« Nous demeurons fidèles, confirme Lénine, sans réserve, à la déclaration que nous avons faite le 13 octobre 1915, dans le n° 47 de l'organe central de notre Parti, le Social-Démocrate, qui paraissait à Genève. Nous y disions que, si la révolution triomphait en Russie et si un gouvernement républicain désireux de continuer la guerre impérialiste, la guerre en alliance avec la bourgeoisie impérialiste d'Angleterre et de France, la guerre pour la conquête de Constantinople, de l'Arménie, de la Galicie, etc., etc., accédait au pouvoir, nous serions ses adversaires résolus, nous serions contre la « défense de la patrie » dans cette guerre.

C'est à peu près ce qui s'est produit... »

Reprenons la lecture de la lettre de Lénine aux ouvriers suisses...

Michel Peyret


 

1917

Rédigé  le 26 mars (8 avril) 1917.
Paru le I° mai 1917, dans le n°8 de « Jugend Internationale », revue de la Jeunesse socialiste suisse.
Conforme au manuscrit.

  Lettred'adieu aux ouvriers suisses


Lénine


Chers camarades ouvriers suisses,

En quittant la Suisse pour la Russie afin de poursuivre dans notre patrie l'action révolutionnaire internationaliste, nous, membres du Parti ouvrier social-démocrate de Russie uni autour du Comité central (pour le distinguer d'un autre parti qui porte le même nom, mais qui est uni autour du Comité d'organisation), nous vous adressons notre salut fraternel et l'expression de notre profonde reconnaissance pour votre attitude amicale à l'égard des émigrés.

Si les social-patriotes et les opportunistes avérés, les « grütliens » suisses qui ont, comme les social-patriotes de tous les pays, quitté le camp du prolétariat pour rejoindre celui de la bourgeoisie, si ces gens-là vous ont ouvertement appelés à combattre l'influence pernicieuse des étrangers sur le mouvement ouvrier suisse - et si les social-patriotes et les opportunistes camouflés, qui sont en majorité parmi les chefs du parti socialiste suisse, ont mené sous une forme camouflée la même politique - nous devons déclarer que nous avons rencontré une ardente sympathie parmi les ouvriers socialistes-révolutionnaires suisses, alignés sur la position internationaliste, et que nos relations de camaraderie avec eux nous ont été très profitables.

Nous avons toujours été extrêmement circonspects en abordant les questions du mouvement ouvrier suisse, que l'on ne peut connaître qu'au prix d'un long travail sur place. Mais ceux d'entre nous - 10 à 15 personnes tout au plus - qui étaient membres du Parti socialiste suisse, jugeaient de leur devoir de défendre résolument, sur les problèmes généraux et essentiels du mouvement socialiste international, notre point de vue, celui de la « gauche de Zimmerwald», et de combattre fermement le social-patriotisme aussi bien que la tendance dite de « centre » à laquelle appartiennent R. Grimm, F. Schneider, J. Schmid, etc., en Suisse, KautskyHaase et l'« Arbeitsgemeinschaft » en Allemagne, Longuet, Pressemane, etc., en France, Snowden, Ramsay McDonald, etc., en Angleterre, TuratiTreves et leurs amis en Italie, et le parti déjà cité du « Comité d'organisation » ( AxelrodMartovTchkhéidzé, Skobélev, etc.) en Russie.

Nous avons milité solidairement avec les sociaux-démocrates révolutionnaires suisses, groupés en partie autour de la revue Freie Jugend, qui ont rédigé, répandu l'exposé des motifs du referendum (en allemand et en français) exigeant la convocation en avril 1917 d'un congrès du parti destiné à trancher la question de l'attitude envers la guerre, qui ont proposé au congrès cantonal zurichois de Töss la résolution des jeunes et de la « gauche » sur la question de la guerre, qui ont édité et diffusé dans certaines localités de la Suisse romande, en mars 1917, un tract en français et en allemand intitulé Nos conditions de paix, etc.
Nous adressons un salut fraternel à ces camarades avec qui nous avons travaillé la main dans la main, en adeptes du même idéal.

Nous n'avons jamais douté et nous ne doutons pas le moins du monde que le gouvernement impérialiste de l'Angleterre n'autoriserait à aucun prix le départ en Russie des internationalistes russes, adversaires irréductibles du gouvernement impérialiste de Goutchkov-Milioukov et Cie, adversaires irréductibles de la poursuite par la Russie de la guerre impérialiste.
Nous devons nous arrêter brièvement, à ce propos, sur notre conception des tâches de la révolution russe. D'autant plus que nous pouvons et nous devons nous adresser, par l'intermédiaire des ouvriers suisses, aux ouvriers allemands, français et italiens parlant les mêmes langues que la population de la Suisse, laquelle bénéficie jusqu'à ce jour des bienfaits de la paix et, relativement, du maximum de liberté politique.

Nous demeurons fidèles, sans réserve, à la déclaration que nous avons faite le 13 octobre 1915, dans le n° 47 de l'organe central de notre Parti, le Social-Démocrate, qui paraissait à Genève. Nous y disions que, si la révolution triomphait en Russie et si un gouvernement républicain désireux de continuer la guerre impérialiste, la guerre en alliance avec la bourgeoisie impérialiste d'Angleterre et de France, la guerre pour la conquête de Constantinople, de l'Arménie, de la Galicie, etc., etc., accédait au pouvoir, nous serions ses adversaires résolus, nous serions contre la « défense de la patrie » dans cette guerre.

C'est à peu près ce qui s'est produit. Le nouveau gouvernement de la Russie, qui a mené des pourparlers avec le frère de Nicolas Il, au sujet de la restauration de la monarchie en Russie et au sein duquel les postes les plus importants, les postes décisifs, appartiennent aux monarchistes Lvov et Goutchkov, tente de tromper les ouvriers russes avec le mot d'ordre : « Les Allemands doivent renverser Guillaume » (très juste ! mais pourquoi ne pas ajouter les Anglais, les Italiens, etc., doivent renverser leurs rois et les Russes leur monarchistes Lvov et Goutchtov ?). En lançant ce mot d'ordre et en ne publiant pas les traités impérialistes de brigandage conclus par le tsarisme avec la France, l'Angleterre, etc., et confirmés par le gouvernement Goutchkov-Milioukov-Kérenski, ce gouvernement s'efforce de faire passer sa guerre impérialiste contre l'Allemagne pour une guerre « défensive » (c'est-à-dire juste et légitime même du point de vue du prolétariat), de faire passer pour la « défense » de la république russe (qui n'existe pas encore en Russie et que les Lvov et les Goutchtov ne se sont même pas engagés encore à instaurer !) la défense des buts impérialistes de brigandage et de rapine du capital russe, anglais, etc.

Si les dernières dépêches sont exactes, d'après lesquelles une sorte de rapprochement serait intervenu sur le mot d'ordre - « Nous menons une guerre défensive tant que les Allemands n'auront pas renversé Guillaume » - entre les social-patriotes russes avérés (du genre PlékhanovZassoulitch, Potressov, etc.) et le parti du « centre », le parti du « Comité d'organisation », le parti de Tchkhéidzé, Skobélev, etc., si ces dépêches disent vrai, nous combattrons avec une énergie redoublée le parti de Tchkhéidzé, Skobélev, etc., comme nous l'avons toujours combattu par le passé, pour sa politique opportuniste, hésitante et instable.

Voici notre mot d'ordre : « Aucun soutien au gouvernement Goutchkov-Milioukov ! » Quiconque prétend que ce soutien est nécessaire à la lutte contre la restauration du tsarisme trompe le peuple. Au contraire, il se trouve que justement le gouvernement Goutchkov a déjà mené des pourparlers au sujet du rétablissement de la monarchie en Russie. Seuls l'armement et l'organisation du prolétariat peuvent empêcher Goutchkov et Cie de restaurer la monarchie en Russie. Seul le prolétariat révolutionnaire de la Russie et de toute l'Europe, demeuré fidèle à l'internationalisme, peut soustraire l'humanité aux horreurs de la guerre impérialiste !

Nous ne fermons pas les yeux sur les immenses difficultés qui se dressent devant l'avant-garde révolutionnaire internationaliste du prolétariat de Russie. A une époque comme la nôtre, les changements les plus prompts et les plus brusques sont possibles. Nous avons répondu nettement et clairement dans le n° 47 du Social-Démocrate à une question qu'on est amené tout naturellement à se poser : que ferait notre Parti si la révolution le portait sur-le-champ au pouvoir ? Nous avons répondu :

  1. nous proposerions aussitôt la paix à tous les peuples belligérants;

  2. nous publierions nos conditions de paix, qui consistent dans la libération immédiate de toutes les colonies et de tous les peuples opprimés ou lésés dans leurs droits;

  3. nous commencerions sans tarder et nous achèverions l'émancipation des peuples opprimés par les Grands-Russes;

  4. nous ne dissimulons pas un instant que ces conditions seraient inacceptables non seulement pour la bourgeoisie monarchique d'Allemagne, mais aussi pour la bourgeoisie républicaine de ce pays, et non seulement pour l'Allemagne, mais aussi pour les gouvernements capitalistes de France et d'Angleterre.

Nous aurions à soutenir une guerre révolutionnaire contre la bourgeoisie allemande. Cette guerre nous la ferions. Nous ne sommes pas des pacifistes. Nous sommes les ennemis des guerres impérialistes pour le partage du butin entre capitalistes, mais nous avons toujours déclaré qu'il serait absurde pour le prolétariat révolutionnaire de répudier les guerres révolutionnaires qui peuvent se révéler indispensables dans l'intérêt du socialisme.

La tâche que nous avons esquissée dans le n° 47 du Social-Démocrate est gigantesque Elle ne peut être remplie qu'au cours d'une longue suite de grande batailles de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie. Mais ce n'est pas notre impatience, ce ne sont pas nos désirs, ce sont les conditions objectives réunies par la guerre impérialiste qui ont amené l'humanité tout entière dans une impasse et l'ont placée devant le dilemme : ou bien laisser encore périr des millions d'hommes et anéantir toute la civilisation européenne, ou bien transmettre le pouvoir dans tous les pays civilisés au prolétariat révolutionnaire, accomplir la révolution socialiste.

C'est au prolétariat russe qu'est échu le grand honneur d'inaugurer la série des révolutions engendrées avec une nécessité objective par la guerre impérialiste. Mais l'idée de considérer le prolétariat russe comme un prolétariat révolutionnaire élu par rapport aux ouvriers des autres pays nous est absolument étrangère. Nous savons parfaitement que le prolétariat de Russie est moins organisé, préparé, conscient que les ouvriers d'autres pays. Ce ne sont pas des qualités particulières, mais uniquement les conditions historiques particulières qui ont fait du prolétariat russe, pour un certain temps, peut-être très court, le chef de file du prolétariat révolutionnaire du monde entier.

La Russie est un pays paysan, l'un des pays les plus arriérés d'Europe. Le socialisme ne peut y vaincre tout de suite et spontanément. Mais le caractère paysan du pays peut, sur la base de l'expérience de 1905 et étant donné l'énorme superficie des terres restées aux mains de l'aristocratie foncière, donner une formidable ampleur à la révolution démocratique bourgeoise en Russie et faire de notre révolution le prologue de la révolution socialiste mondiale, une étape vers celle-ci.
Notre parti s'est formé dans la lutte pour ces idées, entièrement confirmées par l'expérience de l'année 1905 et du printemps 1917, en combattant sans merci tous les autres partis; et nous continuerons à lutter pour elles.

Le socialisme ne saurait vaincre spontanément et d'emblée en Russie. Mais la masse paysanne peut conduire à la révolution agraire inévitable et venue à maturité jusqu'à la confiscation de toute l'immense étendue des domaines des grands propriétaires fonciers. Nous avons toujours proclamé ce mot d'ordre et le Comité central de notre Parti ainsi que le journal de notre Parti, la Pravda, viennent de le réaffirmer à Pétersbourg. Le prolétariat combattra pour ce mot d'ordre, sans se dissimuler le moins du monde l'inéluctabilité de conflits de classe acharnés entre, d'une part, les ouvriers agricoles salariés et les paysans pauvres qui s'en rapprochent, et, d'autre part, les paysans aisés dont la situation est consolidée par la « réforme » agraire de Stolypine (1907-1914). Il ne faut pas oublier que 104 députés paysans ont présenté à la première Douma (1906) comme à la seconde (1907) un projet agraire révolutionnaire exigeant la nationalisation de toutes les terres et leur mise à la disposition de comités locaux élus suivant des principes parfaitement démocratiques.

Par elle-même, une telle transformation ne serait encore nullement socialiste. Mais elle donnerait une impulsion prodigieuse au mouvement ouvrier mondial. Elle affermirait énormément les positions du prolétariat socialiste en Russie et son influence sur les ouvriers agricoles et les paysans pauvres. Elle fournirait au prolétariat des villes la possibilité de développer, en s'appuyant sur cette influence, des organisations révolutionnaires telles que les « Soviets des députés ouvriers », de remplacer par ces organisations les anciens instruments d'oppression des Etats bourgeois, l'armée, la police, le corps des fonctionnaires, d'appliquer - sous la pression de la guerre impérialiste infiniment pénible et de ses conséquences - diverses mesures révolutionnaires tendant à contrôler la production, ainsi que la répartition des produits alimentaires.

Le prolétariat russe ne peut pas, avec ses seules forces, achever victorieusement la révolution socialiste. Mais il peut donner à la révolution russe une ampleur qui créera les conditions les meilleures pour la révolution socialiste et la commencera en un certain sens. Il peut faciliter l'intervention, dans les batailles décisives, de son allié principal, le plus fidèle, le plus sûr, le prolétariat socialiste européen et américain.

Que les gens de peu de foi s'abandonnent au désespoir devant la victoire temporaire, au sein du mouvement socialiste européen, de larbins de la bourgeoisie impérialiste aussi répugnants que les Scheidemann, les Legien, les David et Cie en Allemagne, SembatGuesdeRenaudel et consorts en France, les fabiens et les « labouristes » en Angleterre. Nous avons la ferme conviction que les flots de la révolution emporteront promptement cette sale écume du mouvement ouvrier mondial.

En Allemagne, la masse prolétarienne, qui a tant fait pour l'humanité et le socialisme par son œuvre d'organisation tenace, opiniâtre, persévérante, pendant les longues années de « l'accalmie » européenne de 1871-1914, est déjà en effervescence. L'avenir du socialisme allemand n'est pas représenté par les traîtres Scheidemann, Legien, David et Cie, ni par les politiciens hésitants, sans caractère, écrasés par la routine de la période « pacifique », tels que MM. Hause, Kautsky et leur pareils. Cet avenir appartient à la tendance qui a promu Karl Liebknecht, qui a créé le « groupe Spartacus » et qui fait sa propagande dans l'Arbeiterpolitik 1 de Brême.

Les conditions objectives de la guerre impérialiste nous garantissent que la révolution ne se bornera pas à la première étape de la révolution russe, que la révolution russe ne se bornera pas à la Russie.

Le prolétariat allemand est l'allié le plus fidèle, le plus sûr, de la révolution prolétarienne russe et mondiale.

Lorsque notre parti lança en novembre 1914 le mot d'ordre : « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile » des opprimés contre les oppresseurs, pour le socialisme, ce mot d'ordre fut accueilli par l'hostilité et les sarcasmes des social-patriotes, par le silence méfiant et sceptique, veule et attentiste, des sociaux-démocrates du « centre ». Le social-chauvin et social-impérialiste allemand David le qualifia « d'insensé », et le porte-parole du social-chauvinisme russe (et anglo-francais), socialisme en paroles et impérialisme en fait, Monsieur Plékhanov l'appela une « chimère saugrenue » (Mittelding zwischen Traum und Komödie). Quant aux représentants du centre, ils gardèrent le silence ou se livrèrent à de plates plaisanteries sur cette « ligne droite tracée dans le vide de l'espace éthéré ».

Depuis mars 1917, il n'est plus que des aveugles pour ne pas voir que ce mot d'ordre est juste. La transformation de la guerre impérialiste en guerre civile devient un fait.

Vive la révolution prolétarienne qui commence en Europe !

Sur mandat des camarades partants, membres du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (uni autour du Comité central), qui ont adopté cette lettre à leur réunion du 8 avril (nouveau style) 1917.


Notes

 Arbeiterpolitik [Politique ouvrière] : hebdomadaire de la social-démocratie de Brême de 1916 à 1919, dominé par la gauche. Il servait de point de ralliement national aux internationalistes.

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