« Le discours philosophico-sociologique sur l'aliénation, nous indique l'introduction, a donc servi de carrefour à un ensemble disparate d'approches méthodologiquement et thématiquement très diverses à savoir le capitalisme, les institutions caractéristiques de la rationalisation, la société de consommation, la culture industrialisée, les médias de masse qui voulaient toutes trouver une inspiration authentique dans l'image subjective de grandes machines anonymes et froides dans la société contemporaine et capable d'enclencher les dynamiques irrépressibles. De proche en proche, tous les phénomènes sociaux menaçaient même de se voir ré décrits selon le modèle de l'aliénation ; tous semblaient illustrer ce mouvement d'une extériorisation qui tourne mal. D'où la complexité de l'aliénation ou encore `' le désigné indésignable'' car « la notion même d'aliénation est problématique ». Cependant, au fond, dans toutes les approches, l'aliénation restait bien le fait que l'homme se perdait, se déshumanisait dans ses nécessaires qui rendait alors la société intransparente à elle-même. Ainsi, concevoir la société contemporaine comme « une société de consommation » fille des nouvelles technologies et partant la critiquer n'est-ce pas mettre en scène la dialectique de l'émancipation anthropologique ?... »

Reprenons la lecture de l'introduction...

Michel Peyret


 

L'aliénation dans la philosophie de Karl Marx et ses formes contemporaines
par N'Gouan Mathieu Agaman 
Université Félix Houphouët Boigny Abidjan - Master 2 2008

  

 

 

INTRODUCTION GENERALE

THEME

Le thème de notre recherche s'intitule « L'aliénation dans la philosophie de Karl Marx et ses formes contemporaines ». Un tel sujet nous impose d'exhumer et de brandir la pensée de Karl Marx sur l'aliénation avant de nous demander si celle-ci a gardé son sens marxien ou a subi une mutation. Cependant, si nous nous en tenons à la réflexion de Henri Lefebvre, exégète de Marx « aucune aliénation n'a disparu, au contraire d'autres aliénations nouvelles, surprenantes, ont aggravé les anciennes »1(*).

En clair, penser l'aliénation au XXIe siècle, c'est d'abord avec Marx, avant de jeter le regard sur nos structures sociologiques hautement technicisées.

La parution des textes du `'jeune Marx'' dans les années 30 avec en particulier les fameux brouillons regroupés sous le titre de « Manuscrits de 1844 »2(*) avait présenté l'aliénation sous son alcane économique. De fait, la question sous-jacente à cette aliénation économique fut la suivante : « que fait-elle de l'homme ? »3(*). Et sa réponse fut sans équivoque « les sentiments humains se situent en dehors de l'économie politique et l'absence de l'humanité se situe en elle »4(*). Autrement, l'économie politique n'utilisait l'homme qu'en tant qu'un moyen mais jamais en tant que fin et c'est là son « inhumanité »5(*). C'est d'ailleurs ce que semble montrer cette hypothèse marxienne dans Travail salarié et capital «supposons qu'un ouvrier fabrique en douze heures douze pièces d'une marchandise. Chacune d'elles coûte 2 marks de charbon et d'usure et est vendu 2 marks 50, [...] Le capitaliste va donner à l'ouvrier 25pfenngs par pièce, cela fait pour douze pièces 3 marks que l'ouvrier met douze heure à gagner. Le capitaliste reçoit pour les douze pièces 30 marks ; déduction faite de 24 marks pour la matière première et l'usure, restent six marks dont il paie trois marks de salaire et empoche trois »6(*). En d'autres mots la plus-value qui ressort du travail de l'ouvrier est empochée par le capitaliste ; pire, le travailleur, producteur de la plus-value et donc de richesse est aliéné dans le travail mais mieux par l'objet de son travail qui tend à s'objectiver. Mais comment le penseur de Trêve décrit-il cette aliénation ?

Pour Marx, le produit d'un travailleur devient une chose qui s'objective. Elle devient une réalité extérieure qui s'impose à lui, bien qu'il ait lui-même produite. A cet effet, dit-il « le fait exprime simplement ceci : l'objet que le travail produit son propre produit, se dresse devant lui comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur »7(*). En ce moment, le produit du travail apparaît comme le travail qui s'est fixé, matérialisé dans un objet, il est objectivation du travail. Ainsi « la réalisation du travail est son objectivation »8(*). Par ailleurs, dans le monde de l'économie cette réalisation du travail apparaît comme « déréalisation  du travailleur, l'objectivation comme perte de l'objet et comme asservissement à celui-ci »9(*).

Au clair, la réalisation du travail se révèle être une déréalisation de l'ouvrier qui est déréalisé au point de « crever de faim »10(*). Aussi, le concept d'aliénation renvoie-t-il dans le philosopher marxien à la perte d'autonomie du travailleur dans l'activité productive elle-même ; car « le travail est extérieur, il n'appartient pas à son être dans son travail l'ouvrier ne s'affirme pas mais se nie ; il ne s'y sent pas à l'aise mais malheureux »11(*). Dans cette perspective, dans le travail, les hommes ne vivent pas leur propre vie, mais remplissent les fonctions préétablies. Pendant qu'ils travaillent, ce ne sont pas leurs propres besoins et leurs propres facultés qu'ils actualisent mais ils travaillent dans l'aliénation.

En un mot, le jeune Marx a étudié l'aliénation par le travail, résultat de la soumission du travailleur aux relations sociales. Relations sociales caractérisées dans le système capitaliste par la division du travail et par la production des marchandises. Dès lors, il s'agit pour l'individu travaillant de l'impossibilité de mettre en oeuvre ses propres capacités et qualités bloquées par ses entraves sociales et économiques « son travail n'est pas volontaire, mais contraint » 12

Sur cette base, le discours sur l'aliénation a constitué l'un des carrefours de la sociologie critique dans les Temps modernes et plus précisément au milieu du XIXe siècle, sous ses formes savantes comme sous ses formes populaires il a été un des pôles majeurs du discours public et politique de l'après-guerre et s'est diffusée avec une facilité déconcertante par les biais de l'enseignement, du journalisme, du cinéma, de la lecture .C est dans ce sens qu'abonde François châtelet , dans sa présentation de la Critique de la philosophie du droit de Hegel en écrivant ceci « la référence à l' aliénation n' a pour terrain que les discussions de lutte entre intellectuel » 13

En bref, en occident et ailleurs, pendant l'intervalle d'un peu plus d'une décennie, l'aliénation a constitué le terme clé d'un discours critique qui voulait prendre acte obsolescence de la problématique du paupérisme. Le discours philosophico-sociologique sur l'aliénation a donc servi de carrefour à un ensemble disparate d'approches méthodologiquement et thématiquement très diverses à savoir le capitalisme, les institutions caractéristiques de la rationalisation, la société de consommation, la culture industrialisée, les médias de masse qui voulaient toute trouver une inspiration authentique dans l'image subjective de grandes machines anonymes et froides dans la société contemporaine et capable d'enclencher les dynamiques irrépressibles. De proche en proche, tous les phénomènes sociaux menaçaient même de se voir ré décrits selon le modèle de l'aliénation ; tous semblaient illustrer ce mouvement d'une extériorisation qui tourne mal. D'où la complexité de l'aliénation ou encore `' le désigné indésignable'' car « la notion même d'aliénation est problématique »12(*). Cependant, au fond, dans toutes les approches, l'aliénation restait bien le fait que l'homme se perdait, se déshumanisait dans ses nécessaires qui rendait alors la société intransparente à elle-même. Ainsi, concevoir la société contemporaine comme « une société de consommation » fille des nouvelles technologies et partant la critiquer n'est-ce pas mettre en scène la dialectique de l'émancipation anthropologique ? Pour faire simple, peut  on dire que l aliénation contemporaine est tributaire du boom technologique de la postmodernité ?

JUSTIFICATION DU THEME

En ce XXIe siècle où la propriété privée est plus que jamais légalisée ; où la démocratie semble garantir les droits de l'homme et du citoyen et où les Etats sont devenus les partenaires économiques, quel intérêt y-a-t-il à relire Karl Marx, penseur qualifié d'ennemi de « la société ouverte »13(*) par Karl Popper épistémologue contemporain ? Sinon en quoi ce penseur allemand qui est mort il y a 126 ans peut-il nous être utile ? Voilà autant de question qui s'imposent à notre cheminement intellectuel.

A ces questions, nous répondons que la doxa ne peut imputer à Marx les mésusages idéologiques qui ont été faits de ces théories dans tel ou tel contexte politique après sa mort en 1883 ; mais aussi que l'idée même d'émancipation , notion chère à Marx, conserve à nos yeux toute sa pertinence, toute son actualité. En effet, depuis sa critique de la philosophie du droit de Hegel, Marx est arrivé à la conclusion selon laquelle c'est la société qui est la clef de l Etat .Cependant, dans la perspective marxienne, la société civile repose elle-même sur un ensemble de rapports sociaux qui sont le résultat de l'activité économique de l'homme .Autrement, ce sont les activités économiques qui régissent la vie communautaire des hommes. Cela dit, on peut en déduire que l'Etat étant par définition une communauté humaine vivant sur un même territoire et soumise aux mêmes lois, aux mêmes autorités, a pour fondement l économie politique .mais avec Marx cette science humaine par définition : « ne s'occupe pas de l'homme »15. C'est d'ailleurs ce paradoxe que ce philosophe allemand va tenter de clarifier et déceler par-dessus toutes les contradictions qu'elle campe, qu'elle porte en elle et partant démontrer son inhumanité.

C'est cet effort unique de penséité, de voir l'arrière face de la littérature économique capitaliste qui nous a conduit dans l'époque moderne avec en ligne de mire Karl Marx. Cette époque qui était celle du zénith de la critique celle du « crépuscule des idoles » bien que ces mots s'attribuent à Nietzsche (1844-1900), un autre moderne, c'est bien Marx qui en a donné le « coeur »14(*),sa vitalité. En effet, il écrit « la critique n'est pas la passion du cerveau mais le cerveau de la passion ... Sa passion fondamentale est l'indignation, son oeuvre essentielle la dénonciation  »16.

Le choix de ce penseur s'est imposé par son souci de sauver l'homme de ces situations aliénantes. Par ses oeuvres, Karl Marx n'a-t-il pas fourni au vocabulaire philosophique des notions telles que le prolétariat, le travail aliéné, la révolution matérielle, le socialisme, le capitalisme et aux travailleurs cet appel atemporel : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »15(*), qui fait de lui l'ami des pauvres et des travailleurs. On qualifie généralement sa philosophie de matérialiste. Dès lors, pour saisir sa portée, il faut tenir compte de certaines précisions. Dans le langage courant, les mots « idéalisme » et « matérialisme » servent, le plus souvent, à désigner des attitudes devant la vie et des jugements moraux que l'on porte sur ces attitudes. Est dit « idéaliste » celui qui a un idéal, de nobles sentiments, des ambitions élevées. Peut-être lui reproche-t-on à l'occasion de n'avoir pas tout à fait les pieds sur terre. En tout cas la hauteur de ses vues, la grandeur de ses acceptions forcent à l'admiration.

Au contraire, on nomme matérialiste, celui qui s'attache à son `'confort'', aux avantages personnels qu'il peut obtenir aux plaisirs les plus bas. Au sens philosophique, l'idéalisme, c'est la philosophie pour laquelle les idées, la pensée, sont premières, existent avant tout autre chose, la matière est la seconde. La philosophie matérialiste a la position contraire, elle considère que la matière est la réalité fondamentale, première.

En définitive, l'idéalisme qui donne la place aux idées, pensera que pour améliorer la société, il faut d'abord changer les mentalités ; la libération de la femme par exemple, sera principalement une question de changement de l'état d'esprit actuel. Le matérialisme, au contraire considère qu'il faut d'abord prendre de mesures concrètes pour changer l'état de fait et que c'est la condition pour que les idées évoluent. Par exemple, c'est en offrant aux jeunes filles une formation professionnelle aux métiers les plus diverses que l'on fera le mieux reculer l'idée selon laquelle elles ne sont pas capables d'exercer que les métiers féminins traditionnels. C'est d' ailleurs ce que tente d expliquer Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe  « il n'y a pas d'essences prédéfinies féminines » Ainsi Karl Marx invite-t-il ses contemporains à quitter le royaume de l'illusion métaphysique, le monde des diverses aliénations pour que l'homme sache que ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais plutôt la vie qui la détermine.

Par ailleurs, on peut trouver chez Hegel « à peu près tout ce qu'a dit Marx y compris le rôle du travail, de la production, des classes »16(*). De sorte que l'on ne peut nier la continuité entre ces deux pensées. Cependant, l'ordre et l'enchainement, l'orientation et la perspective, le contenu et la forme diffèrent radicalement de sorte que l'expression d'une brusque discontinuité ne s'impose pas moins que celle d'une continuité sans hiatus. Quel est donc ce hiatus ?

Hegel explique le monde comme étant l'automanifestation de l'idée ou de l'esprit.cet esprit qui est fondamentalement le même du monde, existe d'abord comme une sorte `'d'esprit pur'' existant avant le monde et les esprits humains. Autrement, l'aliénation serait dans l'esprit, dans la pensée abstraite. Ainsi, pour Hegel, tout se passe dans la pensée, dans l'abstraction, dans la `'conscience''. De ce fait, `'la résolution du problème'' de l'aliénation ne devrait qu'être affectée par la même abstraction. Mieux, de même que les aliénations ne sont conçues par Hegel que sur le mode abstrait, de même, selon lui, les éléments dont l'homme s'enrichit à travers les méditations successives ne constituent qu'un enrichissement abstrait. C'est d'ailleurs pour cela que Marx emploie ces formules dans La sainte famille « Hegel place ici au lieu de l'homme la conscience de soi : ainsi la réalité humaine aux visages multiples apparaît ici seulement comme une forme déterminée, comme une détermination de la conscience de soi [...] Hegel fait de l'homme, l'homme de la conscience de soi de l'homme, l'homme réel et donc conditionné. Il met le monde sur la tête sens dessus dessous »17(*). Ainsi donc, Hegel pose l'idée comme «  le réellement réel ».

Pour Marx, le stade de l'aliénation où il y a opposition du sujet à l'objet n'est qu'une transition. Maintenant, il faut penser l'aliénation dans l'extériorité de l'homme, car ce n'est pas la conscience qui détermine la vie mais plutôt la vie qui détermine la conscience. Entendons par le terme «extériorité », la société, la vie réelle de l'homme. C'est ce que Marx explique dans cette lumineuse phrase : « nos besoins et nos plaisirs ont leurs sources dans la société ».18(*) En suivant pas à pas l'itinéraire philosophique de Karl Marx par rapport à la notion d'aliénation, il sera judicieux de mettre en lumière les propositions de Feuerbach à l'égard de l'idéalisme hégélien.

En effet, ce philosophe allemand venant après Hegel, a renversé les positions idéalistes en positions matérialistes. Selon le `'ruisseau'' de feu qualificatif nominal marxien en parlant de Feuerbach, ce n'est pas l'idée qui engendre le réel, c'est-à-dire le monde matériel, c'est au contraire la réalité matérielle qui est à l'origine des êtres existants. De plus dans L essence du christianisme oeuvre majeure de Feuerbach, publiée en 1841, prenant à parti la religion en général, montre comment celle-ci est une idéologie qui a pour fonction de rassurer, de permettre, dans l au- delà, des satisfactions qui sont refusées ici-bas, de construire le double imaginaire qui confère idéalement ordre et spiritualité à un monde réel désordonné et sordide.

Ce renversant de la pensée hégélienne par Feuerbach va inspirer Marx. Mais pour ce dernier, l`aliénation doit définitivement sortir de l'aune de la pensée spéculative abstraite pour « prendre pour point de départ les pratiques sociales effectives ». D'où cette maxime « les philosophes n'ont qu'interpréter diversement le monde, il s'agit maintenant de le transformer ».19(*)

Ainsi, de la religion en passant par la politique et l'économie, Karl Marx, même s'il est victime de quelques contestations quelque peu fondées soient-elles demeure une référence. Nonobstant quelques remises en causes qui sont d'ailleurs le témoignage de la mutation sociale incessante avec son corollaire de libéralisme économique dans une société de consommation. L'oeuvre de Karl Marx a eu une prospérité considérable. Aussi est-ce dans la critique de l'histoire de la production capitaliste qu'on se débarrasserait de l'aliénation. En cela, Karl Marx a constitué une des figures non moins négligeables de l'investigation philosophique et surtout de l'amélioration de la vie sociale de l'homme. Ainsi, il va concevoir la philosophie non pas comme une discipline qui s'enfermerait dans des discours vains et oiseux mais un outil intellectuel de prise de conscience et surtout d'émancipation de l'homme. De fait écrit-il « l'émancipation de l Allemand, c'est l émancipation de l homme. La tête est la philosophie, son coeur le prolétariat ». Dés lors, sa conviction se résume en ces lignes : « (...) c'est dans la vie réelle que commence la science réelle positive, la représentation de l'activité pratique, du processus du développement pratique ». Marx se propose sans nul doute de transformer la philosophie dans la pratique et dans la théorie. Pour lui, donc, la seule arme fondamentale, c'est la critique ; la critique marxienne ne va pas se poser à un moment infini de la philosophie mais à élaborer une philosophie critique. Elle va être un mouvement de `'climanen'', de déclinaison, de la pensée et le réel, c'est-à-dire il aura une critique philosophie chez Marx dès lors qu'il montre qu'une démarche n'est pas en phase avec la réalité.

Les critiques menées dans les différents domaines tels que la religion et l'économie, de la même façon sa réflexion sur l'Etat ne finiront de nous convaincre du rôle unique qu'a eu ce penseur moderne et modèle dans l'histoire de la pensée occidentale et même en Afrique. C'est d'ailleurs, ce paradigme philosophique qui nous a tiré d'un `'sommeil dogmatique `'.Du coup, notre éveil va être auréolé d un constat : nos sociétés actuelles sont le reflet de multiples aliénations prédisposant l homme contemporain dans un malaise existentiel. Et selon nous, la pensée de Marx peut jouer aujourd'hui le rôle qu'a joué la physique de Newton par rapport à la physique moderne, celle de la relativité, de l'énergie nucléaire, des atomes et des molécules ; c'est-à-dire d'une étape dont il faut partir, une vérité à une certaine échelle, une date (une référence). Il n'est donc pour nous pas question, selon le schéma habituel du « révisionnisme » de considérer la pensée de Marx en fonction de ce qui y aurait de nouveau dans le monde depuis deux siècles. Au contraire, la démarche que nous voudrions adopter consiste en des déterminations de ce qu'il ya de `'nouveau'' dans le monde à partir des conceptions de l'aliénation d'avant Marx. Aussi, tenons-nous compte des changements dans les forces positives, les rapports de production, les structures sociales, car Héraclite le présocratique avertit-il en ces mots : « on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Mieux encore « l'histoire a toujours remplacé un système de conditionnement par un autre »20(*), renchérissait Herbert Marcuse.

ESSAI DE PROBLEMATISATION ET ORIENTATION DE LA THESE

Selon la définition d'André Lalande2(*)2 de l'aliénation, celle-ci serait engagée dans une histoire de psychologie, de maladie mentale dans laquelle le sujet aliéné serait dangereux pour lui-même ou pour les autres sans être légalement responsable du danger qu'il constituerait. Cette définition, en descendant dans le fond comporterait une gangue idéaliste puisqu'elle engage l'esprit, Le psychisme et un noyau matérialiste ; car le danger, qui en résulte, a un effet sur la matière, sur l'extérieur, lesquelles soumettrait donc le concept au rouet de la lutte éternelle entre le matérialisme et l'idéalisme. Mais un regard rétrospectif sur l'histoire de la pensée montre que c'est l'aliénation elle-même qu'il faut pluraliser selon les conceptions diverses. Qu'est-ce-à-dire ?

S'il est vrai, en effet, que l'aliénation comporte un noyau, c'est celui-ci, lui-même qui est fendu et éclaté en plusieurs versants devenus autant de version de l'aliénation. Dans ces conditions, il n'est donc pas superflu de s'interroger sur les diverses formes de l'aliénation pré-marxienne, marxienne, post-marxienne. Car cette notion se trouve prise dans un vertige qui la pousse dans toutes les directions. Les conceptions ont tant multiplié leurs divergences qu'il est devenu quasiment impossible de les ramener à une même notion. Autrement dit, l'aliénation serait aliénée et aliénante, séparée d'elle-même.

Dans cette profusion de sens, il s'est installé l'impression désagréable que l'aliénation a perdu toute signification univoque. Notre objectif sera donc de faire une remise en perspective de la notion de l'aliénation. Il ne saurait être une volonté d'achèvement, mais simplement une tentative de poser la question en attirant l'attention sur la diversité des interprétations, ces métamorphoses et les dangers qui les provoquent. À cet effet, l'aliénation, comme on le voit, est donc une notion complexe dont la chasse ne peut s'identifier à une pêche à la ligne.

Cependant, dans une sorte « d'approximation grossière »2(*)3, on peut classer les acceptions du concept en deux catégories opposées selon « le palabre » de l'idéalisme et du matérialisme. Il y a une acceptation « positive » qui définit l'aliénation comme enrichissement de l'être ; comme moment du devenir total de « l'en-soi-pour-soi ». Plus précisément dans la dialectique expérimentale ou phénoménologique de la conscience, l'aliénation est le processus par lequel « le moi sujet » projette « le moi substance », c'est-à-dire la vérité hors de lui-même devient aussi l'extérieur. Ce qui est bien exprimé par le terme allemand `'Entäusserang'' qui veut dire extériorisation.

À l'opposé, il y a une acception non pas négative mais pratique ou encore qui trouve son moment d'exercice dans la praxis dans laquelle l'aliénation s'annonce comme des situations dans lesquelles l'Homme s'est perdu, a perdu sa liberté et donc il faut le sauver. Tel est d'ailleurs le voeu de Marx. Pour ce penseur de Trêve, l'aliénation est un phénomène total. Elle concerne l'homme existant comme Homme, d'où l'humanisme beat de ce penseur. Vérité et existence se trouvent ici unies : elles sont ensemble mises en question, elles sont ensemble retrouvées.

Pour Hegel, qui se sait en possession de l'achèvement du savoir, tout est intégré, tout est reçu, tout est simple moment du devenir total. Chez Marx, au contraire, nous nous trouvons non pas au terme du savoir mais au coeur d'une tâche dans laquelle, les hommes sont en état de tension, de lutte. Autrement dit, Marx est plus attentif à une perte par détermination ou l'objectivation qu'a un enrichissement par les déterminations successives. Dès lors, Marx a une conception plus large de l'aliénation débordant en particulier de l'économie sur l'idéologie et le politique, mais il est préoccupé surtout par l'aliénation fondamentale qui est celle du travailleur salarié. A ce titre, le concept d'aliénation peut être rapproché sans grand risque des termes d'exploitation, d'oppression, mais l'auteur du Capital est plus `'riche'', il y ajoute cette notion particulière que traduisent les mots tels que `'dépouillement, dessaisissement, dépossession'' ; le travailleur salarié est dépouillé de ses instruments de production, ceux qu'il utilise sont la propriété du capitaliste qui a acheté sa force de travail. Il est dépossédé du produit matériel de son travail et pire « plus le travail est devenu intelligent, plus l'ouvrier s'est abruti et est devenu l'esclave de la nature »2(*)4. Ainsi donc, notre démonstration ici nécessite d'être établi dans les rapports du trinôme économique et politique et société. Pouvons- nous aller à l'essentiel en disant que Hegel a pensé l'aliénation sous son alcane idéaliste théorique et Feuerbach en apportant sa vision, a renversé les positions idéalistes sous le couvert de la critique de la religion. Car pour lui, ce n'est pas l'idée qui engendre le réel, c'est-à-dire le monde matériel, c'est au contraire, la réalité matérielle qui est à l'origine des êtres existants.

Avec Marx, l'aliénation est une forme spécifiquement capitaliste dans laquelle « l'économie politique dissimule l'aliénation dans l'essence du travail en refusant de considérer le rapport direct entre l'ouvrier (le travailleur) et la production » et surtout anthropologique qui s'origine dans un dispositif de production où l'échange est étendu à tout l'univers social. Cependant, avec l'école de Francfort, notamment avec Marcuse, « le concept d'aliénation devient problématique », car les individus se retrouvent dans les objets qui modèlent leur vie. Mieux, ils s'identifient à l'existence qui leur est imposé et qu'ils y trouvent réalisation et satisfaction.

Telles sont de façon succincte les mutations qu'a subi la notion d'aliénation à l'époque des penseurs modernes. Pour montrer le mécanisme évolutif de la compréhension de cette notion, nous nous proposons d'articuler notre réflexion provisoirement autour de deux grands axes. Dans la première partie, nous parlerons de l'aliénation comme notion problématique. L'aliénation de son essence allemande, marque ce qui est étranger (entfredung) et extériorisation (veranssenung). Mais l'extériorisation est  elle richesse ou déshumanisation ?

Telle est notre préoccupation à ce niveau de réflexion. Dans la deuxième partie, nous montrerons les nouvelles formes de l'aliénation. Autrement, nous avons conscience d'une ancienne avec son corollaire de la critique économique faite par Karl Marx. Cependant, avec les nouvelles technologies et la mondialisation des marchés économiques, la logique critique de ce penseur peut elle être dépassée, dé-passable au sens hégélien du terme : « le terme dépassé est en même temps quelque chose de conservé qui a seulement perdu son existence immédiate »25. Bref chaque époque a -t - elle son aliénation ?

25_ JACQUELINE (Russ), Dictionnaire de philosophie (Paris, Bordas, 1996), P67

* 1 - LEFEBVRE (Henri).- Hegel, Karl Marx, Nietzsche ou le royaume des hombres (Belgique, coll. « synthèse contemporaine », 1975) p.117

* 2 - KARL (Marx).- Les Manuscrits de 1844, économie politique et philosophique, (Paris, Edition Sociale, 1969)

* 3 - Idem

* 4 -Idem

* 5 -Idem

* 6 - KARL (Marx).- Travail salarié et capital, (Pékin, Edition Langues étrangères, 1970) p.10

* 7 - KARL (Marx).- Critique de l'économie politique, traduction Kostas Papionannou, (Paris, Edition 10 /18, 1972), p.152

* 8 - Idem

* 9 - Idem

* 10 - Idem

* 11- Idem

12_Idem

13_Idem

* 12 - MARCUSE (Herbert).- L'homme unidimensionnel, (Paris, Minuit, 1968) p.34

* 13 - POPPER (Karl).- La société ouverte et ses ennemis, Marx et Engels, traduction Jacqueline et Philippe Monod (Paris, Editions du Seuil, Tome II)

* 14 - Cité par Kostas Papionannou, in « Critique de l'économie politique », p.24

15_Marx (Karl), Manuscrits de 1844, Trad. Jacques Pierre Gougeon, P25

16_ Marx (Karl), Critique de la Philosophie droit de Hegel, (Paris, Aubier Montaigne, 1971), P61

* 15 - KARL (Marx).- Le manifeste du parti communiste

* 16 - Cité par Jean Yves Calvez in « Pensée de Marx » Edition Seuil, 1956

* 17- Idem

* 18 - KARL (Marx).- Travail salarié et capital, (Pékin, Edition Langues étrangères, 1970) p.25

* 19 - KARL (Marx).- L'idéologie allemande, thèse sur Feuerbach, (Paris, Edition Sociale, 1976), p.4

20_ KARL (Marx).- Critique de la philosophie du droit de Hegel, P19

* 20 - MARCUSE (Herbert).- L'homme unidimensionnel, (Paris, Minuit, 1968) p.34

21_HERACLITE, Fragments n°58, (Idées, Gallimard), p44

* 22- LALANDE (André), Vocabulaire technique et critique de la philosophie , (Paris ,PUF, 1991)

* 23 - NIAMKEY (Koffi).- Les images éclatées de la dialectique p.11

* 24 - KARL (Marx).- Critique de l'économie politique,, (Paris, UGE, 1972), p.154

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