« Comme le métallurgiste Henri Jourdain, indique Roger Martelli, qui pilote la Section économique du PC, cet homme qui n’a rien d’autre que son certificat d’études et son CAP, est devenu un véritable intellectuel, lisant Hegel avant-guerre (!), passionné de théorie. À l’Institut Maurice Thorez, il décide de laisser les jeunes historiens de l’époque rompre avec l’histoire officielle, celle qui avait abouti en 1964 à la rédaction d’un Manuel d’histoire du PCF, soigneusement relu par le Bureau politique lui-même.Il est un dirigeant du parti à part entière, qui accepte les "règles du jeu" sans s’illusionner sur elles, qui nous apprend à le faire, qui décide longtemps de rester dans les clous, tout en regrettant amèrement ce qu’il considère, à l’instar d’Henri Jourdain, comme une lacune dans le travail de connaissance et de formalisation intellectuelle. Il est donc un fidèle, mais pas un dévot... »

Reprenons la lecture de la présentation de Jean Burles...

Michel Peyret


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Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 23 janvier 2018

Jean Burles, communiste, ouvrier, intellectuel

À l’usine, au syndicat, dans la résistance, au sein du PCF… la vie de Jean Burles raconte un siècle de communisme en France, qu’il a traversé avec sa personnalité singulière et sa volonté d’apprendre, et dont il fut aussi l’historien.

Cet homme, dont on vient d’annoncer le décès, était un véritable roc. Pendant la guerre, résistant condamné à perpétuité, il s’évada deux fois de la sinistre prison du Puy, à moins de six mois de distance. À près de quatre-vingts, ce montagnard invétéré faisait encore la redoutable hivernale du Jura à ski de fond, jusqu’à y geler quelques doigts de pied. Il allait avoir cent-deux ans. On aurait pu croire qu’il était immortel.

Le verbe haut et la dent dure

Fils d’un ouvrier mineur de Gardanne et d’une ménagère, il avait passé sa jeunesse à Marseille, dans le quartier ouvrier du Rouet, tout près des Aciéries du Nord, une des multiples usines où travailla ce jeune homme au caractère pour le moins rugueux, qui ne supportait pas la contrainte des patrons.

Dans ce milieu populaire s’il en est, il était une personnalité. Il avait le verbe haut et la dent dure. Bagarreur redoutable, il n’aimait rien tant qu’aller, avec son père et ses amis, "casser du facho", aux abords des meetings des sbires de Simon Sabiani, l’émule marseillais de Jacques Doriot, qui était lié aux figures marquantes de la pègre locale, Paul Carbone et François Spirito.

Entre 1932 et 1935, il adhère au syndicat communiste de l’époque, la CGT "unitaire" (CGTU) puis aux Jeunesses communistes, dont il devient un dirigeant local. Après son service militaire et sa démobilisation, en juillet 1940, il plonge dans la résistance en devenant permanent. Arrêté, interné à Marseille, torturé, interné au Puy, évadé, responsable clandestin des JC en Haute-Garonne, il finit par atterrir dans l’Aube à la Libération. Il va y rester, avec sa femme et ses trois enfants, menant un train de vie plus que modeste, jusqu’au début des années 1960.

En rupture avec l’histoire officielle

À cette date, on l’installe dans la région parisienne où, membre du Comité central – il a été élu en 1954 –, il est collaborateur de Georges Marchais à "l’organisation" du PCF (1961-1968), "nettoyeur" avec Roland Leroy de l’Union des étudiants communistes (1963-1965), directeur de l’École centrale du PC (1968-1971), directeur de l’Institut Maurice Thorez (1972-1979), puis rédacteur en chef de l’hebdomadaire Révolution (1980-1985).

Comme le métallurgiste Henri Jourdain, qui pilote la Section économique du PC, cet homme qui n’a rien d’autre que son certificat d’études et son CAP, est devenu un véritable intellectuel, lisant Hegel avant-guerre (!), passionné de théorie. À l’Institut Maurice Thorez, il décide de laisser les jeunes historiens de l’époque rompre avec l’histoire officielle, celle qui avait abouti en 1964 à la rédaction d’un Manuel d’histoire du PCF, soigneusement relu par le Bureau politique lui-même.

Il est un dirigeant du parti à part entière, qui accepte les "règles du jeu" sans s’illusionner sur elles, qui nous apprend à le faire, qui décide longtemps de rester dans les clous, tout en regrettant amèrement ce qu’il considère, à l’instar d’Henri Jourdain, comme une lacune dans le travail de connaissance et de formalisation intellectuelle. Il est donc un fidèle, mais pas un dévot.

Dans la tourmente

À partir de 1984, alors qu’il pilote la rédaction de Révolution, dont le député de Marseille Guy Hermier est le directeur, il est pris dans la tourmente qui suit la désastreuse élection européenne de 1984. Il fait partie de ceux qui veulent comprendre, qui ne se satisfont pas des analyses courtes, qui ne croient pas au "complot" contre le parti, qui ne pourfendent pas "ceux qui doutent". Il le paie d’une éviction brutale du Comité central, en 1985. Motif officiel : l’âge…

Il en restera amer, cruellement blessé. Après 1989, il suit l’aventure des refondateurs communistes. Puis il prend du champ de plus en plus, retiré avec sa femme Yvette dans ces Alpes provençales qui satisfont sa vieille passion pour la haute montagne et ses défis.

Il a gardé jusqu’au bout sa passion de vivre et de penser, à sa manière bien à lui. Il y a quelques années, j’ai dédié le petit livre que j’ai consacré à la crise communiste interne de 1984 à "Jean Burles, communiste, ouvrier, intellectuel". Je n’ai pas trouvé mieux pour titrer cet hommage.

La vie nous avait éloignés, de fait, l’un de l’autre. Mais il y a très, très peu d’hommes auquel je pense devoir autant.

Histoire, PCF