« En 1419,  indique la présentation de Wikipedia, João Gonçalves ZarcoTristão Vaz Teixeira puis Bartolomeu Perestrelo débarquent à Madère. La colonisation commence et s'intensifie dès 1420 avec l'introduction des céréales, de la canne à sucre et de la vigne. Cet archipel donne naissance à la première colonisation du Nouveau Monde par les Européens. Entre 1420 et 1434, Henri échoue par quatre fois à prendre les îles Canaries à la Castille. En 1427, Diogo de Silves découvre les Açores, dont le climat est plus favorable aux céréales et au bétail. Ces deux archipels constituent une base stratégique entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques. Leur colonisation planifiée inaugure des méthodes (la capitainerie : terres héréditaires données à des vassaux afin de les exploiter en échange d'une redevance) reproduites ultérieurement à plus grande échelle dans les autres colonies portugaises. Pour le peuple, ces nouvelles terres offrent une possibilité de faire fortune en quittant un territoire devenu trop étroit. Pour l'économie portugaise, elles deviennent d'importantes sources d'approvisionnement. Mais l'ambition de l'infant ne s'en contente pas... »

Reprenons la lecture de l'ensemble de l'historique présenté par Wikipedia...

Michel Peyret


Histoire du Portugal

Le Portugal ne possédant pas d'« individualité géographique »1,2, raconter son histoire revient tout d'abord à expliquer pourquoi la péninsule Ibérique, malgré un destin commun jusqu'au xiie siècle, s'est divisée en deux. C'est expliquer comment ce territoire a su prendre et conserver son indépendance en dépit des tentatives permanentes d'unification de son puissant voisin. En effet, les Basques, les Catalans et les Galiciens, malgré une forte individualité, ont fini, eux, par rejoindre le royaume de Castille pour former l'Espagne moderne. C'est expliquer comment, malgré les profondes différences nord-sud et littoral-intérieur, le pays a gardé son unité, à l'intérieur des plus anciennes frontières d'Europe. Enfin, c'est tenter d'expliquer la vocation maritime du pays malgré un littoral peu propice à la grande navigation et une situation géographique qui l'éloigne, encore aujourd'hui, des grands axes européens2.

Préhistoire et antiquité pré-romaine

Articles détaillés : Préhistoire de la péninsule IbériqueLusitanieIbèresCeltes et Culture des Castros.

Jusqu'au premier millénaire, l'histoire du Portugal se confond avec celle de la péninsule, dès la préhistoire, des caractéristiques, qui vont amener le pouvoir romain et ses successeurs à distinguer les populations locales, à les répertorier avant de créer différentes divisions administratives. Les plus anciennes traces de civilisation au Portugal datent du Paléolithique, autour de 500 000 ans avant notre ère. Elles témoignent de l'existence de peuples nomades vivant principalement de la cueillette3. C'est ensuite le règne de l'homme de Néandertal (entre 200 000 et 28 000 ans), nomade, qui perfectionne l'art de la chasse et dont la culture se développe dans toute la péninsule. Dans l'actuel Portugal, les populations se concentrent néanmoins dans deux régions : l'une entre l'Estrémadure et l'Alentejo, l'autre au nord du Douro3.

L'homme du Néandertal trouve son ultime refuge dans le territoire de l'actuel Portugal4 avant d'être remplacé progressivement par l'homo sapiens, 40 000 ans avant notre ère3. Le paléolithique supérieur a laissé de nombreux témoignages de ces sociétés, telles que les peintures et les gravures rupestres des grottes d'Escoural (Alentejo) ou de Mazouco (Tras-os-Montes). Mais les gravures les plus importantes restent celles de Vale de Côa, situées en plein air et vieilles de plus de 20 000 ans. La majorité de ces traces se trouvent en Estrémadure, dans la vallée du Tage et au nord du Douro.

À partir de 10000 ans av. J.-C., la péninsule Ibérique est occupée successivement par des peuples d'origines diverses. Ceux-ci vont pourtant s'y fondre pour donner naissance à un type humain plutôt homogène3. Ils occupent surtout l'intérieur des terres et la côte méditerranéenne de la péninsule. Le néolithique voit le développement de l'agriculture qui tend à fixer les populations et à rendre leurs traces plus claires. C'est à cette époque, entre 4 000 et 2 000 av. J.-C., que les terres correspondant au Portugal et à la Galice voient se développer une culture originale par rapport au reste de la péninsule : la culture mégalithique se caractérise par son architecture funéraire et religieuse particulière et par la pratique de l'inhumation collective5. On peut encore trouver dans le pays de nombreuses traces de cette religiosité même si la plupart sont concentrées dans l'Alentejo : le cromlech d'Almendres près d'Évora (le plus important alignement de menhirs d'Europe), ceux de Vale Maria do Meio ou de Portela de Mogos ainsi que le dolmen de Zambujeiro.

Le cromlech d'Almendres.

Les premières communautés urbaines font leur apparition autour de 2 600 av. J.-C., avec l'apparition des constructions fortifiées perchées sur des collines (Castelo Velho)6. Sous l'âge de bronze, si la péninsule est dominée par un même type humain, on ne retrouve pas moins la division nord-sud sur le territoire portugais3. L'âge du bronze puis l'âge du fer voient se développer des contacts maritimes entre le littoral atlantique et celui de la Bretagne et des îles Britanniques alors que le sud de la péninsule entretient des liens commerciaux avec la Méditerranée : des Grecs et des Phéniciens ainsi que leurs descendants carthaginois y installent de petits comptoirs commerciaux semi-permanents. Le moteur de ce commerce est la richesse de la péninsule en métaux (or, argent, fer et étain) qui permet l'essor de la métallurgie dans la péninsule. Les Phéniciens introduisent la culture du vin et de l'huile d'olive dans la péninsule, y développent la pratique de la pêche3. Certains historiens ont avancé qu'ils auraient fondé Lisbonne autour de l'an 1 000 av. J.-C. La légende veut même que ce soit Ulysse qui ait donné son nom à la ville. En réalité, seul le site d'Abul, près d'Alcácer do Sal, demeure incontestable. Ces peuples, comme plus tard, l'arrivée des Romains et des musulmans contribuèrent certainement au caractère méditerranéen du pays3.

L'arrivée dans la péninsule de peuples indo-européens, probablement d'origine pré-celtique, (entre 800 et 400 av. J.-C. ?) va fortement marquer l'intérieur des terres. Très vite, ces Celtes vont être coupés de leurs « cousins » continentaux et acquérir des caractéristiques propres en se mêlant aux peuples autochtones : leur alliance avec les Ibèresdonnera naissance aux Celtibères. On trouve également les Tartessiens, qui occupent l'est et le sud de la péninsule autour du Guadalquivir. Cette puissante civilisation, fortement influencée par les Phéniciens et les Grecs avec qui ils font commerce de bronze et d'argent, disparaît avec l'arrivée des Carthaginois en 235 av. J.-C.. La culture des Celtibères, Celtici et Gallaeci, et celle des Lusitaniens de centre, les moins celtisés, reste la mieux connue : ils vivent regroupés en petits noyaux de population isolés, établis sur les hauteurs avec des habitations circulaires (les castros) et pratiquent l'agriculture et l'élevage. Chaque maison (150 environ) est défendue par une enceinte (comme on peut en voir dans la Citânia de Briteiros). On trouve aussi dans ces regroupements un édifice funéraire. On voit apparaître une différenciation sociale, avec des chefs locaux et une élite de chevaliers. Ils vivent, en général, autour des montagnes et ne s'intéressent pas à la mer. Comme ils maîtrisent le fer, le travail de la terre devient plus efficace, les cueillettes augmentent, améliorant par là-même les conditions de vie et la démographie7.

Les Lusitaniens, souvent considérés comme les ancêtres des Portugais, ne sont en fait qu'une des composantes de la nation portugaise. Possédant déjà une langue différente, ils s'émancipent peu à peu de la culture celte et s'étendent vers l'Estrémadure. Les Carthaginois débarquent dans la péninsule au iiie siècle av. J.-C. et en occupent la moitié sud ainsi que le nord de l'Afrique. Ils sont attirés par ses ressources minières et agricoles mais aussi par la réputation des guerriers ibères, un atout précieux face à Rome. Ils soumettent plusieurs tribus lusitaniennes et fondent Ossonoba (Faro) et Portus Hannibalis (Portimão ou Alvor)8. À leur arrivée, les Romains ont répertorié et classifié ces peuples, avant de se décider à diviser administrativement la péninsule en tenant compte de leurs différences. Sur le futur territoire portugais, ils distinguent trois groupes principaux : au centre les Lusitaniens, à l'ouest les Celtibères proprement dits et au nord-ouest les Gallaecis. Cette division atteste à nouveau d'une différence entre le nord et le sud du territoire3. On peut dire, en somme, que la péninsule est le point de rencontre de populations venues d'horizons différents (Europe du Nord, Afrique et Méditerranée) sur lesquelles va venir se greffer la culture romaine.

Province romaine

Articles détaillés : LusitanieHispanie romaine et Empire romain.

L'Hispanie en 197 av. J.-C..

L'Hispanie en 13.

L'Hispanie en 286.

Se rendant compte de l'importance stratégique de la péninsule Ibérique dans le conflit qui l'oppose à Carthage, Rome décide de s'en emparer et d'en expulser les Carthaginois qui les avaient précédés. Vers le iiie siècle av. J.-C., à l'occasion de la deuxième guerre punique9 (entre 218 et 201 av. J.-C.), Rome envahit la péninsule, L'objectif des troupes romaines des Scipions est alors de prendre les troupes carthaginoises à revers et surtout de les empêcher d'y préparer un assaut sur Rome. Les Carthaginois sont expulsés. Cette victoire entraîne une occupation militaire du territoire destinée à y maintenir l'ordre et à assurer l'exploitation des ressources naturelles. Cette occupation apportera sa contribution à la composition ethnique de la population portugaise moderne. La civilisation romaine imprégnera d'autant plus fortement le futur pays que la résistance aux troupes romaines sera particulièrement intense de la part des Lusitaniens. En 197 av. J.-C., le territoire de la péninsule occupé par les Romains est divisé en deux provinces : l'Hispanie citérieure et l'Hispanie ultérieure. La pacification du reste de la péninsule se révèle pourtant difficile. Les Turdétans au sud et les Lusitaniens à l'ouest se rebellent régulièrement, infligeant de sérieuses défaites aux Romains et les obligeant à renforcer leurs troupes. En 147 av. J.-C., le Lusitanien Viriatus prend la tête de la résistance. Considérant les Lusitaniens comme leurs ancêtres, Viriatus est devenu pour les Portugais le symbole de la première résistance nationale. Il mène une guérilla contre les troupes de Rome mais des dissensions internes auront raison de l’unité lusitanienne. Viriatus meurt assassiné par l'un des siens en 139 av. J.-C..

En 133 av. J.-C., Rome soumet définitivement la péninsule et met fin à la civilisation castrale en contraignant la population à s'installer dans les plaines pour faciliter son unification. Cette politique est à l'origine des villes de Braga (Bracara Augusta), Chaves (Aquae Flavia) ou Beja (Pax Iulia). Pendant la dictature de Sylla à Rome, l'aristocratie péninsulaire se rebelle et demande le soutien du général romain dissident Sertorius. Celui-ci repousse les troupes de Sylla et envisage d'installer une république indépendante dans la péninsule et d'en civiliser les populations (79 av. J.-C.). Il crée ainsi un Sénat et surtout une école chargée d'éduquer les fils de bonnes familles pour former une élite. Cet épisode sans lendemain révèle pourtant l'esprit d'indépendance toujours persistant de ces populations. Le territoire est pacifié et colonisé par Jules César autour de 60 av. J.-C.. En l'an 13, sous le règne d'Auguste, est réalisé un nouveau découpage du territoire : l'Hispanie Ultérieure est divisée en Lusitanie et Bétique, séparées par le fleuve Guadiana. Un autre découpage en l'an 286, sous le règne de Dioclétien, donne naissance à de nouvelles provinces, dont la Gallaecia, au nord du fleuve Douro.

L'empire romain au iiie siècle.

Les frontières du futur Portugal seront plus ou moins calquées sur celles des conventi romains appartenant aux provinces de la Lusitanie et de la Gallaecia. On peut penser que ces divisions correspondaient à des tribus, des villages différents, ou, du moins, à des réalités sociales différentes10. De nombreuses villes sont fondées : Bracara Augusta (Braga), Scalabis (Santarém), Pax Julia (Beja)… Les principaux axes routiers actuels ont leur origine dans les voies romaines11. Une variante populaire du latin vulgaire, le galaïco-portugais, devient la langue dominante de la région et remplace tous les dialectes parlés auparavant, créant ainsi une certaine unité. Les Romains introduisent l´écriture, les écoles, de nombreuses notions scientifiques et la propriété privée alors inconnue. Ils diffusent leurs mœurs et leur culture, imposent un découpage administratif et une organisation sociale héréditaire avec des seigneurs et des serfs - dans la culture romaine, le travail est considéré comme dégradant, un noble ne travaille donc pas. Les Romains développent la culture des céréales, de la pêche, la production de vin et de sel. Cette occupation modifie le paysage architectural et donne son visage méditerranéen au pays, avec par exemple le temple de Diane d'Évora, le forum d'Auguste ainsi que de nombreux amphithéâtres, temples et thermes.

Grandes invasions

Articles détaillés : Grandes invasionsMigrations germaniques et Royaume suève.

La péninsule en l'an 476.

Autour du ve siècle, des peuples d'origine germanique, fuyant les Huns, envahissent une péninsule Ibérique au sein d'un Empire romain en plein effondrement. Si ces nouveaux arrivants ont peu d'influence sur la langue, la plupart d'entre eux étant romanisés, et sur l'organisation du territoire, puisqu'ils respectent les provinces existantes, ils auront tendance à accentuer l'originalité des populations du futur Portugal12. Les premiers à s'installer sont d'abord les Alains : ces derniers, originaires d'Europe centrale, s'installent en 409 en Lusitanie, sous l'autorité de Rome. Ils y restent jusqu'en 416 avant d'être rejetés ou partiellement intégrés par les Wisigoths à la solde de Rome13. En 418, les Wisigoths sont envoyés pour remettre au pas les Vandales, installés en Bétique depuis 411 mais pillant les régions alentour. Repoussés par les Wisigoths, ils finissent par s'établir en Afrique du Nord en 429.

Les Suèves et les Wisigoths occupent ce qui est aujourd'hui le territoire portugais. Les Suèves arrivés également vers 409, s'établissent en Gallaecia et y fondent un royaume, à l’origine du futur royaume de Galice et coïncidant avec le futur comté du Portugal12. C'est un peuple rural et autonome ne se mêlant pas aux Romains. Le premier roi suève, Herméric prête serment à Rome. Très vite, ils essaient de s'étendre : s'ils réussissent à s'imposer au détriment des Alains et des Vandales, ils trouvent face à eux les Wisigoths (418). Ils prennent Braga comme capitale et se convertissent au christianisme une première fois en 448, à l’initiative de Rechiaire. Les Suèves se démarquent ainsi des Wisigoths, adeptes de l'arianisme. Le nord du Portugal devient dès cette époque un pôle religieux important. Rechiaire devient le premier roi européen chrétien à frapper sa propre monnaie. Devant la puissance des Wisigoths, les Suèves tentent une alliance avec eux en 449 mais, victimes de leur stratégie expansionniste, ils subissent une défaite définitive à Bracara en 456. Le royaume suève est divisé puis réunifié en 464. C'est durant cette période de lutte entre royaumes suèves que Conimbriga est détruite. Les Suèves se convertissent à l'arianismeen 466, se rapprochant ainsi des Wisigoths, avant de revenir au catholicisme en 558 grâce à l'action de l'évêque Martin de Braga.

Initialement envoyés par Rome comme armée, les Wisigoths finissent par dominer la péninsule en 576 et mettre fin au royaume suève en décomposition en 585Tolède devient la capitale de la péninsule wisigothe. S’ils conservent l’organisation territoriale antérieure, on leur doit certainement l'organisation ecclésiastique du pays. La conversion au catholicisme en 589 du roi wisigoth Récarède Ier lui permet de faire accepter son autorité sur l'ensemble des peuples de la péninsule. Le christianisme s'impose et tend à unifier les populations ibéro-romaines et barbares. Les juifs sont persécutés et même réduits en esclavage. Dans le même temps, la société se féodalise et les luttes internes à la noblesse se développent jusqu'à fragiliser le pouvoir. L’expansion musulmane commence à affecter le pouvoir wisigoth. On trouve des vestiges de la présence germanique dans la zone du Minho et de la Beira Baixa : chapelle de São Frutuoso de Montéliosbasilique d'Egitânia (aujourd'hui Idanha-a-Velha).

Conquête musulmane

Articles détaillés : Al-AndalusGharb al-Ândalusroyaume de Leónroyaume des AsturiesListe des comtes de Portugal et Conquête musulmane de l'Hispanie.

Au début du viiie siècle, la péninsule Ibérique est envahie par les Maures venus d'Afrique du Nord, récemment convertis à la toute nouvelle religion : l'islam. Ils débarquent dans le sud en 711, commandés par Tariq ibn ziyad à la tête de 7 000 hommes, remportent la bataille de Guadalete face aux Wisigoths de Rodéric. À l'origine de cette bataille, il y a la crise de succession qui divise la noblesse wisigothe : le gouverneur byzantin de Ceuta qui résistait encore aux Maures avait demandé leur aide pour s'opposer à l’accession au trône de Rodéric14. Après une première incursion en 710, ils décident de profiter de la division des wisigoths. Ce qui n'était au début qu'un simple pillage se transforme en invasion. Dès 715, toute la péninsule (à l'exception des Asturies) est contrôlée, avec une présence musulmane d'environ 500 000 individus essentiellement concentrée autour de Cordoue et de GrenadeAbd al-Aziz ibn Musa bin Nusair épouse la veuve de Rodéric, revendiquant ainsi la continuité du pouvoir wisigoth. Le mot « Espagne » désigne dès lors le royaume musulman alors que « Galice » désigne le royaume resté aux mains des chrétiens. La péninsule ibérique intègre ainsi le califat des Omeyyades qui s’étend jusqu’à l’Indus. Cet empire mêle musulmans, juifs et chrétiens. Les musulmans sont d’autant plus tolérants envers les autres religions que leurs membres sont sujets à des taxes plus élevées alors que les convertis en sont exemptés. Cette tolérance trouve toutefois ses limites dans l'obligation d'être totalement soumis aux règles des envahisseurs, et de porter les signes distinctifs de non-appartenance à l'Islam.

Cette occupation de cinq siècles laisse une trace profonde dans les régions concernées, dans la langue15, la toponymie (notamment noms de villes commençant par al-), l'agriculture, le commerce et les mœurs. Beaucoup de chrétiens adoptent les mœurs maures tout en gardant leur religion : les Mozarabes. D'autres vont jusqu'à la conversion à l'islam: les Muladies. Cette influence marque surtout le sud du pays où la présence musulmane s'étend sur cinq siècles et où les Berbères n'hésitèrent pas à se mêler à la population chrétienne ; beaucoup resteront dans la péninsule après la reconquête : les Mudéjars). Au nord du pays, reconquis dès le ixe siècle, elle laisse peu de traces16. Les Maures conservent les divisions administratives pré-existantes. Ils nomment le pays al-Andalus et son occident Gharb al-Andalus (l'ouest d'al-Andalus, soit le sud et le centre du Portugal). Les divisions ne tardent pas à opposer les différents chefs de guerre musulmans. En 750, le califat omeyyade est remplacé par celui des Abbassides. En 759, Abd al-Rahman Ier, dernier survivant des Omeyyades de Damas, échappe au massacre de sa famille par les Abbassides et se réfugie en Andalousie. Il contribue donc au maintien d'une branche des Omeyyades en fondant sur la péninsule le premier État musulman totalement indépendant du califat islamique: l'Émirat de Cordoue; celui-ci se transforme avec Abd al-Rahman III en Califat de Cordoue (929).

Le royaume asturien (en jaune) et l'occupation arabe (en vert).

Premières réactions chrétiennes

Les divisions côté musulman vont faciliter la lutte d'une poignée de religieux et de nobles wisigoths ayant perdu leurs terres lors de cette invasion ; réfugiés dans les montagnes du nord, plus difficiles d’accès, ils s'unissent sous la bannière du royaume asturien pour reprendre les biens qu'ils avaient eux-mêmes pris aux autochtones. Les premières contre-attaques chrétiennes se manifestent dès 718 : Pélage le Conquérant, un seigneur de Galice, sera le premier à s'imposer face aux Maures. Après avoir été détenu en otage comme garantie de la soumission des Asturies, il s'évade et organise la révolte. En 722, il remporte la bataille de Covadonga et se fait acclamer roi des Asturies. En 737, il occupe la Galice et transmet son pouvoir à son fils. Dès lors, le calife de Cordoue engage la lutte pour soumettre ce royaume chrétien. En réalité, jusqu'au xie siècle et l'appel à la croisade, la lutte entre chrétiens et musulmans dans la péninsule ressemble moins à une guerre qu'à une suite de pillages.

Ces premières victoires chrétiennes inaugurent pourtant une reconquête de la péninsule en direction du sud, qui prendra le nom de Reconquista: celle-ci ne s'achèvera définitivement que cinq siècles plus tard, en 1492. Bénéficiant de la chute du califat de Cordoue en 1031, la Reconquista portugaise, elle, sera réalisée dès 1249. Elle va être fondatrice de l'identité nationale du pays. Sous le règne d’Alphonse Ier (gendre de Pélage le Conquérant), les seigneurs des Asturies tentent de poursuivre leur avancée vers le sud aux mains des musulmans. La Galice devient le théâtre pendant plusieurs années de combats entre chrétiens et musulmans17. Le royaume des Asturies qui s'est étendu prend alors le nom de royaume de León. Il compte bientôt quatre divisions : les Asturies, le León, la Castille et la Galice). Chacune est dirigée par un comte. Au fur et à mesure des conquêtes, les terres sont divisées en comtés ou en duchés puis repeuplées par des transferts de population16.

Un certain Vimara Peres est envoyé reprendre la vallée du Douro. En 868, Portucale et Braga sont reprises18. À partir du ixe siècle, le sud de la Galice forme un comté dynamique autour de sa métropole religieuse, Braga, et de son port, situé à l'embouchure du Douro : Portucalem (littéralement le port de Cale, association de Portus, future Portoet de Calem future Vila Nova de Gaia). Le territoire, confié à l'autorité d'un comte, prend le nom de Terra portucalensis (pays de Portucale). La noblesse qui s'y installe fonde le Condado PortucalenseVímara Peres devient le premier comte de Portucale, titre qu'il transmet ensuite à ses enfants, créant ainsi une dynastie, qui jouira d'une certaine autonomie et régnera jusqu'en 1071 : parmi les plus fameux descendants citons Mumadona Dias et son époux Hermenegildo Gonçalves. Cette dynastie fonde le comté de Coimbra après la reconquête de cette ville en 871 ; victoire de courte durée puisque les Maures reviennent bientôt s'installer sur les rives du Douro.

Almanzor

En 932, Tolède tombe aux mains des Omeyyades. La paix et la prospérité s’installent pendant quelques années. La guerre sainte reprend en 980 menée par Almanzor : de nombreux raids sont lancés et les non-convertis persécutés se réfugient au nord de la péninsule. En 997, Saint-Jacques-de-Compostelle est prise. La disparition d’Almanzor précède la fin du califat. À partir de 1031, celui-ci se divise en plusieurs royaumes musulmans indépendants politiquement (les Taïfas). Ceux-ci nouent des relations avec les royaumes chrétiens.

Nouvelle rébellion chrétienne

Avec le règne de Ferdinand Ier de Castille qui s'empare du Léon, de nombreuses incursions au sud du Douro donnent lieu à de nouvelles occupations par de nouveaux seigneurs chrétiens qui eux-mêmes se rebellent bientôt contre le comte et cherchent à s'émanciper de l'autorité royale. En 1057Lamego est reprise, suivie de Viseu en 1058 et Coimbraen 106419. Avec la bataille de Pedroso en 1071, le roi s'appuie sur ces rébellions pour renverser la dynastie comtale de Condado Portucalense20. Après avoir réussi à prendre Tolède (1085), ainsi que Lisbonne et Santarém, son successeur, Alphonse VI de Castille, subit une sévère défaite contre les Almoravides en 1086 (bataille de Sagrajas).

Les Almoravides

En effet, dès 1086, pour contrer la menace chrétienne, les taïfas de Badajoz et de Séville font appel aux Almoravides. Ceux-ci parviennent à unir le territoire musulman (1094). Les Castillans sont repoussés au nord du Tage. En 1095, Urbain II lance la première croisade pour libérer les lieux saints et surtout réagir à la menace que représentent les Turcsrécemment convertis à l'islam. Déjà, les réformes grégoriennes appellent à s'unir pour lutter contre toutes les croyances païennes et hérétiques. Très vite, ils occupent Cordoueet Séville, poussant le gouverneur de Badajoz à demander l'aide du León catholique en échange de villes comme LisbonneSantarém et Sintra. Après 1121, la politique almoravide se faisant moins tolérante oblige de nombreux mozarabes à passer au nord.

Naissance du royaume de Portugal

Articles détaillés : Alphonse Ier de Portugalroyaume de Galiceroyaume de León et royaume des Asturies.

Face à la menace Almoravide, Alphonse VI de Castille et de León annexe la Galice et le comté de Portugal, unifiant ainsi les royaumes chrétiens. Alphonse VI, marié à Constance de Bourgogne, fait appel à sa belle-famille bourguignonne pour l'aider à reconquérir le reste de la péninsule. Les cousins Raymond et Henri de Bourgogne, de la famille royale de France, font partie d'une noblesse en quête de terres et de prestige3; engagés dans la lutte contre les infidèles, ils répondent favorablement à l'appel. En remerciement et pour consolider ses liens avec les autres monarchies, Alphonse VI marie sa fille unique Urraque à Raymond, faisant ainsi de lui son successeur (1091). Il lui confie le gouvernement de la Galice (1093). Raymond étend largement ce territoire vers le sud. Alphonse VI décide alors de diviser ce territoire et d'en confier une partie (celle située au sud du Minho, comprenant les comtés de Portucale et de Coimbra) à Henri de Bourgogne (1096), devenu son gendre depuis son mariage avec sa fille illégitime, Thérèse21. Henri installe sa cour près de Braga, à Guimarães (considéré depuis comme « berceau » du Portugal). Bien que vassal d'Alphonse VI, il bénéficie d'une certaine autonomie, et poursuit la reconquête jusqu'au fleuve Mondego3.

La bataille d'Ourique peinte par Domingo Antonio de Sequeira (1768-1837).

Des circonstances particulières vont permettre à Henri de prendre son indépendance : la mort du roi Alphonse VI (1109) précédée de celle de Sancho, son fils illégitime et héritier désigné (1108). Raymond avait bien tenté de faire valoir ses droits avant de mourir en 1107. Sa veuve, Urraque Ire de Castille, monte sur le trône et se remarie. Or, le testament prévoyait que son fils monte sur le trône en cas de remariage. Malgré son jeune âge, certains vassaux exigent l'application du testament, espérant bien profiter d'une plus grande liberté. La contestation plonge les royaumes chrétiens dans un climat de guerre civile. Henri refuse quant à lui de départager les deux partis, tout en cessant de prêter l'hommage du vassal à sa reine; il affirme ainsi son indépendance. Le conflit ne cessera qu'à la mort de Urraque en 112622.

À la mort d'Henri (1112), sa veuve, Thérèse de León, tente de poursuivre cette politique d'indépendance. Mais Urraque et son fils Alphonse VII sauront lui rappeler son statut de vassale, en utilisant parfois la force (en 1115 à Oviedo, puis en 1121 et 1127). Par ailleurs, Thérèse, qui réclame la Galice en héritage, se rapproche de la noblesse de ce royaume (par l'intermédiaire de son favori le comte Fernando Peres de Trava). Cela provoque le mécontentement de la noblesse portugaise et de l’archevêque de Braga. Les opposants se regroupent autour du fils de Thérèse, Alphonse-Henri, né à Guimarães. Celui-ci prend la tête de la révolte contre sa mère. À la suite de la bataille de São Mamede en (1128), Thérèse se réfugie en Galice. Cette victoire consacre la prise de pouvoir d'Alphonse-Henri23. Il entre en conflit avec Alphonse VII avant de finir par lui jurer loyauté avec le traité de Tui en 1137.

Grâce à son habilité politique et guerrière, Alphonse-Henri va réussir là où d'autres comtés échouent, en obtenant son indépendance. Il étend encore son territoire vers le sud: en 1139, il remporte sur les musulmans une bataille décisive à Ourique. Il se fait proclamer roi par ses troupes sur le champ de bataille: la légende veut même que le Christ lui soit apparu pendant la bataille. Malgré les protestations de Raymond et les hésitations du pape à favoriser des divisions parmi les royaumes chrétiens, la situation d'Alphonse-Henri est officialisée par le traité de Zamora (1143) par lequel Alphonse VII de Castille, sous la pression du pape, reconnaît le royaume du Portugal et son roi Alphonse Ier24.

La dynastie des Bourgogne

Articles détaillés : Maison royale de PortugalReconquistaInés de Castro et ordre du temple.

Fin de la reconquête

Une fois son titre de roi reconnu, Alphonse Ier continue avec succès la lutte contre les Maures. Il bénéficie du déclin de l'empire almoravide qui se morcelle au sud de la péninsule. On assistera bien à un bref retour des taïfas (1142-1147), mais il y aura un répit de plusieurs années avant que les Almohades ne décident de reprendre le contrôle de la péninsule. Le 15 mars 1147, Alphonse Ier, avec l'aide des templiers, reprend la ville de Santarém, cité stratégique dotée d'un château réputé imprenable. Le 14 octobre 1147, est prise la ville de Lisbonne, importante source d'approvisionnement. Lors de cette bataille, il aura l'appui de croisés en route pour la Terre sainte. Dès lors, la voie est ouverte pour conquérir l'Alentejo: bientôt tombent les cités d'Alcácer do Sal (1158), de Beja (1162) et d'Évora (1165). L'Alentejo est conquis en 1168. Accroître le territoire passera également, pour Alphonse Ier, par une politique d'alliances matrimoniales ; il s'évertuera ainsi à placer ses nombreux enfants, légitimes et illégitimes, dans toutes les cours d'Europe.

Sans parler encore d'indépendance, l'autorité royale se voit renforcée grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : la longévité d'Alphonse Ier et ses nombreuses victoires militaires l'imposent face à une noblesse trop faible, sur ces nouveaux territoires où dominent les concelhos (communautés dont la seigneurie est exercée par les habitants). En effet, les terres prises à l'ennemi sont confiées aux différents ordres religieux et militaires qui contribuent au succès de la reconquête (l'ordre de Santiago à Alcácer do Sal, AlmadaPalmela, l'ordre du Temple à Santarém et dans la Beira Baixa, l'ordre cistercien à Alcobaça, l'ordre des bénédictins dans le Nord…) mais aussi à des populations groupées en communautés indépendantes (les concelhos)25. Ils ont pour mission d'occuper ces terres, de les défendre, mais aussi de les dynamiser, de les mettre en valeur et d'y attirer une population restée méfiante. Cette méfiance transparaît dans le caractère défensif de l'architecture romane. Cette époque correspond ainsi à une période de fondation et de développement des villes et du commerce qui accompagne les croisades. Si la petite exploitation reste une caractéristique du nord, resté aux mains des seigneurs, le sud du pays sera celui des grands domaines attribués aux Ordres et aux concelhos, attachés à leur indépendance : une opposition qui subsiste encore aujourd'hui26.

Alphonse Ier s'affirme également face à son voisin, plongé dans des querelles monarchiques. Avec la mort d'Alphonse VII (1157) et la division de ses terres en deux royaumes (la Castille d'un côté, le León et la Galice de l'autre), attribués à ses fils, il n'est plus question pour Alphonse Ier de se reconnaître comme vassal27. À cela s'ajoute la transformation de Braga en archevêché ce qui permet au pays de s'émanciper de la primatie de Tolède28. Si ces changements renforcent l'indépendance du royaume, celui-ci ne sera officiellement reconnu par le pape Alexandre III qu'en 117927, le Saint-siège misant avant tout sur l'unité chrétienne face aux Maures. Alphonse Ier tentera activement de s'attirer les faveurs du pape. Il bénéficiera d'ailleurs, à plusieurs reprises, du soutien des croisés, se rendant en Palestine et faisant escale sur ses côtes. En se tournant vers le littoral, le pays affirme aussi sa différence29. En 1169, sur le point de se faire doubler par Alphonse Ier pour la prise de Badajoz, le roi de León, Ferdinand II, intervient aux côtés des Almohades pour l'en empêcher. Alphonse Ier subit une défaite. Il est capturé. Une blessure à la jambe l'amène dès lors à associer son successeur à l'exercice du pouvoir.

Sanche Ier.

À partir de 1172, les Almohades opèrent une contre-offensive qui surprend les royaumes chrétiens. L'appel du pape à la croisade contre eux, provoque cette fois l’unité nécessaire permettant aux royaumes chrétiens de remporter plusieurs batailles. Le siège de Santarém est brisé, le 28 juin 1184. Néanmoins, la reconquête ne s'achèvera qu'avec ses successeurs. Alphonse Ier meurt en 1185. Sanche Ier (1185-1211) lui succède. Les Maures profitent un moment des dissensions entre les royaumes chrétiens (1185-1189) pour se renforcer en Algarve et même reprendre de nombreux territoires dont Alcácer do Sal. Le 3 septembre 1189, profitant du passage de croisés, Sanche Ier s'empare de Silves. Mais l'offensive maure, menée par Almansour, reprend dès l'année suivante et les amène jusqu'au rives du Tage : ils reprennent Alcácer do Sal (10 juin 1191), Palmela et Silves (20 juillet 1191), obligeant Sanche Ier à conclure une trêve. De nouveaux conflits, entre le roi et le clergé, repoussent encore la contre-offensive chrétienne30.

Il faut attendre 1211 et l'intervention du pape Innocent III, pour que celle-ci reprenne. C'est désormais l'union qui prévaut ; elle amène le Portugal et la France à intervenir au côté d'Alphonse VIII de Castille pour vaincre les Maures lors de la bataille de Las Navas de Tolosa(16 juillet 1212). Cette bataille décisive marque un coup d'arrêt à l'avancée maure. Elle sera suivie de la prise de Cordoue en 1236. Le territoire musulman se réduit bientôt au royaume de Grenade et ce jusqu’en 1492. Entre temps, Alphonse II (1211-1223) succède à Sanche Ier. Alcácer do Sal est définitivement reprise en (1217). Sous son règne, apparaissent les premières lois écrites. Il est le premier à réunir des Cortes. Alphonse II décide de s'attaquer aux abus et vérifie tous les titres de propriété des seigneurs (inquiriçoes) : les ordres militaires et les seigneurs, de plus en plus puissants, étaient devenus une menace pour le pouvoir royal. Il en ressort légitimé. Par ailleurs, le roi refuse d'appliquer au Portugal le décret du pape sur la confiscation des biens des infidèles, ce qui lui vaut d'être excommunié. Son successeur, Sanche II (1223-1248) bénéficie de l'aide des ordres militaires pour conquérir de nouveaux territoires : Elvas et Juromenha sont prises en 1229Moura et Serpa en 1232, Aljustrel en 1234.

Cette avancée bénéficie du soutien actif du pape Grégoire IX, qui lie la reconquête aux Croisades : le 21 octobre 1234, la bulle papale Cupientes Christicolas, concède l'indulgence à tous ceux qui aident le Portugal dans sa lutte. Cela permet la prise de Mertola en 1240 puis de Tavira en 1242 ; il ne reste plus qu'à conquérir une partie de l'Algarve. Mais les seigneurs profitent de cette même bulle papale pour échapper à l'autorité royale et le pays connaît alors une période d'anarchie. L'Église se considère délaissée au profit des ordres militaires, ce qui vaut à Sanche II d'être excommunié comme son père. Son frère, Alphonse III (1248-1279) est désigné par le pape pour le remplacer dès 1245 : Sanche II doit s'exiler30. Le nouveau roi s'engage à rétablir l'ordre, à respecter le pouvoir de l'Église et de la noblesse tout en pourchassant les abus. Il organise de nouvelles Inquirições Gerais afin de vérifier les titres et les privilèges accordés. Le pouvoir royal ne s'en trouve que renforcé. Il finit pourtant par entrer en conflit, lui aussi, avec le clergé, en 1266. Il reprend l'Algarve en 1249, faisant ainsi de son royaume le premier état d'Europe à avoir atteint ses frontières définitives. Il transfère la capitale de Coimbra à Lisbonne en 1255. En 1267, après un début de conflit sur le tracé des frontières, le traité de Badajoz signé entre Alphonse III et Alphonse X de Castille, fixe ces frontières entre les deux royaumes. Il sera légèrement remanié par le Traité d'Alcañices en 1297.

Développement du pays

Les règnes des monarques suivants de cette dynastie (Denis IerAlphonse IVPierre Ier le Justicier et Ferdinand Ier) s’accompagnent d’un important développement économique, démographique, technique (dans l'agriculture et le transport), artistique (cathédrales de Braga, de Coimbra et de Lisbonne, église des Templiers du couvent de Tomar) et intellectuel (historiographie, enluminureCommentaire de l’Apocalypse). Ce développement est rendu possible par le butin de la reconquête et par la longue période de stabilité qui suit. Denis rétablit l'ordre et réconcilie la Couronne et l'Église. Il a aussi la volonté de peupler ce nouveau territoire afin de le renforcer (avec privilèges aux seigneurs, abolition de la servitude, concessions de chartes…). Beaucoup de musulmans ont émigré pour échapper aux chrétiens mais la grande majorité ne peut faire autrement que de rester sur place. Cela va ainsi réunir des populations très différentes - chrétiens du Nord et du Sud, mozarabes, Maures et Juifs - qui se fondent peu à peu. Les rois accordent même une certaine protection aux Juifs et aux Maures tout en les maintenant hors les murs des villes : les mourarias et les judiarias (en français, juiveries). Les cultures galaïco-portugaise et lusitano-mozarabe se mélangent. L'installation de Français venus avec les croisades laisse également sa marque dans la culture et l'architecture portugaise. De ce mélange naît le particularisme portugais. Au sud, une population sous l'influence d'une civilisation brillante et raffinée, au nord, des guerriers et des paysans à la vie rude et austère, une coupure nord-sud qui persiste encore aujourd'hui dans le paysage et la mentalité.

Denis Ier.

La cour s'établit à Lisbonne. Une nouvelle organisation territoriale et administrative se met en place avec une tendance à la centralisation du pouvoir. Mais les différences subsistent entre les régions, avec un régime seigneurial et une noblesse puissante au nord, de vastes domaines confiés aux ordres religieux sous autorité royale au sud. Le long règne de Denis Ier (1279-1325) permet d'asseoir les institutions. Il impose le Portugal comme nation et permet à la population de prendre conscience de son unité symbolisée par la construction du monastère d'Alcobaça, unité grâce à la langue portugaise que Denis Ier officialise, démarquant ainsi nettement le pays de la Galice, (le souverain lui-même participe à la naissance d'une littérature portugaise), unité grâce aux ordres religieux, aux écoles et à l'université (fondée à Coimbra en 1290). Enfin, il établit les bases des futures grandes expéditions maritimes : l'ordre des Templiers supprimé par le pape en 1319, est remplacé par l'ordre du Christ placé sous son contrôle ; il s'empare ainsi de ses richesses. Cet ordre est destiné à jouer un rôle considérable dans les grandes découvertes. Déjà, le sud du pays se tourne vers le large : Lisbonne s'ouvre au commerce avec l'arrivée des Génois ; le premier traité commercial avec l'Angleterre est signé ; les côtes de l'Estremadura, source d'approvisionnement en bois pour la construction navale, sont reboisées.

Crises du xive siècle

Pierre Ier.

Le règne de Denis se termine par un conflit avec son propre fils. Le règne d'Alphonse IV (1325-1357) connaît le début d'une crise économique et une épidémie de peste (1348) qui décime un tiers de la population. Les campagnes se vident et la production agricole s'en ressent. La surpopulation des villes entraîne pauvreté, délinquance et désordre social. L'insalubrité qui y règne aggrave l'épidémie. Ces crises amènent le roi à reprendre le pouvoir en main et à encourager le commerce maritime afin de ravitailler le pays. La fin du règne d'Alphonse IV est marquée par l’affaire de la reine morte, qui amène son fils et successeur Pierre à se rebeller par deux fois contre lui. La maîtresse de Pierre, Inés de Castro, suivante de sa femme, Constance de Castille, est assassinée sur les ordres de son père, le 7 janvier 1355, pour en finir avec le scandale provoqué par cette relation. En 1360, afin de légitimer les enfants qu'il a eus avec Inés, Pierre, devenu roi, affirme qu'ils étaient mariés en secret. Le corps est exhumé, Inés couronnée reine et les grands du royaume obligés de lui baiser la main. De nouvelles funérailles sont célébrées et le corps mis dans le tombeau qui lui était réservé dans le monastère d'Alcobaça.

Pierre Ier semble avoir petit à petit sombré dans la folie. Il est néanmoins très populaire et ce règne reste dans les mémoires comme une période de paix et d'affermissement du pouvoir royal. Il a par la suite un autre fils bâtard, Jean, qu'il fait grand-maître de l'ordre d'AvizFerdinand Ier (1367-1383), issu de son mariage avec Constance de Castille, lui succède. En tant qu'arrière-petit-fils de Sanche IV, il revendique en 1369 le trône de Castille laissé vacant et entre ainsi en conflit avec les autres prétendants, dont Henri de Trastamare. Le conflit est momentanément apaisé grâce à l'intervention du pape Grégoire XI en 1371 mais reprend en 1372. Alors qu'il s'allie à l'Angleterre contre Henri, devenu Henri II de Castille, ce dernier prend les devants et envahit le Portugal. La défaite portugaise est totale et seule l'intervention du pape sauve Ferdinand Ier.

Un accord de paix est signé en 1373, qui prévoit son mariage avec la fille de Henri II. Il épouse finalement une dame de compagnie de cette dernière : Éléonore Teles de Menezes, de la famille des comtes de Barcelos. Éléonore devient chaque jour plus influente auprès du roi, agissant sur la politique extérieure, défendant les intérêts de la noblesse contre la centralisation du pouvoir. Outre la colère des classes populaires, le roi et la reine provoquent celles des classes moyennes, à l'importance croissante, qui voient la situation économique se détériorer avec ces conflits successifs. Des émeutes fréquentes et des famines accompagnent le développement des villes. Beaucoup de pauvres s'engagent dans l'armée puis dans la marine. Le conflit avec la Castille reprend en 1381. Le Portugal est de nouveau envahi avec le soutien d'Éléonore et d'une partie de la noblesse. Un nouvel accord de paix est signé qui prévoit le mariage de l'infante Béatrice avec Jean Ier de Castille, avec pour conséquence la fin du règne de la Maison de Bourgogne. À la mort de Ferdinand Ier, en 1383, Jean Ier réclame l'union des deux couronnes et bénéficie de l'appui d'une partie de la noblesse portugaise, signant de fait l'annexion du Portugal. Une fois de plus, les intérêts de la noblesse et ceux de la bourgeoisie portugaise divergent.

La bataille d'Aljubarrota.

Une crise de succession commence sous la régence d'Éléonore. Elle oppose les nobles qui soutiennent le parti de la Castille et la bourgeoisie unie autour du grand-maître de l'ordre d'Aviz. Celle-ci prend tout le monde de vitesse en proclamant ce dernier roi sous le nom de Jean Ier le 6 décembre 1383 et en assassinant le favori de la régente ; elle-même se réfugie en Castille qui lève aussitôt une armée et assiège Lisbonne en 1384. La défense s'organise, menée par Nuno Álvares Pereira. Les Portugais remportent une première victoire lors de la bataille des Atoleiros le 6 avril 1384. Les Castillans reviennent et sont défaits, malgré leur supériorité numérique, lors des batailles de Trancoso (juin 1385), de Valverde (octobre 1385) et enfin d'Aljubarrota(14 août 1385), cette dernière bataille signant la victoire définitive du Portugal. Après de longues délibérations, les Cortes de Coimbra (1385) confirment Jean Ier sur le trône. Ses partisans lui donnent une légitimité juridique et évitent ainsi une nouvelle attaque. On peut parler d'une révolution bourgeoise (menée en grande partie par l'Université totalement acquise à Jean) où la population opte pour un État marchand favorisant le développement des affaires. C'est aussi la première fois qu'un roi est élu par une assemblée contre l'hérédité naturelle. En tout cas, avec cette victoire, le pays marque résolument son indépendance envers la Castille, ce qui peut laisser penser qu’un esprit patriotique et le rejet de Ferdinand et d'Éléonore ont animé le peuple dans cet épisode.

La dynastie d'Aviz

Les débuts de l’expansion

Articles détaillés : Empire colonial portugais et Conquête de Ceuta par le Portugal.

Jean Ier.

Le règne de Jean Ier (1385-1433) marque le début des grandes conquêtes maritimes et de l'apogée du royaume. Le pays le doit en grande partie à ce monarque cultivé qui transmet à ses enfants sa soif de connaissances. Il cherche d'abord à renforcer les liens de la couronne avec les autres monarchies : en 1386 est signé avec l'Angleterre le traité de Windsor, la plus ancienne alliance entre deux nations : alliance militaire contre la France et la Castille, mais aussi alliance commerciale. Ce traité est renforcé par le mariage du roi avec Philippa de Lancastre, sœur du futur roi Henri IV d'Angleterre. Il entreprend de rehausser le prestige de la fonction royale et de centraliser le pouvoir en plaçant ses enfants à des postes stratégiques dans le pays mais aussi en Castille, en Aragon, en France et en Angleterre. Il s'évertue à fragiliser ceux qui pourraient devenir des rivaux : tandis que la bourgeoisie voit ses intérêts pris en compte et se profiler les moyens de sortir de la crise économique, la noblesse tombe en disgrâce. Ses impôts sont augmentés ; des enquêtes sont menées sur ses biens (devassas). Pour une partie d'entre elle, ce roi, qu'elle a soutenu, passe pour un ingrat et suscite des haines. Celle-ci s'unit autour du propre fils bâtard du roi, Alphonse, duc de Bragance et comte de Barcelos.

Face à cela, le roi bénéficie d'un atout : avec la guerre, le pays s'est forgé une idée de l’indépendance et de l’unité nationale à défendre contre les intérêts étrangers. En 1388, pour perpétuer le souvenir de la bataille fondatrice d'Aljubarrota, le roi fait construire un monastère où seront enterrés les membres de sa dynastie : le monastère de Batalha, un monument qui marque aussi l'arrivée du gothique au Portugal. Ces victoires en appellent d'autres : sous l’impulsion de l'infant Henri le Navigateur, à la tête de l'ordre du Christ, les marins portugais découvrent de nombreuses terres d’Afrique et ouvrent les routes maritimes vers des contrées jusqu'alors inaccessibles. Il dirige ces voyages jusqu'en 1460. Pendant ce temps, la France et l'Angleterre sont plongées dans la guerre de Cent Anset l'Espagne parachève sa reconquête. Ces découvertes sont initialement un simple prolongement de la reconquête chrétienne : il est projeté de poursuivre en Afrique du Nord une guerre religieuse qui de plus permet de canaliser les forces et les ambitions de la noblesse en mal d'action et de richesse. Devant la méfiance de la Castille, le Portugal se détourne de Grenade, pourtant plus proche, pour viser Ceuta sur le continent africain. Il existe par ailleurs une légende qui évoque un certain prêtre Jean, souverain chrétien d'un pays inconnu, situé au-delà des terres d'Islam. Le rejoindre permettrait une alliance chrétienne afin de prendre le monde musulman à revers et libérer la Terre Sainte. L'idée de s'emparer des terres à blé de la région et de l'or que les caravanes transportent depuis l'intérieur du continent africain n'est évidemment pas étrangère à l'affaire. Il faut dire que le pays compte déjà un million d'habitants qui se sentent à l'étroit dans des villes mal approvisionnées. Enfin, avec l'expansion musulmane en Méditerranée, le Portugal voit débarquer des commerçants génois qui cherchent une autre voie pour atteindre les Indes.

L'infant Henri dit Henri le Navigateur.

La conquête de Ceuta en 1415 marque le début de cette expansion. Ceuta est une ville stratégique à l'entrée du détroit de Gibraltar où aboutissent les esclaves en partance pour l'Europe mais aussi l'or et les épices. La ville est aussi le port d'attache de pirates marocains ; sa prise signifie donc une sécurisation de cette zone maritime31. Jean Ier et trois de ses enfants sont du voyage. Ces derniers sont d'ailleurs adoubés à l'issue de cette expédition. Mais les terres conquises ne se révèlent pas aussi intéressantes que prévu et finissent même par être coûteuses à protéger. Un débat naît bientôt entre les partisans de la poursuite de la croisade marocaine et les tenants d'une expansion atlantique. À cette époque, les premiers qui l'emportent et s'impose l'idée de s'étendre autour de Ceuta, de longer la côte vers le sud afin de prendre les Maures à revers et d’entrer directement en contact avec les terres d'où part le commerce de l'or. Pour administrer ces terres, l'Infant s'installe donc à Sagres. Cette initiative politique donne lieu à la redécouverte des îles atlantiques connues des marins mais jamais officiellement découvertes. Désormais les initiatives privées dans le domaine des découvertes laissent place à une impulsion para-étatique beaucoup plus efficace et à même de prendre des risques au nom du roi. L'intelligence de Henri le conduit à compiler toutes les connaissances maritimes de l'époque, à s'entourer des meilleurs cartographes et astronomes, et à tirer profit de l'expérience des nombreux Génois, Juifs, Maures présents sur le territoire. On redécouvre grâce à eux les connaissances de l'Antiquité perdues par la Chrétienté.

En 1419, João Gonçalves ZarcoTristão Vaz Teixeira puis Bartolomeu Perestrelo débarquent à Madère. La colonisation commence et s'intensifie dès 1420 avec l'introduction des céréales, de la canne à sucre et de la vigne. Cet archipel donne naissance à la première colonisation du Nouveau Monde par les Européens. Entre 1420 et 1434, Henri échoue par quatre fois à prendre les îles Canaries à la Castille. En 1427, Diogo de Silves découvre les Açores, dont le climat est plus favorable aux céréales et au bétail. Ces deux archipels constituent une base stratégique entre l'Europe, l'Afrique et les Amériques. Leur colonisation planifiée inaugure des méthodes (la capitainerie : terres héréditaires données à des vassaux afin de les exploiter en échange d'une redevance) reproduites ultérieurement à plus grande échelle dans les autres colonies portugaises. Pour le peuple, ces nouvelles terres offrent une possibilité de faire fortune en quittant un territoire devenu trop étroit. Pour l'économie portugaise, elles deviennent d'importantes sources d'approvisionnement. Mais l'ambition de l'infant ne s'en contente pas.

En 1434, le cap Bojador, considéré comme la limite du monde connu et réputé infranchissable, est dépassé par Gil Eanes. Le contournement de l’Afrique est désormais envisageable. Dès lors les navires remontent systématiquement les fleuves à la recherche d'un passage. L'infant reçoit du pape le monopole sur toutes les terres au sud de Bojador. En 1435, Afonso Gonçalves de Antona Baldaya est envoyé à deux reprises au-delà du cap afin de recueillir des renseignements. Il revient au pays prétendant avoir découvert un fleuve avec de l'or (Rio de Ouro). Les Portugais franchissent le tropique du Cancer et apprennent à maîtriser le système des vents. Édouard Ier (1433-1438), devenu roi, l'exploration des terres africaines marque le pas; le roi projette la prise de Tanger en 1437 pour sécuriser Ceuta. Il échoue et son propre frère, Ferdinand, est gardé en otage à Fez. Cela refroidit les ardeurs du roi mais confirme l'idée de contourner l'Afrique en longeant la côte. Henri prend le contrôle de la politique d'outre-mer. Son frère lui accorde même le quint de toutes les prises portugaises, ce qui va lui permettre de financer les futurs voyages. À la mort d'Édouard Ier, en 1438, sa veuve, Aliénor d'Aragonexerce la régence durant la minorité d’Alphonse V. Elle soutient l'infant Henri et les partisans de la guerre pour libérer Ferdinand. Mais les Cortes et le duc de CoimbraPierre de Portugal, un des fils illégitimes de Jean Ier, s'y opposent. Ils se méfient de l'influence des frères d'Aliénor. On retrouve l'ancienne division entre la noblesse et la bourgeoisie, entre d'un côté les partisans de l'idéal chevaleresque et de l'expansion nord-africaine, de l'autre les défenseurs de la bourgeoisie, du commerce et de la poursuite des découvertes territoriales. La régence est partagée entre Aliénor, Pierre et les Cortes. Mais, dans les faits, c'est Pierre qui règne (1441-1448) jusqu'à la majorité de son neveu. Le pays connaît un certain développement économique. Ferdinand meurt en captivité sans que rien ait été tenté pour le libérer. Cela émeut l'Europe tout entière car la couronne a failli à l'esprit chevaleresque. Le conflit familial reprend en 1448 : Pierre et ses partisans sont tués par les troupes d'Alphonse V et du duc de Bragance dans la bataille d'Alfarrobeira(20 mai 1449).

Alphonse V.

En 1441 sont découverts le Cap-Vert et le Cap Blanc. Entre 1441 et 1445Antão Gonçalves et Nuno Tristão dirigent des expéditions militaires au sud du cap Bojador, atteignent le Sénégal et la Guinée, ramènent des esclaves, initiant ainsi la traite des Noirs dans leurs pays, pour les travaux ménagers et agricoles. En 1454, le pape Nicolas V autorise l’esclavage des Sarrasins et des païens par la Bulle Romanus pontifex. Au xviiie siècle, à la fin officielle de la traite des Noirs au Portugal, on compte 10 % d’Africains à Lisbonne. En 1443, Nuno Tristão découvre l'île d'Arguin au large de la Mauritanie. Dès lors, Henri tente d'attirer sur cette île, stratégiquement située leur route, les caravanes qui traversent le Sahara transportant l'or, l'ivoire et les esclaves échangés contre les produits achetés au Maroc. Il y fait construire un fort avec un administrateur héréditaire. C'est le premier comptoir régulier. Ces importations se révèlent très lucratives pour le pays. Ces marins ne se contentent pas de longer la côte africaine ; il semble qu'ils aient navigué plus loin, allant jusqu'à dessiner une carte des vents et des courants atlantiques et peut-être même reconnaître les Antilles et le Brésil[réf. nécessaire].

Renforcement des places acquises

Alphonse V (1448-1481) ne poursuit pas la politique centralisatrice de son grand-père. La noblesse menée par le duc de Bragance qui contrôle le pouvoir royal et l’esprit de croisade reprend le dessus, renforcé par la chute de Constantinople (1453). Dès lors, le pape encourage à la guerre contre les Turcs. Trois bulles papales confèrent au Portugal le droit de soumettre les incroyants, de s'emparer de leurs terres et de les convertir(Dum diversas, Romanus Pontifex et Inter caetera). Le roi cherche donc à renforcer les places acquises et à en exploiter les richesses. Cela se traduit par les prises d'Alcácer-Ceguer (1458), Arzila et Tanger (1471). Les découvertes se poursuivent néanmoins, quoique sur un rythme plus lent : Diogo Gomes découvre la Guinée en 1450, puis remonte la Gambie en 1456 ; le Génois Antoniotto Usodimare et le Vénitien Cà da Mosto, commerçant pour le compte de l'infant, découvrent de nouveaux territoires. En 1460, les navires de Pedro de Sintraatteignent la Sierra Leone. Pour l'infant il s'agit à présent d'éviter le combat avec les populations indigènes, en privilégiant les alliances et le commerce des esclaves32. En 1472, João de Santarém et Pedro Escobar parviennent au delta du Niger et à São Tomé, près de l'équateur.

Lorsque l'infant Ferdinand succède à Henri à la tête des expéditions, le centre de décision revient à Lisbonne, reflétant sa volonté de mieux contrôler et de faire fructifier ces richesses. Le commerce est confié à Fernão Gomes pour une durée de cinq ans, à partir de 146933 : il est chargé de commercer avec la côte africaine avec obligation d'explorer 100 lieues par an. Ces hommes découvrent et nomment les terres de la Côte des Malaguettes (actuel Liberia), de Côte d'Ivoire, du Golfe de l'Or. Ils franchissent l'équateur en 1471 et découvrent le Gabon et São Tomé. La Casa da Guiné (équivalent portugais de la Casa de contratación espagnole) est créée pour contrôler les importations. Les Portugais réussissent à détourner le commerce de l'or vers Arguin et Mina sans pour autant augmenter sa quantité. L'Afrique devient leur chasse gardée, les comptoirs sont transformés en places fortes. Les Génois et les Castillans essaient en vain de les concurrencer en Afrique. Chaque nouvelle étape devient une escale du contournement de l'Afrique. Au Portugal, c'est une période de grande stabilité, les impôts sont uniformisés. Quelques familles profitent de ce règne et acquièrent une grande puissance et une grande influence auprès de la couronne : les Bragance, les Meneses, les Coutinhos et les Melos. Le droit réalise une avancée majeure avec la publication des Ordonnances alphonsines (1466), première tentative d'uniformiser et de codifier les lois au Portugal : ces ordonnances restent en vigueur jusqu'à la publication des ordonnances manuélinesen 1521.

Guerre de succession au trône de Castille

Le rêve d'unifier la péninsule à leur profit anime toujours les deux couronnes de Portugal et de Castille. Alphonse V épouse Jeanne de Castille (dite la Beltraneja), fille d'Henri IV de Castille. À la mort de ce dernier, en 1474, le roi fait bien entendu valoir les droits de son épouse. Au motif de soupçons d'illégitimité de la prétendante, Isabelle de Castille, la demi-sœur d'Henri IV, unie à Ferdinand d'Aragon, s'y oppose, déclenchant une guerre de succession. Alphonse V envahit la Castille avec l'aide du roi de France mais est défait le 1er mars 1476 à la bataille de Toro. La Castille, qui achève enfin sa reconquête, tente de remettre en cause le monopole du Portugal en encourageant le commerce avec l'Afrique. Le 25 janvier 1479, le traité d’Alcáçovas met fin aux conflits entre les deux couronnes et attribue définitivement les Canaries à la Castille et les archipels de Madère, des Açores et du Cap-Vert, au Portugal. Le Portugal reçoit aussi le droit de conquérir Fez et le commerce exclusif avec la Guinée.

Nouvel essor

Après ce relatif ralentissement, les découvertes prennent un nouvel essor sous l'impulsion du nouveau maître des expéditions, l'infant Jean, qui planifie les découvertes avec le but d'atteindre les Indes. Lisbonne est maintenant devenue le point de départ du commerce européen. En 1474, João Vaz Corte-Real et Alvaro Martins Homem découvrent le Groenland et Terre-Neuve. Devenu roi, Jean II (1481-1495) centralise le pouvoir et continue de planifier les grandes expéditions. Jean II est le roi de la Renaissance par excellence : il met fin à certains privilèges, oblige la noblesse à lui prêter serment, se débarrasse des traîtres (le duc Ferdinand II de Bragance conspire avec les Rois catholiques, il le fait arrêter et exécuter en 1483 ; en 1484, c'est le duc de Beja et de Viseu Diogo qu'il assassine lui-même pour les mêmes raisons). Le pouvoir et le domaine royal s'en trouvent agrandis, au prix de la haine de la grande noblesse. Ce ressentiment est d'autant plus vif que le roi privilégie désormais la poursuite des découvertes de nouvelles terres et surtout de la route des Indes. L'Afrique n'est plus l'enjeu ; il s'agit de la contourner. La mission en est confiée à Diogo Cão, qui, en 1481 emporte le premier padrão (borne de pierre avec les symboles du Portugal plantée dans les terres découvertes). Il remonte le fleuve Zaïre, débarque au Congo, au Gabon, en Angola et en Afrique du Sud enfin en 1486.

Ces coûteuses expéditions sont financées par l'exploitation des terres conquises et par l'établissement de São Jorge da Mina, dans le golfe de Guinée, qui voit converger l'or de la région ; construit en 1482, il vise aussi à interdire aux navires étrangers l'accès aux eaux portugaises. Le traité de Tolède (6 mars 1480) instaure un partage de l'Atlantique avec la Castille, lui abandonnant les découvertes à l'ouest des Canaries et assurant au Portugal le monopole en Afrique. Madère devient un point d'escale. Le vin, la canne à sucre et l'élevage s'y développent grâce à l'arrivée de migrants et d'esclaves. Le blé des Açores sert à ravitailler le pays. Cap-Vert, les îles de São Tomé et de Principefournissent du sucre et du bétail. Le Portugal passe une alliance avec le Congo qui se laisse christianiser. Le commerce avec les Africains rapporte aussi de l’ivoire et des fruits tropicaux. C'est ensuite Bartolomeu Dias qui est envoyé en 1487. Il double le cap de Bonne-Espérance (qu'il avait nommé « cap des Tempêtes » avant que le roi ne lui donne ce nom prophétique) le 6 janvier 1488, par hasard, emporté par une tempête. Il atteint l'actuelle Namibie mais une mutinerie l'empêche d'aller plus loin.

Les voyages de Pêro da Covilhã (vert/orange), Afonso Paiva (vert/bleu) et de Vasco de Gama (noir).

Dans le but de préparer le voyage vers les Indes, Jean II envoie en 1488 des émissaires par voie de terre. C'est un moyen de recueillir des informations sur les courants dans l’océan Indien, peut-être même de trouver une trace du Royaume du prêtre Jean. C'est d'abord Pedro de Montanoio et Pedro de Lisboa qui partent. Ils sont suivis de Pêro da Covilhã et d'Afonso de Paiva qui apportent de précieux renseignements pour le voyage de Vasco de Gama. Ils partent vers Jérusalem, accèdent au golfe Arabique, à Aden à l'embouchure de la mer Rouge. Ils se séparent ensuite. Paiva part vers l’Abyssinie à la recherche du prêtre Jean. Covilhã part vers les Indes. Il passe par Calicut, puis SofalaMadagascar, revient au Caire où il apprend la mort de son compagnon. Il envoie ses informations au roi et part pour Ormuz. Il parvient à la cour du roi chrétien Négus, s'y marie et y finit ses jours. Grâce à lui, on fait construire des navires spéciaux : la caravelle est remplacée par la caraque permettant d'emporter plus d'équipage, d'armes et de ravitaillement. Pendant ce temps-là, les Rois catholiques prennent Grenade et mettent fin à la reconquête (1492). Cette victoire leur laisse les mains libres pour entreprendre des expéditions. Christophe Colomb embarque en leur nom pour atteindre les Indes par l'ouest. Jean II, à qui il s'adresse auparavant, refuse de financer ce voyage, privilégiant la route découverte par Vasco de Gama et estimant, à juste titre, que Colomb se trompe.

Par ailleurs, l'inquisition affirmant que Dieu a pris fait et cause pour les royaumes de Castille et d'Aragon depuis cette victoire, exige de chasser du pays tous les non-croyants : sous l'influence du Grand Inquisiteur Tomás de Torquemada, les Juifs sont expulsés et une partie essaie de se réfugier au Portugal. Jean II comprend tout le parti qu'il peut tirer de leurs richesses et de leurs connaissances (celles d'Abraham Zacuto astronome et mathématicien entré au service du roi ont contribué aux découvertes) : il accepte leur séjour provisoire dans le pays tout en taxant leur entrée. On estime le nombre de ces nouveaux arrivants entre 60 000 et 120 000. Leur réussite et les protections accordées suscitent de nombreuses jalousies dans la population. En 1493, Christophe Colomb revient d'Amérique et c'est à Lisbonne qu'il débarque en premier. Il annonce au roi que les terres découvertes lui appartiennent en vertu du traité d'Alcaçovas. Jean II les revendique donc auprès du pape Alexandre IV. Une bulle papale établit alors une division des terres qui passe à 100 lieues à l'ouest du Cap-Vert. Jean IIexige un autre accord: le 7 juin 1494, Espagnols et Portugais signent le traité de Tordesillas qui fixe la limite à 370 lieues. Ce nouvel accord permet au Brésil qui n'a pas encore été découvert d'être portugais tout en abandonnant à l'Espagne les nouvelles terres d'Amérique.

Apogée

Vasco de Gama.

C'est le nouveau roi Manuel Ier (1495-1521) qui tire profit de la politique intelligente de Jean II. Celui-ci, très impopulaire auprès de la noblesse, meurt probablement empoisonné en 1495Vasco de Gama arrive aux Indes le 20 mai 1498, ouvrant la voie au commerce très fructueux des épices contrôlé jusque là par les Vénitiens. Son voyage a été minutieusement préparé. Mais à son arrivée à Calicut, il est mal accueilli par le Samorim. En 1499, une deuxième expédition, commandée par Pedro Alvares Cabral est envoyée avec l'objectif de s'imposer, par la force si nécessaire. Le 22 avril 1500, Cabral aborde au Brésil et en prend possession. Il envoie un messager à Lisbonne et poursuit sa route. Arrivé à Calicut, il reçoit meilleur accueil mais très vite les Portugais doivent affronter la concurrence des Vénitiens, des Turcs et des Égyptiens. C'est la fin des voyages pacifiques. Les Portugais tirent parti des divisions entre les hindous et les musulmans de la région. Une factorerie est créée à Cochim puis à CananorSofalaQuiloa et Malacca (1511). Elles sont protégées par des forteresses et une armada. On finit par installer une administration et créer un poste de vice-roi des Indes pour maintenir l'ordre dans l’océan Indien : Francisco de Almeida est le premier, suivi d'Afonso de Albuquerque à installer de solides forts aux points stratégiques (Malacca, SiamGoa qui devient la capitale de cet empire, MoluquesTimor, l'archipel de SocotraOrmuz) et consolide cet empire naissant. Tout l'océan Indien est bientôt sous contrôle. Mais les conflits sont permanents : les Portugais se livrent à de nombreux massacres et développent l'opposition indigène avant qu'Albuquerque développe une politique plus conciliante. Il tente d'obtenir l'appui des populations locales afin d'éviter les guerres trop coûteuses.

Amerigo Vespucci fait partie du premier voyage officiel au Brésil (1501). La découverte du Brésil permet aux commerçants portugais de s’approprier le pau-brasil, un bois de teinture et de construction très recherché. Mais le pays semble peu intéressant au départ jusqu'à ce que la concurrence espagnole et française se fasse sentir. On y envoie des colons, on crée des factoreries. Les Indiens du Brésil puis de nombreux Africains sont réduits en esclavage pour la culture du sucre. En 1600, le Brésil est le premier producteur mondial de sucre et le principal fournisseur de ressources du Portugal. Au xviie siècle, les Bandeirantes découvrent au sud de la colonie des mines d’or et de diamants qui sont exploités grâce à une même main d’œuvre servile. Les découvertes se poursuivent par ailleurs : en 1495, Pero de Barcelos et João Fernandes Lavradorexplorent les côtes du Canada et du Groenland (donnant son nom au Labrador). En 1500, Gaspar Corte Real arrive à Terre-Neuve. En 1513Jorge Alvares arrive en Chine et Tomé Pires à Pékin. En 1519, Magellan, pour le compte de l'Espagne, boucle le premier tour du monde. En vérité, il cherche à atteindre les Moluques, que Charles Quintrevendique, sans passer par les eaux portugaises. Cela provoque une crise diplomatique en 1522. Le premier Européen à reconnaître les côtes de l'Australie est l’explorateur portugais Cristóvão de Mendonça en 1522. Les cartes marines et portulans du xvie siècle de l'École de cartographie de Dieppe représente l'Australie sous le nom de La Grande Jave. Les navigateurs portugais collaborent avec les cartographes de la célèbre École de Dieppe. Nicolas VallardJean RotzPierre DesceliersNicolas Desliens et d'autres cartographes français représentent ainsi les contours exacts de l'Australie dès le milieu du xvie siècle grâce aux informations fournies par les navigateurs portugais34.

L'Empire portugais.

C'est un véritable empire qui naît reposant sur les comptoirs. La Casa da India à Lisbonne contrôle et vérifie les marchandises importées d'Orient. Les richesses venues des colonies (épices, or, pierres…) affluent pendant les siècles suivants. Jamais le pouvoir royal n'a été aussi grand. Manuel Ier réforme d'ailleurs l'administration avec un nouveau code législatif afin de renforcer encore ce pouvoir (les ordonnances manuélines de 1521). Mais il sait aussi ménager la noblesse (contrairement à son prédécesseur) qui, grâce aux nouvelles colonies, finit par y trouver son compte. En 1555, le pays est compté comme le plus riche d'Europe. C'est un période de croissance démographique. Le Portugal compte alors à peu près 1,5 million d'habitants. Tout un peuple vit alors impliqué dans le colonialisme. Beaucoup partent vers les colonies. L'esclavage fait que le travail devient une valeur dénigrée. Il s'agit également d'une période de développement culturel avec le début des grandes constructions influencées par la Renaissance, avec l'installation définitive de l'université à Coimbra. Le style manuélin, gothique propre au pays, se propage sous l'influence de grands architectes (Mateus FernandesDiogo de ArrudaFrancisco de Arruda et les Français Diogo Boitaca ou Nicolau de Chanterene).

La littérature connaît aussi une époque faste avec les œuvres de João de BarrosDamião de Góis ou Gil Vicente. Le tableau de Nuno Gonçalves résume à lui seul toute cette époque. Les Portugais inventent une science basée sur l'expérience. Le rôle des jésuites sur ce point se révèle très important. Cette société missionnaire parcourt le pays pour former les jeunes chrétiens. Leur pensée imprègne toute la société portugaise. Ils ont aussi pour mission d'évangéliser les Indes et le Brésil. Ils pénètrent même au Japon, en Chine et au Tibet. Ils sont à l'origine de la fondation de NagasakiSão Paulo et Rio de Janeiro. Ils font souvent preuve d'un grand respect des traditions et des lois locales. Ils apprennent les langues locales, rédigent des grammaires. Ils vont jusqu'à s'opposer à l'Inquisition et aux colons sur la question de l'esclavage des Indiens, à tel point qu'ils sont expulsés du Brésil en 1760. Les autres ordres sont également présents: les franciscains à Goa et Cochim, les dominicains à Goa, Malacca et Timor, les augustins à Macao. L'évangélisation des peuples reste une priorité pour la couronne.

Les germes de la décadence

Les richesses coloniales sont partiellement utilisées pour des constructions de prestige et non investies dans le modernisation des structures économiques du Portugal. Les minerais (or, diamant) trouvés au Brésil au xviie siècle n'enrichissent pas le Portugal mais au contraire ralentissent son économie comme cela a été le cas de l’Espagne avec les mines d’argent de Potosí. Les deux pays ibériques n'ont cessé d’importer des produits manufacturés d’Angleterre en échange des minerais. Au bout de deux cents ans, les manufactures portugaises et espagnoles sont presque ruinées tandis que les Anglais ont de l’or, de l’argent, des diamants et une industrie. Le Portugal accentue sa confortable dépendance envers les colonies, l'acquisition facile de richesses pervertit les mentalités.[non neutre] Par ailleurs, le pays se fragilise avec la ruée vers l’or qui attire tant d’immigrés vers le Brésil qu’on doit freiner les départs vers la colonie. Aux Indes, le commerce est si prospère que soldats et marins abandonnent le service du roi.

Tout cela relativise la puissance du pays qui se révèle trop faible pour contrôler un si grand empire. Il ne peut jamais vraiment contrôler le commerce de la mer Rouge. Le handicap démographique est momentanément compensé par une incroyable organisation. Tout cela a un coût et les Indes se révèlent un gouffre financier. Très vite, les Portugais doivent faire face à une vive concurrence française et surtout hollandaise. De 1550 à 1575, les Français occupent Rio de Janeiro. Les Hollandais vont encore plus loin en occupant tout le Nordeste brésilien et l’Angola (centre d’extraction des esclaves), de 1630 à 1654. Grâce à la colonie du Cap, les bateaux hollandais ont également une escale vers les Indes, l’Insulinde et ses précieuses épices. La concurrence se faisant plus forte, le prix des produits importés baisse alors que les coûts de fonctionnement du commerce augmentent ainsi que celui des produits de première nécessité ; les revenus ne suivent plus. Le fossé se creuse entre le peuple et la bourgeoisie d'un côté et une élite privilégiée de l'autre.

Manuel Ier.

L’invasion hollandaise étant indirectement due à l’union des deux monarchies ibériques en 1580, le Portugal est impliqué dans la rivalité hispano-hollandaise tandis que toutes les fonctions importantes du royaume tombent en des mains espagnoles. En outre, en 1496, alors que Manuel Ier envisage d'épouser la fille des rois d'Espagne, ceux-ci conditionnent le mariage à l'expulsion des juifs portugais. Le roi ne peut se résoudre à se séparer de cette population très active dans la vie sociale et économique (que ce soit dans l'administration fiscale, l'artisanat, la médecine, l'astrologie, la cartographie…), qui contribue largement à la prospérité du pays. Il recourt donc aux conversions forcées : baptêmes forcés, enlèvement des enfants de moins de 14 ans afin de leur faire suivre une éducation catholique, fermeture des ports, confiscation des biens. Officiellement on ne parle plus de juifs au Portugal mais de nouveaux chrétiens (conversos) qui sont peu à peu assimilés.

L'Inquisition leur rend tout de même la vie difficile. La menace amène une pratique occulte du judaïsme alors que certains se réfugient en France ou en Hollande. Le pays perd de nombreux intellectuels. L’Inquisition exagère en permanence la menace que représentent les juifs et les hérétiques, justifiant ainsi sa propre existence. Elle va exacerber la haine populaire contre eux. Créée pour lutter contre la Réforme et les courants hérétiques, elle n'est nulle part plus virulente qu'en Espagne, alors même que le pays est peu touché par le protestantisme. En vérité, elle n'est introduite par le roi Jean III (1520-1557), en 1531, dans l'objectif de renforcer son autorité et s'emparer des biens des prétendus hérétiques. Son action est pourtant catastrophique dans le domaine culturel et scientifique (censure, autodafés…). Le pays tombe dans le fanatisme religieux. On reproche aussi au roi l'influence grandissante de son épouse, Catherine de Castille, sœur de Charles Quint, supposément inféodée à la maison des Habsbourg, qui cherche à renforcer encore les liens entre les deux couronnes par le mariage de ses enfants. Face à la crise financière, Jean III est amené à abandonner les places du Maroc (1541).

Le désastre d'Alcácer-Kibir

Article détaillé : Bataille des Trois Rois.

Sébastien Ier.

À la mort de Jean III, le pays se trouve de nouveau face aux sempiternels problèmes de succession motivés par l'ambition de monarques espagnols et portugais de réunir les deux pays. Jean III et Charles Quint ont chacun épousé une sœur de l'autre. La fille de Jean III a épousé le futur roi d'Espagne Philippe II. Le seul héritier mâle et unique rempart à l'union ibérique est l'infant Sébastien, petit-fils de Jean III, trop jeune pour monter sur le trône. Catherine, la veuve de Jean III, assure la régence de 1557 à 1562. Jugée trop proche de la Castille, elle est remplacée par le cardinal Henri, dernier fils vivant de Manuel Ier . Pour la première fois, un ecclésiastique est au pouvoir au Portugal. Sa régence renforce le pouvoir de l'Inquisition et de l'Église. Il confie l'éducation de Sébastien au jésuite Luis Gonçalves de Camara, un homme peu tolérant, passéiste et fanatique. Le futur roi est élevé dans le culte de l'esprit chevaleresque et des croisades contre l'Islam. Il est entouré par une ferveur populaire qui lui vaut le surnom de O desejado (Le Désiré) tant sa naissance était désirée par le peuple pour empêcher l'union des deux couronnes et surmonter la crise que connaît le pays. Il rêve d'action et de combattre la corruption des mœurs des Portugais séduits par une vie facile. Il est porteur de la volonté de régénération et de croisade qui anime le pays. Il est très habile dans les exercices physiques et passionné par la chasse et la guerre. En 1568, il a 14 ans quand il monte sur le trône sous le nom de Sébastien Ier de Portugal avec l'idée, soutenue par les Cortes, de reconquérir les terres marocaines. Il faut y voir aussi une réponse à la crise commerciale avec les Indes. Le pays s'est appauvri par ses efforts pour conserver ses possessions de plus en plus disputées.

En 1569, il promulgue une loi lui permettant de recruter tous les hommes valides pour son armée. Il confie même aux concelhos (municipalités) l'organisation militaire de leur territoire, privilège jusque-là réservés aux nobles. En 1574, une première expédition de reconnaissances est organisée en Afrique. Alors que les caisses du royaume sont vides, il organise une expédition de grande envergure. L'appel à l'aide d'un chef marocain opposé aux Turcs offre un prétexte pour s'embarquer. Les pressions de son entourage pour l'en empêcher n'y font rien. La fine fleur de l'aristocratie portugaise, 16 000 hommes inorganisés et inexpérimentés, part sans laisser de successeurs au pays. Le 4 août 1578, a lieu la bataille d'Alcácer-Quibir (dite aussi bataille des Trois Rois) qui tourne au carnage avec des milliers de morts et de nombreux prisonniers. Une centaine de rescapés rentrent à Lisbonne. Le roi est mort mais son corps n'est pas retrouvé. C'est un désastre militaire, économique et politique : la défaite marque la fin de la dynastie d'Aviz et d'une époque glorieuse, chantée dans Les Lusiades par le poète Luís de Camões, disparu également à cette époque35. Quatre siècles d'une indépendance chèrement acquise sont remis en cause. Cet épisode marque aussi la fin des croisades.

L'union de l'Espagne et du Portugal

Article détaillé : Union ibérique.

L'Invincible Armada.

Outre la crise politique et économique, c'est une crise morale que connaît le pays : une Couronne endettée, des milliers de morts et des prisonniers dont il faut payer la rançon. C'est dans cette atmosphère que vont surgir et prospérer de nombreuses prophéties évoquant le retour du jeune roi: le sébastianisme. Pas moins de quatre imposteurs cherchent à se faire passer pour le roi au cours de cette période. Le vieux cardinal Henri, dernier fils de Manuel Ier, monte sur le trône le 28 août 1578. Il est chargé de se trouver un successeur. Parmi les nombreux prétendants, Philippe II d'Espagne apparaît comme le mieux à même d'assurer la conservation de l'Empire portugais en renouvelant ses infrastructures maritimes et surtout en soldant la dette portugaise. Cette solution a les faveurs de la noblesse et du clergé. Le peuple, lui, favorise un Portugais, dom Antoine, prieur de Crato, mais les Cortes n'arrivent pas à trancher. La grande bourgeoisie penche du côté espagnol pour des raisons économiques. Elle entend profiter des marchés offerts par l'Espagne et ses colonies.

Henri Ier meurt sans les départager, laissant le champ libre aux armées castillanes. Philippe II s'impose au terme d'une démonstration de force face au prieur de Crato lors de la bataille d'Alcántara (25 août 1580). Celle-ci marque la fin de la dynastie d'Aviz et le début de celle des Habsbourg. À l'occasion de la tenue des Cortes à Tomar (1581), le roi Philippe de Habsbourg, intronisé sous le nom de Philippe Ier de Portugal, accorde son pardon aux soutiens du prieur de Crato et s'engage à respecter l'ensemble des lois et coutumes portugaises36. Les Cortes continuent de se tenir au Portugal, la législation, les armées, la monnaie et la langue nationales sont maintenues. L'exploitation de l'Empire et l'administration du pays restent du domaine exclusif des Portugais. Ceux-ci conservent l'exclusivité du commerce avec les Indes et la Guinée. Les mesures rassurent la population. Dirigé par les Habsbourg, le Portugal est désormais associé in persona regis à la Monarchie catholique espagnole, la cour portugaise est transférée de facto à Madrid, mais le royaume gouverné par un vice-roi conserve son indépendance juridique, ainsi qu'une grande autonomie politique. L'Union ibérique permet au royaume de retrouver une certaine stabilité économique, avec le paiement momentané de l'immense dette publique portugaise, mais le pays perd aussi progressivement des positions au profit de la Hollande et de la France, traditionnellement opposés aux Habsbourg. En 1588, le conflit entre l'Espagne et l'Angleterre aboutit à l'épisode de l'Invincible Armada, à l'occasion duquel le Portugal perd 12 navires37.

Les premiers accrocs entre Portugais et Castillans surgissent à la fin du règne de Philippe Ier et se poursuivent avec son successeur, Philippe II de Portugal, qui se désintéresse du pays et de l'administration en général. Il délègue ses pouvoirs au vice-roi qui cherche à centraliser le pouvoir et à remettre en cause l'autonomie du Portugal. Le nouveau roi se rend impopulaire en augmentant les impôts, en affichant une certaine tolérance envers les nouveaux chrétiens et en signant une trêve avec la Hollande qui en profite pour conforter sa place dans les colonies portugaises. Un nouveau code législatif est introduit : les Ordonnances philippines (1603). Philippe IV bafoue les accords sur l'autonomie du pays et alourdit encore la pression fiscale. Des troubles éclatent. Face à la concurrence des Anglais et des Hollandais, les places portugaises tombent une à une : Ormuz en 1622, Bahia en 1624, Arguin en 1633, São Jorge da Mina en 1637. Dès lors, le Portugal se tourne essentiellement vers le Brésil déjà menacé par les Hollandais et les Français. L'Espagne devient la cause de tous les maux du pays. Des révoltes éclatent. L'unité nationale en sort renforcée. Les opposants soutiennent le duc Jean de Bragance.

La dynastie des Bragance

La Restauration

Article détaillé : Guerre de Restauration (Portugal).

Jean IV de Portugal.

Dans les années 1630, tout concourt à ce que le Portugal se révolte contre la tutelle espagnole, et en particulier la France, qui encourage l'ouverture d'un deuxième front dans sa guerre contre l'Espagne. La noblesse portugaise délaissée par Madrid et qui voulant éviter une révolution populaire comme celle de 1383 complote à partir de 1637. Les Açores et Madère leur servent de bastion. Le conflit avec les Pays-Bas et la guerre de Trente Ansmenacent les places commerciales portugaises et les intérêts de la bourgeoisie. Même le clergé se plaint de la tolérance du roi envers les nouveaux chrétiens. Les richesses du Brésil offrent les moyens de cette indépendance. Le prétexte à la Restauration est donnée par une révolte en Catalognecontre laquelle les troupes portugaises sont sollicitées. Le comte d'Olivares convoque le duc de Bragance à Madrid pour le nommer à la tête de ces troupes. Il espère apaiser les mécontents et priver le mouvement de son chef. Le 1er décembre 1640, un groupe de jeunes nobles s'empare du palais gouvernemental à Lisbonne. Ils sollicitent le duc Jean de Bragance. Le prince, qui appartient à la famille la plus puissante du royaume, apparaît comme le seul capable de rassembler le peuple sur son nom. Parent des anciens rois portugais, il descend en ligne indirecte de l'ancienne dynastie d'Aviz. Il accepte de prendre la tête de la rébellion. Le 15 décembre, il est proclamé roi, le premier de la Maison de Bragance, au détriment des Habsbourg d'Espagne. Le Portugal redevient une puissance souveraine dirigée par une dynastie nationale.

Une longue bataille diplomatique commence pour faire reconnaître ce renversement dynastique, parfois au prix de concessions commerciales faites aux alliés du Portugal. Des missions diplomatiques sont envoyées dans toute l'Europe, notamment au Royaume-Uni et en France, ennemis traditionnels de Madrid. Le Portugal use de tous les moyens pour s'attirer les faveurs de ses partenaires. Dès les années 1640, la famille du puissant intendant des finances français Nicolas Fouquet achète ou fait par exemple bâtir plusieurs navires, dont des bâtiments de guerre utilisés pour la course, sous commission du Portugal38. L'Espagne est d'abord trop occupée avec la Guerre de Trente ans et la révolte de la Catalogne pour s'opposer au coup d’État à Lisbonne. En 1644, une première confrontation armée se solde par une victoire des Portugais à Montijo. Cela ouvre une période de répit pour le pays, qui peut consolider ses forces armées et ses positions outre-mer. Le temps joue en sa faveur et la lutte ne reprend qu'en 1657. Pendant cette période, on assiste à un déclin de la bourgeoisie au profit de la noblesse. Le Portugal tente de reprendre la main sur son Empire.

Les régences

À la mort de Jean IV, en 1656, la régence est confiée à sa veuve, Luísa de Gusmão, son fils, Alphonse, étant encore mineur. Cette régence se poursuit bien après la majorité du jeune roi qui se révèle incapable de gouverner39. C'est encore la noblesse qui tire parti de cette situation. Philippe IV en profite dès 1657 pour tenter une nouvelle offensive: Olivenza est prise avant que les troupes portugaises lancées par la régente réussissent à la repousser. En 1659, les Portugais repoussent leurs ennemis à Elvas. En 1661, l'armée portugaise réorganisée par Frédéric-Armand de Schomberg, envoyé par Mazarin, reprend la lutte contre l’Espagne. L'opposition contre la reine-mère augmente. En 1662, une révolte de palais, menée par de jeunes aristocrates, dont Luis de Vasconcelos e Sousa et Antonio de Sousa de Macedo, installe au pouvoir le jeune roi Alphonse VI. La bataille décisive débute en 1663 avec la prise d’Évora par une puissante armée espagnole. L'organisation et la motivation portugaise font subir de lourdes pertes aux troupes espagnoles par la suite avant de prendre définitivement le dessus lors de la bataille de Montes Claros le 17 juin 1665.

En 1666, Luis de Vasconcelos e Sousa, Premier ministre d'Alphonse VI, organise le mariage de ce dernier avec Marie Françoise de Savoie-Nemours afin d'assurer la succession et surtout de garder le contrôle du pouvoir. Le roi se révèle impuissant. la reine devient alors la maîtresse de son frère Pierre. Une cabale des deux amants leur permet de faire proclamer la déchéance du roi et de faire renvoyer son premier ministre en 1667. Le mariage est annulé, Pierre épouse Marie Françoise de Savoie-Nemours et devient régent jusqu'en 1683, date de la mort d'Alphonse VI. Le Portugal et l'Espagne signent le traité de Lisbonne en 1668, dans lequel sont reconnues les frontières portugaises40, à l'exception de Ceuta. Le conflit a surtout servi les intérêts des puissances qui convoitent l’Empire portugais. Celui-ci se désagrège peu à peu : en 1663, les Portugais perdent Cochin ; en 1665, l'Inde portugaise se résume à GoaDamanMacao et Timor. Le reste est sacrifié au profit du Brésil d'où sont expulsés les Hollandais en 1654.

Pierre II.

Le traité de Whitehall du 23 juin 1661 entre le Portugal et l'Angleterre entraîne des conséquences désastreuses et durables sur l'économie portugaise : il prévoit le mariage de Catherine de Bragance, fille de Jean IV avec Charles II d'Angleterre en échange d'une autorisation pour l'Angleterre de commercer avec les possessions portugaises en Afrique et en Amérique. Tanger et Bombay deviennent anglaises41. En retour, l'Angleterre s'engage à défendre le Portugal et ses colonies. En réalité, le pays se soumet aux intérêts britanniques. Pierre II devient officiellement roi en 1683. veuf dès l'année suivante, il épouse Marie-Sophie de Neubourg. La Cour se rapproche de celle d'Autriche sans aller jusqu'à participer à la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Ce règne inaugure une période de paix et de stabilité politique, qui permet des réformes profondes. Le gouvernement est confié au duc de Cadaval Nuno Álvares Pereira de Melo, secondé par le comte d'Ericeira Francisco Xavier de Meneses et le marquis de Fronteira Fernando Mascarenhas. La noblesse est fortement représentée mais le régime évolue vers l’absolutisme : les Cortes se réunissent en 1697 pour la dernière fois avant la révolution. Le pays s'efforce de restaurer sa prospérité et son prestige ; il équilibre sa balance commerciale et lutte avec succès contre la contrebande. Entre 1670 et 1680, avec l’aide de la France, la Couronne tente de développer les manufactures. Mais la découverte d'or au Brésil en 1692 fait échouer ce projet. L’importation de produits manufacturés est de nouveau privilégiée, accentuant ainsi la dépendance, le retard industriel et le déficit commercial. C'est en définitive l’Angleterre qui profite de cet or.

En 1700, Pierre II revendique la Couronne d'Espagne et s'engage dans la guerre de Succession d'Espagne du côté français avant de devoir reculer devant la menace anglaise. Un nouveau traité anglo-portugais, le traité Methuen, est signé le 27 décembre 1703. Ce traité de coopération militaire, diplomatique et économique concède aux Anglais le privilège de fonder au Portugal des maisons de négoce de vin en échange de la baisse des taxes à l'importation sur le vin de Porto et sur le textile anglais. S'il permet le développement du vin de Porto et l'afflux de richesses au pays, il accroît en réalité la dépendance portugaise envers l’Angleterre et enrichit surtout les négociants étrangers qui affluent au Portugal. En 1704, en vertu de ce traité, le Portugal s’engage contre la France dans la guerre de Succession d’Espagne. Au niveau culturel, le développement des académies et de la littérature facilite la progression des idées nouvelles.

Jean V et les richesses du Brésil

Jean V.

Ce règne (1706-1750) correspond à la période la plus fastueuse de l'histoire du pays grâce aux arrivées d'or (jusqu'à 1 200 kg/an) et de diamants du Brésil, qui donnent à Jean V les moyens d'imposer un régime absolutiste justifié par sa conviction de sa mission divine. La noblesse en profite ; le pouvoir des ministres augmente au détriment du rôle des conseils. Les tentatives pour développer les manufactures et l'économie nationales échouent. L'aristocratie freine toute modernisation. Le pays s'appuie exclusivement sur les richesses du Brésil important les produits agricoles et accroissant ainsi sa dépendance et les déficits. Tout est donc fait pour conserver le Brésil au moment où l'Asie lui échappe. La colonie représente alors une échappatoire pour une population en pleine augmentation mais à qui l'industrie et l'agriculture nationales n'offrent pas de débouchés. En 1713, le traité d'Utrecht met fin aux menaces françaises et hollandaises sur le Brésil.

La cour portugaise vit dans un luxe sans mesure, les fastes et le gaspillage. Chaque événement est commémoré par des fêtes. Cela se traduit aussi par une architecture extravagante, avec le développement des azulejos et de la talha dourada (sculpture de bois dorée) : le palais de Mafra, l’église de Saint-Roch à Lisbonne, la bibliothèque Joanina de Coimbra, la tour des Clercs de Porto, l’aqueduc des Eaux Libres de Lisbonne, le palais royal de Queluz de Sintra, l'église de la Miséricorde, le sanctuaire de Bom Jésus do Monte à Braga. La culture et les sciences se développent avec les Académies. Le premier grand journal portugais paraît (A gazeta de Lisboa). La vie mondaine se développe, une vie de dépravation et de débauche qui se concentre autour des couvents. Il est à la mode d'avoir une maîtresse chez les religieuses étant donné que toutes les familles y envoient leurs filles. Cela donne lieu aux fameuses Lettres portugaises. Le roi entretient lui aussi une liaison avec la mère Paula Teresa da Silva, dont il a trois enfants (surnommés « les enfants de Palhavã »). Jean V cherche à soumettre l'Inquisition mais sans succès. Celle-ci continue de poursuivre les nouveaux chrétiens ce qui accentue la fuite des capitaux. Petit à petit, l'or se fait rare. L'absolutisme est contesté, le régime s'affaiblit.

Le Portugal de Pombal

Articles détaillés : Lumières portugaises et Tremblement de terre de Lisbonne de 1755.

Le marquis de Pombal.

Le règne de son successeur, Joseph Ier (1750-1777) est dominé par la personnalité de son Premier ministre Sebastião José de Carvalho e Melo, plus connu sous le titre de marquis de Pombal. Ce roi préfère, lui aussi, s'adonner aux plaisirs de la chasse et du théâtre et il délègue son pouvoir. Délaissant la grande noblesse toute puissante, il choisit un représentant de la petite noblesse provinciale pour redresser l'économie. Prenant le contrepied de son père, il défend le retour de l'autorité et de la discipline. Mais l'importance particulière de Pombal est à relier à un événement majeur de l'histoire du pays : le tremblement de terre de Lisbonne de 1755. Cette catastrophe lui permet de contourner l'opposition des grandes familles et des jésuites et d'exercer un pouvoir absolu. Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre de magnitude 8.75, suivi d'un raz-de-marée et d'incendies ravage Lisbonne. On compte 15 000 morts sur les 250 000 habitants que compte la capitale ; 85 % des maisons sont inhabitables, cinq églises ainsi que le palais sont détruits avec ses archives, sa bibliothèque et ses œuvres d'art. La famille royale fuit Lisbonne dans la panique.

Pombal prend dès lors les choses en main : les cadavres sont jetés à la mer, des mesures sont prises contre les pillards, il fait approvisionner la ville et oblige l'Église à célébrer le culte afin de garder la population sur place. Très vite, des ingénieurs sont chargés de reconstruire la ville. Pombal fait raser la ville basse et ses rues sinueuses (a Baixa), la partie la plus touchée. Inspiré par l'esprit des Lumières, les plans privilégient la simplicité, la cohérence et la fonctionnalité (les activités sont ainsi regroupées par quartiers) dans un style néoclassique. L'azulejo, privilégié car il ne propage pas le feu et protège de l'humidité, connaît un grand développement. L'art portugais en est profondément influencé, d'autant plus que l'établissement des plans est confié à des architectes portugais : Manuel da Maia, Eugènio dos Santos, Machado de Castro et Carlos Mardel. Ce désastre est aussi à l'origine de la persécution des jésuites qui ajoutent à l'exaltation populaire, par le biais de faux prophètes, en évoquant une punition divine contre l'impiété des hommes. Ils deviennent par ailleurs gênants au Brésil où ils prennent la tête d'un mouvement contestant de plus en plus l'autorité de Lisbonne. Le 7 septembre 1759, accusés de comploter avec une partie de la noblesse, un décret provoque leur expulsion du Portugal et du Brésil.

La noblesse réunie autour de la famille Tavora déteste ce ministre puissant qui cherche à la soumettre. Aussi tente-t-elle de le renverser et de porter sur le trône la sœur du roi. Les meneurs sont emprisonnés, d'autres bannis. Pombal ne néglige pas l'Église et l'Inquisition qu'il cherche à soumettre à la Couronne. Il met fin à la vieille distinction entre nouveaux et anciens chrétiens et mène une politique de tolérance. L'esclavage est interdit en 1761. Il se crée ainsi de nombreux ennemis. Très critiqué pour sa cruauté et sa rigidité, considéré comme un despote éclairé, Pombal cherche surtout à renforcer le pouvoir de l'État. Il introduit au Portugal la doctrine du « roi de droit divin ». Il lutte contre tout ce qui s'oppose à la centralisation du pouvoir en développant le rôle des fonctionnaires et en créant une police moderne. La bourgeoisie en ressort renforcée. Dans le domaine économique, il encourage le développement des manufactures et instaurer des monopoles (notamment celui de la compagnie des vins de Porto). Il mène une politique protectionniste qui lui permet de rétablir la balance commerciale. Pourtant le pays voit l'or commencer à se faire rare, le sucre et le blé entrer en crise. Il tente de faire de l'Angolaun second Brésil. Pombal est par ailleurs l'instigateur de réformes dans de multiples domaines : il adapte l'enseignement aux besoins de la vie moderne, forme des cadres indispensables à l'administration, remplace l'enseignement des jésuites par un enseignement moderne, adapte les programmes, réforme et développe l'université. La censure reste présente (elle est même contrôlée par l'État dès 1768 et la création de la Real mesa censoria) mais les idées nouvelles venues de France et d'Angleterre se propagent. En contrepartie, la coupure avec l'Espagne se renforce, aggravée par la guerre de Sept Ans qui voit le nord-est du pays être envahi par les troupes espagnoles (1762) avant qu'elles ne soient repoussées avec l'aide des Anglais (1763). Le pays passe, grâce à ses réformes, de la féodalité à un état moderne.

Marie Ire et la Viradeira

Article détaillé : Histoire du Portugal (1777-1834).

Marie Ire de Portugal.

Le pouvoir de Pombal ne survit pas à la mort de Joseph Ier : il tombe en disgrâce en 1777, après le couronnement de la fille de ce dernier, Marie Ire (1777-1786). Cette réaction prend le nom de Viradeira : on libère les prisonniers politiques (issus de l'Église et de la noblesse) et l'on met fin aux monopoles. La politique absolutiste est néanmoins poursuivie jusqu'en 1820. Empreinte d'une grande piété qui tourne parfois à la superstition, Marie Ire perd la raison après la mort de son mari (1786) et de deux de ses fils. La Révolution française achève de la plonger dans la démence en 1791. Dès lors, c'est son fils, le futur Jean VI, qui assure la régence jusqu'à son intronisation en 1816. Mais le gouvernement est aux mains du vicomte de Vila Nova de Cerveira et le reste jusqu'en 1800 assurant ainsi une certaine stabilité politique.

Profitant des problèmes que connaissent ses voisins européens (Révolutions française et américaine, guerres napoléoniennes…), tout en restant neutre, le pays connaît alors une période de prospérité grâce au commerce du sucre, du tabac et du coton. La justice seigneuriale est abolie. Les titres de noblesse perdent de leur importance. L'administration est uniformisée sur le territoire. C'est la bourgeoisie qui prend son essor. Les idées des Lumières pénètrent largement au Portugal avec la création de l'Académie des Sciences et le développement de la presse. Pourtant la censure menée par l'intendant de la police Pina Manique traque violemment les idées libérales. En 1778, les frontières définitives du Brésil sont fixées par le traité de San Ildefonso.

Les invasions napoléoniennes

Articles détaillés : Invasions françaises au Portugal et Transfert de la cour portugaise au Brésil.

Le pays ne peut rester définitivement neutre et, en 1793, il n'a d'autre choix que de rejoindre la coalition anti-française au côté de l'Angleterre et de l'Espagne. Après la victoire française face aux Espagnols (1795), Napoléon décide de faire payer son choix au Portugal. En 1801, il encourage l'Espagne à envahir le pays : c'est la Guerre des Oranges. Vaincu, le Portugal signe le traité de Badajoz (1801) faisant d'Olivenza une ville espagnole. Après la défaite de Trafalgar, le Portugal est en outre sommé de fermer ses ports aux navires anglais. Deux choix s'offrent à lui : obéir et perdre son allié au risque de le voir s'emparer de ses colonies ou se voir envahi par la France ; perdre ses colonies ou perdre son indépendance. Jean VI essaye de gagner du temps mais un ultimatum est lancé en 1807. Un plan prévoit même le partage du pays (le traité de Fontainebleau).

La bataille de Vimeiro.

Le 20 novembre 1807, les troupes françaises commandées par le général Junot traversent la frontière portugaise sans rencontrer de résistance et arrivent à Lisbonne le 30 novembre. Cet épisode est décisif, puisque, la veille, la famille royale quitte le pays pour le Brésil ouvrant ainsi la voie à sa future indépendance : en effet, Rio de Janeiro devient la capitale de l'Empire (entre 1808 et 1822), le Portugal est ramené au statut de colonie. Le Brésil profite de cette situation pour se moderniser et se doter d'une structure politique et administrative. En 1810, il perd même son statut de colonie. C'est encore lui qui permet au Portugal de rester indépendant. Une certaine résistance s'organise face à cette occupation. Dès juillet 1808, elle permet le débarquement des troupes anglaises de Wellington suivies des batailles de Roliça et Vimeiro qui obligent les Français à quitter le pays. Le pays passe cette fois sous tutelle anglaise puisque le général Beresford chargé d'organiser la défense se voit confier les pleins pouvoirs.

En 1809, une seconde invasion française menée par le maréchal Soult prend le nord du pays mais est aussitôt repoussée par la coalition anglo-portugaise. Enfin, en 1810, une troisième invasion menée par Masséna et Ney à la tête d'une puissante armée est arrêtée lors de la bataille de Buçaco avant de devoir rebrousser chemin, poursuivies par les troupes de Wellington. En octobre, elles quittent le Portugal avant d'être définitivement expulsées d'Espagne en 1814. Malgré la victoire, ces guerres laissent le pays ruiné et dévasté. C'est la fin du Portugal comme puissance européenne et maritime. Le roi Jean VI envisage même de rester au Brésil.

La révolution libérale de 1820

William Carr Beresford.

Au début du xixe siècle, le Portugal vit une crise profonde, conséquence des invasions napoléoniennes : les batailles et les pillages français ont ruiné le pays et provoqué le départ de la famille royale pour le Brésil, prélude à son indépendance. Ainsi, l'ouverture des ports du Brésil au commerce mondial (1808), entraîne le transfert d'une partie de l'activité économique et provoque la ruine de nombreux commerçants portugais. Enfin, la domination anglaise sur le Portugal s'est accentuée. Vivant jusque là dans l'illusion de la grandeur passée, beaucoup envisagent une reprise des choses en main et des changements en profondeur, d'où le succès de l'idéologie libérale parmi la bourgeoisie. Dans les milieux populaires, par contre, elle reste toujours associée aux invasions étrangères. Néanmoins, tous s'accordent pour exiger le retour du roi et mettre fin à la tutelle anglaise.

Des conspirations sont déjouées dont celle menée par Gomes Freire de Andrade, membre du groupe maçonnique Regeneração, qui devient un martyr de la cause libérale. Un autre groupe, le Sinédrio fondé en 1818, rassemble les mécontents de l'armée ainsi que des négociants de Porto42. Le 24 août 1820, à Porto, l'armée, avec le soutien de la bourgeoisie marchande, profite de l'absence de Beresford, se soulève et crée La Junte provisoire du gouvernement suprême du royaume avec Antonio da Silveira Pinto da Fonseca à sa tête. Son objectif immédiat est d'assurer l'intérim du pouvoir, de convoquer les Cortes pour doter le pays d'une constitution libérale mettant fin à l'absolutisme et restaurer l'exclusivité du commerce avec le Brésil.

Devant la résistance de la capitale, un deuxième soulèvement militaire a lieu à Lisbonne le 15 septembre et met en place un gouvernement provisoire. Le 28, la junte du nord s'unit à celle de Lisbonne. Cette révolte ne rencontre pas d'opposition. La régence anglaise est expulsée du pays. Le 22 novembre 1820 ont lieu les élections de l'assemblée constituante. Très vite, les dissensions surgissent : les militaires veulent restaurer le régime alors que la bourgeoisie veut un véritable changement. Cette dernière l'emporte. Les députés élus représentent tous les territoires contrôlés par le Portugal (Brésil, Madère, Açores, dépendances africaines et asiatiques). Le gouvernement est formé par le comte <sp