« Nous pourrions nous dire, annonce Lukas Tsiptsios, qu’une présence ottomane si longue (depuis la fin du XIVe siècle), mais également si récente (1912) a laissé des traces indélébiles dans cette Macédoine si longtemps multiculturelle (au point qu’elle aurait donné son nom à cette salade mélangée qu’on a tant apprécié dans nos cantines). La capitale de la Macédoine grecque et vice-capitale de Grèce est Thessalonique. C’est cette Salonique qui a pu être appelée « Jérusalem des Balkans », du fait de la venue des Juifs sépharades qui y ont trouvé refuge à la fin du XVe siècle, et qui est restée majoritairement juive jusqu’au début du XXe siècle, avant qu’ils soient presque totalement exterminés par les Nazis en 1943. De ce fait, elle aurait forcément dû garder une forte empreinte sépharade, tant dans la structure de la ville que dans sa mémoire. En réalité, il n’en est rien. On ne peut pas dire qu’il y ait eu de grand émoi national à la suite de la destruction de la communauté sépharade. Les pouvoirs publics de la ville ont même profité de l’occupation allemande en 1943 pour concrétiser une assez vieille ambition, la construction de l’Université d’Aristote à l’endroit même où se situait le cimetière juif.... »

Reprenons la lecture de l'évocation historique de Lukas Tsiptsios...

Michel Peyret


 

Cachez cet Empire que je ne saurais voir !

Cachez cet Empire que je ne saurais voir !

 30 septembre 2016 La rédaction  EuropePolitique

Pourquoi le nord de la Grèce, resté plus de six siècles sous domination ottomane, ne laisse-t-il aujourd’hui presque plus aucune place à ce passé devenu invisible dans l’espace public ?  Comment le nationalisme grec a-t-il tenté (voire réussi) de « laver » toute trace de cette époque pourtant si marquante pour la région ? Un détour historique semble nécessaire pour comprendre certaines particularités de la Macédoine grecque, région méconnue, trop longtemps restée hors des circuits touristiques, car ne correspondant pas aux lieux communs de cette Grèce paradisiaque des Cyclades, ni à une histoire « purement » hellène comme elle peut l’apparaitre dans le Péloponnèse.

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Carte de l’Armée française d’Orient de la région de Salonique en 1916. Giannitsa est mentionnée sous la forme de « Jenidze Vardar »

Si les Grecs ont entamé leur insurrection pour l’indépendance du pays en 1821, les régions du nord ne sont entrées dans le giron de cet État-nation qu’après la Première Guerre balkanique de 1912. Ce n’est donc qu’à cette date qu’ont été intégrées la ville de Salonique, la Macédoine grecque, l’Épire puis la Thrace occidentale. Ici, le repli ottoman n’est donc espacé que de près d’un siècle de la lutte pour l’indépendance de la « Vieille Grèce » (au sud). En soi, c’est presque le même laps de temps qui nous sépare aujourd’hui de la prise de Salonique. D’où le fait qu’on puisse considérer l’intégration de cette « Grèce du Nord » comme un point central dans l’histoire contemporaine de l’Etat grec moderne.

La Macédoine, ancien territoire multiculturel

Cette distance entre le moment où se constitue un Etat grec autour d’Athènes et du Péloponnèse, dans la première moitié du XIXe siècle, et le rattachement de toute cette région du nord de l’Egée, après une victoire des pays balkaniques coalisés contre l’Empire ottoman moribond, est à l’origine (complétée par beaucoup d’autres facteurs) d’une certaine tension qui existe dans les représentations des Grecs du Nord vis-à-vis de l’Etat central athénien. Toute une région du pays a donc connu près d’un siècle d’existence ottomane de plus, avant de rejoindre un Etat-nation qui a profondément transformé sa réalité.

Nous pourrions nous dire qu’une présence ottomane si longue (depuis la fin du XIVe siècle), mais également si récente (1912) a laissé des traces indélébiles dans cette Macédoine si longtemps multiculturelle (au point qu’elle aurait donné son nom à cette salade mélangée qu’on a tant apprécié dans nos cantines). La capitale de la Macédoine grecque et vice-capitale de Grèce est Thessalonique. C’est cette Salonique qui a pu être appelée « Jérusalem des Balkans », du fait de la venue des Juifs sépharades qui y ont trouvé refuge à la fin du XVe siècle, et qui est restée majoritairement juive jusqu’au début du XXe siècle, avant qu’ils soient presque totalement exterminés par les Nazis en 1943.

De ce fait, elle aurait forcément dû garder une forte empreinte sépharade, tant dans la structure de la ville que dans sa mémoire. En réalité, il n’en est rien. On ne peut pas dire qu’il y ait eu de grand émoi national à la suite de la destruction de la communauté sépharade. Les pouvoirs publics de la ville ont même profité de l’occupation allemande en 1943 pour concrétiser une assez vieille ambition, la construction de l’Université d’Aristote à l’endroit même où se situait le cimetière juif. Les quelques commémorations à ce sujet, restent très marginales et récentes.

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Rassemblement des Juifs de Salonique avant d’être déportés en 1943.

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Un quartier juif de Salonique (dit « ladadika » aujourd’hui), devenu ensuite le quartier des maisons closes.

L’héritage invisible

Si une ville juive n’est pas l’idéal pour le roman national grec, une ville turque l’est encore moins. De tous les minarets observables sur les cartes postales françaises de Salonique pendant la campagne de l’Armée d’Orient (lors de la Première Guerre mondiale), il ne doit en subsister qu’un, celui de la Rotonde. Beaucoup de mosquées ont été retransformées en églises (Ste. Sophie notamment), d’autres n’ont pas eu cette chance. Cette grande mosquée sur l’avenue Egnatia par exemple, que les Thessaloniciens appellent communément « Alkazar », a pendant des années été un cinéma pornographique (de quoi atténuer les discours grecs sur l’entretien des églises en Turquie).

Ce qui est recherché et vanté c’est avant toute chose l’histoire grecque antique, et dans une certaine mesure l’histoire byzantine qui aurait fait le « pont » entre nos « glorieux ancêtres » et les Grecs modernes. Tout ce qui n’entre pas dans ces trois « cases » de l’histoire, ne mérite pas d’être étudié et encore moins d’être mis en avant en tant que patrimoine de la région. Mettre en avant une mémoire grecque de Thessalonique était un devoir national, qui demandait à passer outre les moments où la ville était appelée Selanik, Solun ou Salonika, écrasant ainsi sous le poids du roman national et de l’hellénisation, cinq siècles d’histoire, riches, durs et divers.

Il y a donc eu des décennies durant, une construction de l’illisibilité de la présence ottomane en Macédoine. Les années 1990, au lieu d’ouvrir cette mémoire de la ville, ont même accentué l’emprise nationaliste et la recherche de « racines antiques macédoniennes » du fait du conflit du nom de « Macédoine » avec l’Ancienne République yougolsave de Macédoine : une histoire antique, des symboles et un label qu’il fallait impérativement récupérer (et intensifier la négation de toute présence slave en Macédoine grecque).

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Mosquée dite « Alcazar » de Salonique, transformée en centre commercial et cinéma porno. (1/2)

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Mosquée dite « Alcazar » de Salonique, transformée en centre commercial et cinéma porno. (2/2)

L’invisibilité de la présence ottomane à Yenice

Un autre cas intéressant, celui de Yenice-i-Vardar (actuelle Giannitsa), ville de Macédoine centrale (à 40 km de Salonique) fondée vers 1385 par Gazi Evrenos Bey, grand général ottoman. Yenice était généralement considérée comme une ville presque sainte par les Turcs, du fait de son importance culturelle, religieuse, mais aussi militaire et commerciale. C’était une ville bâtie sur la Via Egnatia romaine, à la quinzaine de mosquées, mais aussi une medersa, des écoles, un caravansérail, des dizaines de hammams privés mais aussi publics, des tekkes, et qui possède surtout le mausolée de la famille d’Evrenos (la ville était en quelque sorte propriété de sa famille).

Elle aurait pu garder une forte identité ottomane et laisser telle atmosphère régner dans ses ruelles. En espérant ne pas ruiner le portrait orientaliste qu’on pourrait développer en lisant cette description, il n’y a rien de la sorte dans l’actuelle Giannitsa. Les exploitants de coton et les très nombreux cafés-bars ont largement supplantés les poètes et les soufis ottomans. À présent, pour retrouver le passé turc de la ville, il faut le vouloir. Si entre les immeubles clairs à cinq ou six étages, classiques de la Grèce des années 1970, peuvent se faufiler encore quelques vieilles petites maisons à la tuile noire, voire quelques briques de l’époque ottomane, la grande majorité des vestiges publics et religieux n’existe plus.

Lorsque la ville a été « libérée » en 1912 par l’armée grecque (après la grande bataille de Giannitsa), un incendie en a détruit une bonne partie, tout comme l’incendie de 1917 a détruit la plus grande partie du quartier juif de Thessalonique. Avec l’échange de population entre 1922 et 1923 (entre les chrétiens d’Anatolie et les musulmans de Grèce), la population turque de Giannitsa (déjà en partie vidée) n’était plus qu’un vieux souvenir à combattre.

La reconstruction grecque au dessus de l’histoire

C’est ce à quoi s’est attelé par la suite l’État-nation grec et son roman national. Si sa fondation est généralement datée à la fin du XIVe siècle (1385), sa véritable fondation, essentielle aux Grecs, serait 1912, date à laquelle la ville est « purgée » de ses éléments turcs (entendons ici musulmans). Les pouvoirs publics de la ville ont alors mené une politique progressive d’effacement de toute trace antérieure à 1912 dans le bâti. Systématiquement, sur le long terme, les bâtiments ottomans sont alors détruits pour reconstruire une ville bien grecque. Les mosquées et autres centres religieux soufis, surtout après la disparition de la population musulmane n’étaient plus qu’une gêne dans le paysage public. Loin de se soucier des images de cartes postales françaises, on détruit une mosquée dans le nord de la ville pour reconstruire par-dessus, l’église St. Pierre et St. Paul. En même temps que le tekke du sud-est de la ville se transforme lui en église Ste. Paraskevi, dont les finitions tardent toujours et sa haute forme grise surplombe toujours la colline.

Ce qui n’a pas été détruit ou transformé, est alors laissé à l’abandon pendant des décennies. Une mosquée, reste d’un complexe soufi, qui se trouve actuellement dans une caserne abandonnée, a été à moitié détruite pendant la Junte, mais reste aujourd’hui à l’abandon pour la plus grande joie de la jeunesse giannitsiote, qui a tout le loisir de grimper en haut du minaret branlant lors de nuits étoilées. Quant au hammam de la famille Evrenos, en plein centre-ville, il est lui sans doute beaucoup moins alternatif ou romantique, étant laissé en friche et oublié, tout comme la mosquée d’Iskender bey, qui s’offre une place de choix en face de la gare routière.

C’est ce qui a donc conduit Giannitsa à devenir une ville importante pour la région (plus de 30 000 habitants au cœur agricole de la Grèce), mais totalement oubliée, tant par les Grecs eux-mêmes que les touristes étrangers qui se rendent en nombre à Pella, quelques kilomètres plus à l’est de Giannitsa. Seuls quelques Turcs, descendants des familles musulmanes de Yenice reviennent sur les lieux de mémoire de leurs ancêtres, ce que font symétriquement, les familles grecques d’Asie mineure (et plus particulièrement pontiques) en montant notamment à Panagia Soumela du Pont (nord-est de la Turquie actuelle).

Néanmoins, les pouvoirs publics se sont très récemment rendus compte du potentiel attractif que pouvait avoir cette autre facette de la Grèce. Le maire de Thessalonique depuis 2011, le libéral Giannis Boutaris, a réinvoqué une mémoire ottomane de la ville et entrepris de développer un tourisme turc, autour notamment de la maison Atatürk, mais aussi en entamant un travail de restauration des bâtiments musulmans. Cette tendance gagne également peu à peu Giannitsa et son équipe municipale, qui voient dans le tourisme turc un moyen de dynamiser l’économie de la ville, touchée comme partout par la crise. C’est donc une nouvelle forme de tourisme, le tourisme ottoman, qui pourrait parvenir à créer les conditions afin de dépasser un nationalisme grec antiturc inscrit dans l’espace.

Il reste juste à savoir sous quelles formes pourrait se développer la mise en valeur de ce patrimoine ottoman et quel travail culturel et intellectuel peut se greffer autour, de manière à ne pas non plus obtenir par la suite un « Disneyland ottoman », simplement motivé par l’appât du gain.


Article rédigé par Lukas Tsiptsios

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