« Cette même alliance contre les peuples, indique Galia Trepere, les dirigeants de l’impérialisme l’avaient conclue à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec Staline, à Yalta. Mais, à l’époque, le ralliement de l’ensemble du mouvement ouvrier à la lutte « des démocraties contre le fascisme » en avait masqué le caractère réactionnaire. En 1956, elle se révélait, malgré la guerre froide qui donnait quelque crédibilité à l’antagonisme irréductible opposant deux camps, la « liberté » d’un côté, le « communisme » - enfer ou paradis - de l’autre. 1956 révéla ce qui sera à la base du maintien de l’ordre impérialiste mondial jusqu’à l’effondrement de l’URSS : l’hégémonie des États-Unis dans le camp impérialiste, et la complicité de fait entre les bourgeoisies impérialistes et la bureaucratie soviétique, en même temps que celle-ci servait de bouc émissaire, justifiant le militarisme et les interventions de l’impérialisme contre les peuples... »

Reprenons la lecture du tableau révélé par Galia Trepere...

Michel Peyret


L’année 1956 : ordre impérialiste et contre-révolution stalinienne

jeudi 26 octobre 2006, par TREPERE Galia

Avec l’écrasement de la révolution ouvrière en Hongrie et la crise de Suez, les bases du nouvel ordre mondial s’affirment : derrière la guerre froide, la complicité contre les peuples de la bureaucratie soviétique et de l’impérialisme sous hégémonie des Etats.

Le 23 octobre 1956, la révolution commençait en Hongrie. Un soulèvement de toute une population dont l’élément déclencheur et unificateur était la haine de l’oppression exercée par l’URSS. La mort de Staline, en mars 1953, avait ouvert une brèche dans les dictatures des pays satellites, les rivalités entre prétendants à sa succession au sommet de la bureaucratie soviétique ayant miné l’édifice de la terreur jusque-là monolithique. La révolution hongroise fut le point culminant d’une vague de révoltes ouvrières et populaires - ouvriers de Berlin-Est en juin 1953, grève de Poznan en Pologne en juin 1956, octobre polonais la même année.

Depuis plusieurs mois déjà, en Hongrie, la contestation, encouragée par les événements en Pologne, avait débordé les milieux intellectuels. La manifestation organisée à l’initiative des étudiants, en soutien à l’octobre polonais, ce 23 octobre, fut rejointe par des dizaines de milliers d’ouvriers de la banlieue de Budapest. L’immeuble de la radio, d’où les manifestants avaient été traités de « racaille fasciste », fut assiégé, tandis qu’était déboulonnée, en un autre point de la ville, l’énorme statue de Staline. Résistant victorieusement aux assauts de la sinistre police politique, l’AVO, des milliers de manifestants s’armèrent. Le soir même, la ville était aux mains des insurgés.

 Révolution ouvrière

Une première intervention, le 24 octobre, des troupes soviétiques ne put venir à bout des insurgés. Mieux, il y eut, en maints endroits, fraternisation entre la population et les soldats russes, tant les sentiments de dignité retrouvée, de liberté, de fierté, démentaient la propagande qu’on avait servie à ces derniers. Le 30 octobre, le commandement soviétique annonçait le retrait de ses troupes. La principale revendication des insurgés satisfaite, la révolution semblait victorieuse. Mais le 4 novembre, dans la nuit, Budapest fut réveillée par les bombardements : 20 000 soldats et 2 000 chars appuyés par l’aviation investissaient la ville. Malgré une résistance héroïque qui dura jusqu’au 11 novembre, les insurgés furent écrasés, Budapest transformée en champ de ruines.

Depuis le 24 octobre, à l’appel des étudiants, la grève ouvrière s’était d’abord étendue à Budapest et à sa banlieue. Le 26, elle avait gagné tout le pays. Des conseils ouvriers, formés de délégués élus, avaient pris la direction des usines, augmenté les salaires, supprimé les normes de production, réduit la hiérarchie salariale, organisé des milices ouvrières armées. Des conseils d’usines s’étaient fédérés et avaient envoyé, dans certaines villes, des délégués à un conseil ouvrier central, comme celui de Miskolc ou de Budapest, qui prit le contrôle de toute la région, remplaça l’administration en débandade, assura le fonctionnement des services publics et le ravitaillement. La grève générale dura plusieurs semaines après la deuxième intervention soviétique, et elle ne fut vaincue que le 12 décembre. Les conseils ouvriers furent dissous, après l’arrestation et l’exécution immédiate de leurs dirigeants.

Alors que commençaient, à Budapest, les bombardements de l’armée soviétique, des troupes anglaises et françaises intervenaient en Égypte, contre la nationalisation du canal de Suez par Nasser. L’armée israélienne occupait, elle, le désert du Sinaï. Les vieilles puissances coloniales européennes déniaient aux peuples, une fois de plus, le droit à exploiter leurs propres ressources.

Cette même année, la France avait engagé toutes ses forces militaires en Algérie, y envoyant même le contingent. Depuis les bombardements de Sétif, au lendemain de l’armistice avec l’Allemagne, en 1945, elle n’avait cessé de mener une guerre larvée contre la population algérienne. À partir de février 1956, elle y déploya toutes les formes de destruction meurtrière qu’elle avait auparavant expérimentées contre la population indochinoise : utilisation massive de défoliants, déportation des populations dans des camps, utilisation systématique de la torture.

 Nouvelle génération militante

Mais, à Suez, l’intervention de la France et de l’Angleterre fut dénoncée, contre toute attente, par les États-Unis, qui apportèrent leur soutien à la plainte que Nasser avait déposée à l’ONU, et le corps expéditionnaire franco-britannique dut se retirer, ainsi que l’armée israélienne. Les États-Unis venaient de signifier au monde qu’ils entendaient désormais exercer leur leadership au sein des puissances impérialistes. Ce n’était, en réalité, que la confirmation de la position dominante qu’ils avaient acquise grâce à la guerre.

Pour toute une génération, ce fut la révélation d’un double mensonge. L’insurrection ouvrière en Hongrie, que l’Humanité avait qualifiée d’« émeute contre-révolutionnaire », révélait à quel point les régimes présentés comme progressistes parce que résultant, prétendument, de l’expansion du socialisme, étaient fondamentalement anti-ouvriers, haïs de toute la population. L’écrasement de la révolution par l’armée soviétique, avec ses dizaines de milliers de morts, faisait éclater, quelques mois après la dénonciation par Khrouchtchev des crimes de Staline, le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique, avec ou sans Staline. L’intervention à Suez des troupes coloniales ne faisait, elle, que confirmer le mensonge de la « démocratie » qu’avaient déjà révélé les sales guerres coloniales.

Cette même alliance contre les peuples, les dirigeants de l’impérialisme l’avaient conclue à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avec Staline, à Yalta. Mais, à l’époque, le ralliement de l’ensemble du mouvement ouvrier à la lutte « des démocraties contre le fascisme » en avait masqué le caractère réactionnaire. En 1956, elle se révélait, malgré la guerre froide qui donnait quelque crédibilité à l’antagonisme irréductible opposant deux camps, la « liberté » d’un côté, le « communisme » - enfer ou paradis - de l’autre.

1956 révéla ce qui sera à la base du maintien de l’ordre impérialiste mondial jusqu’à l’effondrement de l’URSS : l’hégémonie des États-Unis dans le camp impérialiste, et la complicité de fait entre les bourgeoisies impérialistes et la bureaucratie soviétique, en même temps que celle-ci servait de bouc émissaire, justifiant le militarisme et les interventions de l’impérialisme contre les peuples. Ce fut, en même temps, la première brèche dans la dictature imposée aux peuples des pays de l’Est par la bureaucratie soviétique, première brèche également dans le stalinisme, donnant naissance à la génération militante qui, menant la lutte à la fois contre l’impérialisme et la bureaucratie soviétique, sera à l’origine de Mai 68 et du renouveau des idées révolutionnaires.

P.-S. Paru dans Rouge n° 2178 du 26 octobre 2006.

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