont sauvé plusieurs centaines d’enfants juifs du ghetto de Varsovie, mais aussi des délateurs qui ont travaillé pour les nazis. Et il y a eu aussi Jedwabne, où des Polonais ont brûlé leurs voisins juifs. La vérité est plus compliquée que celle présentée par le PiS. En majorité, les Polonais ont été soit indifférents, soit ont livré leurs voisins juifs aux nazis. Ils ont donc fait partie du mécanisme nazi de l’Holocauste. Par peur pour leur vie ou pour l’argent…»

Danger pour les historiens

Pour Barbara Engelking, la dernière proposition de loi polémique est «aussi absurde qu’inapplicable». Si cette dernière avait pour but originel de proscrire la désignation anglo-saxonne «camp polonais», considérée comme diffamatoire et blessante pour les Polonais, cette législation présente un «danger» pour la recherche, selon l’historienne. «Avec ce texte, les chercheurs pourront continuer à travailler sur ce passé difficile sans être pénalisés, mais ils n’auront pas le droit d’en parler au grand public, affirme cette auteure de nombreuses études sur le ghetto juif de Varsovie. A quoi servira leur travail? Un enseignant d’histoire ou un guide ne pourra pas, si la loi entre en vigueur, dire que les Polonais sont en partie responsables de l’Holocauste. Alors qu’ils le sont.»

Lire notre éditorial: Purger l'histoire est un crime politique

Signe du double discours du gouvernement que pointent nombre d’observateurs, le gouvernement prépare une loi sur la «reprivatisation» des bâtiments confisqués lors de l’ère communiste. Mais elle ne prendrait pas en compte les familles juives… Les Jeunesses de la Grande Pologne, parti d’extrême droite, ont, elles, prévu une manifestation devant l’ambassade d’Israël à Varsovie mercredi sous le slogan «Stop à l’anti-polonisme».