« Retiré des affaires ?, interroge Emmanuel Fansten. Rien n’est moins sûr. Un rapport de police confidentiel, que Libération a pu consulter, montre que le Chacal aurait au contraire joué un rôle clé dans le scandale qui secoue actuellement les principaux services de lutte antidrogue. Pendant plus de dix ans, son officier traitant n’était autre que François Thierry, l’ex-patron de l’Office des stups, mis en examen fin août pour «complicité de trafic de stupéfiants» et visé par une procédure administrative de retrait d’habilitation. Jusqu’ici, le commissaire a surtout dû s’expliquer sur ses liens troubles avec un autre de ses indics, Sofiane H., accusé d’avoir importé plusieurs dizaines de tonnes de cannabis au cours des dernières années, sous couvert d’opérations de renseignement. En réalité, ce système aurait été mis en place il y a près de dix ans avec l’aval des plus hautes autorités policières. Et surtout, le soutien actif du Chacal... »

Reprenons la lecture des articles de Emmanuel Fansten...

Michel Peyret


Info «Libé»

Stups : le «Chacal», source du scandale

Ancien des GAL espagnols, pointure redoutée du milieu, cet homme insaisissable avait une autre facette : indic pivot pour la stratégie du commissaire François Thierry. Une révélation de «Libé» qui souligne une nouvelle fois le jeu trouble de l’ancien patron de l’Office antidrogue.

Libération Par Emmanuel Fansten — 28 septembre 2017

Portrait du «Chacal». Réalisation «Libération» d’après une photo DR

Sa véritable identité est un des secrets les mieux gardés de la République. A la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ) comme à la direction des enquêtes douanières, la plupart de ceux qui ont travaillé avec lui connaissent uniquement son surnom : «le Chacal».

Inscrit sous un faux nom au bureau central des sources, présenté tour à tour comme un riche homme d’affaires, un tueur professionnel, un juge de paix, un ancien mercenaire reconverti dans le trafic d’armes, un agent du Mossad, un indic protégé au plus haut niveau de l’Etat à Paris comme à Madrid, l’homme est aussi insaisissable que sa légende. «C’est l’indic de toute la France policière et douanière», glisse un célèbre pénaliste parisien, familier des affaires de stups. Interrogé par un juge en mars 2016 au sujet du Chacal, un ancien haut responsable du renseignement douanier avait levé un coin de voile sur ce mystérieux informateur. «C’est un personnage qui a fait bénéficier la DNRED [Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, ndlr], comme d’autres services français, d’un carnet d’adresses très étoffé qui nous a valu, pour ce qui nous concerne, d’être mis en relation, notamment avec des autorités étrangères, ce qui a augmenté considérablement notre efficacité. Il est retiré depuis longtemps des affaires.»

Ambulance

Retiré des affaires ? Rien n’est moins sûr. Un rapport de police confidentiel, que Libération a pu consulter, montre que le Chacal aurait au contraire joué un rôle clé dans le scandale qui secoue actuellement les principaux services de lutte antidrogue. Pendant plus de dix ans, son officier traitant n’était autre que François Thierry, l’ex-patron de l’Office des stups, mis en examen fin août pour «complicité de trafic de stupéfiants» et visé par une procédure administrative de retrait d’habilitation.

Jusqu’ici, le commissaire a surtout dû s’expliquer sur ses liens troubles avec un autre de ses indics, Sofiane H., accusé d’avoir importé plusieurs dizaines de tonnes de cannabis au cours des dernières années, sous couvert d’opérations de renseignement. En réalité, ce système aurait été mis en place il y a près de dix ans avec l’aval des plus hautes autorités policières. Et surtout, le soutien actif du Chacal.

Né en 1952, d’origine algérienne, l’homme aujourd’hui connu sous le faux nom d’Alain David Benhamou fait ses armes à Cannes, avant d’apparaître dans les radars du crime organisé au début des années 80. La légende raconte qu’il a réussi à rejoindre l’Espagne dans une ambulance après s’être échappé du palais de justice de Nice. A l’époque, il est surtout connu pour être un tueur et recruteur des Groupes antiterroristes de libération (GAL), ces escadrons de la mort recrutés et payés par Madrid pour éliminer les militants basques réfugiés en France. Entre décembre 1983 et juillet 1987, une trentaine d’assassinats sont commis sur le sol français. En échange de leurs services, le Chacal et ses associés sont autorisés à organiser le trafic de drogue autour de Marbella, nouvelle capitale européenne de la came. La fin de la «guerre sale» et la disparition des GAL vont ouvrir une période de prospérité sur la Costa del Sol, où de nombreux truands français ont trouvé refuge.

Dans les années 90, avec son associé Charles Ferran, dit «le Grand», ancien garde du corps de Jacques Chaban-Delmas et autre figure des GAL, le Chacal règne de façon incontestée sur le sud de l’Espagne. Il n’hésite pas à parader dans le port de Marbella au volant de sa Lotus jaune, vêtu d’un pantalon léopard et d’une veste en python, avec un pistolet-mitrailleur Uzi sur le siège passager. C’est aussi à cette époque que le Chacal commence à collaborer activement avec la police française. Recruté d’abord par la PJ de Bordeaux, il est rapidement redirigé vers la Direction des enquêtes douanières, avec qui il fera quelques belles affaires, puis vers le Service interministériel d’assistance technique (Siat), la cellule qui chapeaute l’ensemble des indics et gère les infiltrés, où il est pris en charge par François Thierry.

Ballots de shit

Au sommet de la PJ, l’échec patent de la lutte antistups et la pression politique poussent un petit nombre de responsables policiers à repenser entièrement le dispositif. L’objectif de la Direction centrale est alors de monter en puissance dans la lutte contre les trafics et l’économie souterraine. Plusieurs initiatives visent à incarner cette nouvelle stratégie, présentée comme révolutionnaire place Beauvau. Des équipes communes de renseignement sont mises en place entre la France et l’Espagne, afin d’intensifier les échanges. Les policiers espagnols ayant été autorisés par le passé à traverser la frontière pour venir traquer les militants d’ETA, leurs collègues français veulent pouvoir faire de même avec les centaines de truands français qui coulent des jours paisibles dans le sud de l’Espagne. A partir de 2008, un programme de recrutement massif d’informateurs est établi, afin d’infiltrer progressivement le système. Un homme joue alors un rôle décisif dans ce nouveau dispositif. Grand patron du Siat ayant la haute main sur l’ensemble des indics, François Thierry est au coeur des opérations.

En mars 2009, l’interpellation dans le sud de l’Espagne d’un des plus gros trafiquants français, Sofiane H., va lui donner l’occasion de recruter sa meilleure source et de passer à une phase opérationnelle. A nouveau, c’est grâce à l’entregent du Chacal que le patron des stups parvient à retourner Sofiane H. dans sa cellule espagnole, par l’intermédiaire d’une de leurs connaissances communes, Daniel S., un trafiquant bien connu des services de police. Ce recrutement majeur, au centre même du trafic, va permettre la mise en place de nouvelles opérations ultra-secrètes, baptisées «Myrmidon», dont le principe a été largement éventé dans la presse ces derniers mois. Contrairement à ce que prétend aujourd’hui la DCPJ, ces opérations ne débutent pas en avril 2010, mais cinq mois plus tôt, dès décembre 2009. Toujours avec la participation active du Chacal. Jusqu’ici, rien n’avait filtré sur cette première opération, qui préfigure pourtant toutes les suivantes.

Ce 28 décembre 2009, François Thierry arrive en éclaireur sur la Costa del Sol. Le patron du Siat est accompagné de trois policiers, dont un de l’Office des stups. Une enquête préliminaire a été ouverte deux semaines plus tôt par la Juridiction interrégionale spécialisée de Paris et une demande de livraison surveillée transmise à un juge de Malaga. Côté espagnol, l’affaire est suivie par une antenne spécialisée de l’Udyco (équivalent local de la DCPJ). Dans la nuit du 2 janvier, peu avant 3 heures du matin, un premier stock de 1,5 tonne de résine est déchargé sur la plage de Puerto Banus, dite «del rodeito». En dépit de son habillage juridique, l’opération est gérée dans la plus grande opacité. A Paris, le patron de l’Office lui-même n’a pas été informé de son déroulement. Seul le cercle rapproché de «FT» participe au déchargement, pendant que Sofiane H. donne ses consignes par téléphone depuis sa cellule.

Symbole du flou qui règne cette nuit-là, François Thierry est brièvement interpellé au milieu des ballots de shit par deux officiers de la Guardia Civil, avant que des policiers de l’Udyco n’interviennent in extremis pour le sauver de ce mauvais pas. Passé ce coup de chaud, la drogue est ensuite transportée dans une villa sur les hauteurs d’Estepona, toujours avec l’appui logistique du Chacal. Quelques semaines plus tard, deux tonnes arriveront par le même canal. La similitude ne doit rien au hasard. Même plage de déchargement, mêmes zones de stockage, même rôle central du Chacal : vingt ans plus tard, la police française a recyclé les vieux réseaux du GAL pour monter ses propres opérations secrètes.

La stratégie consiste à suivre la drogue vendue par les réseaux de Sofiane H. afin d’identifier les filières d’acheminement, au risque d’enrichir le trafiquant et de perdre une grande partie de la marchandise. A l’époque, le rapport policier confidentiel auquel Libération a eu accès pointe les «incohérences», les «irrégularités» et les «montages suspects» qui entourent cette première opération «Myrmidon». Mais au sommet de la DCPJ, personne ne bronche. «En interne, le sujet était devenu totalement tabou, se souvient un policier en poste à l’époque. La version officielle était que l’opération Myrmidon constituait une première en la matière et qu’elle avait été couronnée d’un très grand succès.» Côté espagnol, pourtant, l’interpellation rocambolesque du commissaire Thierry, l’ombre du Chacal et les conditions pour le moins floues de l’opération de déchargement sur la plage ont fait quelques vagues. A Madrid, l’opération a même été rebaptisée opération «Sastre» (pour «désastre»). Signe de cet agacement, le juge espagnol ayant autorisé la livraison surveillée ne tarde pas à demander ce que sont devenues les 3,5 tonnes entrées en Espagne avec son autorisation.

«Désastre»

Alors que l’opération n’a donné lieu qu’à une seule saisie de 600 kilos à Marseille, en janvier 2010, François Thierry va livrer une autre version aux Espagnols, leur expliquant qu’elle aurait débouché sur huit interpellations et la saisie de 1,86 tonne de cannabis. Parmi les saisies présentées dans ce compte rendu, deux sont censées avoir eu lieu avant même que la drogue n’arrive en Espagne. Un montage grossier. «Le compte rendu de la livraison mettait en évidence que les résultats avaient été maquillés et falsifiés pour contenter l’autorité judiciaire espagnole», souligne le rapport de police consulté par Libé.

A Nanterre comme à Beauvau, pourtant, les hauts responsables policiers sont ravis. Combien d’entre eux connaissent alors le rôle exact du Chacal dans ces opérations ? Savent-ils que l’ex-mercenaire du GAL est un acteur clé du nouveau système mis en place ? Début avril 2010, après plusieurs semaines sur la Costa del Sol, l’équipe de policiers français quitte finalement l’Espagne. Auréolé de son dernier succès et fort de ses nouveaux indics, François Thierry est attendu chaleureusement à Paris, où la tête de l’Office central des stups vient de lui être formellement confiée. Quant au Chacal, il se serait récemment retiré en Amérique du Sud. Mais personne n’en est tout à fait sûr.


Histoire

Les GAL hantent toujours l’Espagne

Les milices créées par Madrid dans les années 80 ont exécuté plusieurs dizaines de membres d’ETA en France.

Libération Par Emmanuel Fansten — 28 septembre 2017

Les Groupes antiterroristes de libération ont frappé des deux côtés de la frontière franco-espagnole entre 1983 et 1987. Ici, à Biarritz. Photo Daniel Velez. AFP

Nos révélations sur l’existence et le rôle du Chacal dans le scandale français des stups risquent de réveiller quelques fantômes de l’autre côté des Pyrénées. Le parcours de cet ancien tueur reconverti dans les affaires, protégé en très haut lieu, ravive en effet une des pages les plus noires de la démocratie espagnole. Au début des années 80, en plein conflit séparatiste basque, Madrid ne supporte plus de voir les militants armés d’ETA tuer des innocents sur son sol avant de se réfugier dans le Pays basque français.

Face à l’inertie du gouvernement de François Mitterrand, qui refuse d’extrader les terroristes présumés, Madrid décide alors de créer clandestinement les Groupes antiterroristes de libération (GAL). L’objectif assumé de ces escadrons de la mort est d’«assassiner les assassins» en vengeant chaque attentat d’ETA, mais aussi de semer la terreur sur le sol français afin de retourner l’opinion publique, jugée trop favorable à la cause basque.

Le recrutement des tueurs s’opère principalement dans les rangs des barbouzes d’extrême droite, où se croisent anciens mercenaires, soldats perdus de l’Algérie française et anciens gros bras du Service d’action civique, le célèbre service d’ordre gaulliste dissous en 1982. Mais les GAL s’appuient aussi sur des équipes de voyous venus de Bordeaux, Marseille ou Cannes, comme le Chacal, rompus au maniement des armes et attirés par les primes accordées à chaque assassinat d’un «etarra» (militant d’ETA) ciblé par l’organisation.

Entre décembre 1983 et juillet 1987, une trentaine d’assassinats sont commis en France. C’est la vague d’attentats la plus meurtrière sur le territoire depuis la guerre d’Algérie. Charles Pasqua sera le premier à accuser ouvertement le gouvernement espagnol d’être derrière les GAL. Au nom de la nouvelle coopération antiterroriste entre les deux pays, lancée en 1986, et en signe d’apaisement, le ministre de l’Intérieur d’alors autorise une vague d’expulsions de militants basques réfugiés en France, accélérant la disparition des GAL.

Au cours des années suivantes, tout est fait pour éviter le grand déballage sur cette «guerre sale». De Bayonne à Bordeaux, la plupart des enquêtes judiciaires s’enlisent, quand elles ne sont pas directement freinées par le pouvoir politique. Les rares procès qui ont finalement lieu en France aboutissent uniquement à la condamnation de lampistes, malgré la mise au jour de complicités au sein de l’appareil policier français. «La raison d’Etat prime sur tout», justifie alors le procureur de Bayonne.

En Espagne, les enquêtes sur les GAL, confiées au célèbre juge d’instruction Baltasar Garzón, font beaucoup plus de bruit. Des hauts responsables policiers sont inculpés, éclaboussant au passage une partie de la classe politique. A l’été 1998, un procès historique se tient à Madrid, à l’issue duquel un ancien ministre de l’Intérieur, José Barrionuevo, est condamné à dix ans de prison. Mais trente ans plus tard, cette période est très loin d’avoir livré tous ses secrets. Un tiers de la quarantaine d’attentats attribués aux GAL n’ont jamais été élucidés. Pas plus que les liens entre l’organisation et le trafic de drogue.