"Or l’émancipation est, rappelle Philippe Corcuff, de Kant à Bakounine et Marx, auto-émancipation. Certes, des minorités actives davantage mobilisées y jouent un rôle particulier. Cependant, une des leçons du XXe siècle, sous une forme « hard » avec le stalinisme ou plus « soft » avec le parlementarisme social-démocrate, est le risque de transformation de ces minorités actives en nouvelles « tutelles », abîmant de fait l’auto-émancipation dans l’oligarchie. Ce risque, on le trouve encore aujourd’hui dans la focalisation sur le contenu de l’alternative à proposer face au capitalisme néolibéral, avec une fétichisation du programme. Car on oublie ainsi que les dispositifs d’auto-organisation populaire et citoyenne sont, dès maintenant, des garanties plus solides pour un processus d’émancipation que la présence de telle mesure sur une feuille de papier. Les tragédies et les échecs du mouvement ouvrier au XXe siècle nous ont appris qu’il était vain de porter une autre politique sans que cela prenne appui sur un autre rapport, plus démocratique et libertaire, à la politique..."

Reprenons la lecture de la tribune de Philippe Corcuff...

Michel Peyret


Un autre rapport à la politique pour une gauche d’émancipation

Stratégie de rassemblement et projet de société

Lundi, 17 Juillet, 2017

Humanite.fr

Et maintenant, sur quelles bases reconstruire à gauche ? Une tribune par Philippe Corcuff, sociologue, militant libertaire et altermondialiste.

​"Il n'est pas drôle de découvrir qu'on a été escroqué. C'est encore pire quand on découvre qu'on est soi-même l'escroc"

James Lee Burke, Lumière du monde (Light of the Word, 2013)

À la suite de la double séquence électorale, la gauche est rapetissée. Le risque est d’accroître la décomposition et le brouillard qui l’accompagne en continuant sur la voie de bricolages à courte vue, de raccourcis électoralistes ou d’incantations révolutionnaristes quant à une magique grève générale. Déjà, le manifeste « Refondations » initié par Charles Fiterman en avril 1991 s’efforçait d’échapper à l’impasse stalinienne pour le communisme et à l’impasse sociale-libérale pour la social-démocratie. Vingt-six ans de « refondation de la gauche » par « la gauche de la gauche » ! Avec quels effets ? S’il s’agissait, plus fondamentalement, d’inventer une troisième grande politique d’émancipation, de « sortie de l’homme hors de l’état de tutelle », selon l’expression de Kant en 1784, après la politique républicaine-démocratique aux XVIIIe et XIXe siècles et la politique socialiste-communiste aux XIXe et XXe siècles ?

Or l’émancipation est, de Kant à Bakounine et Marx, auto-émancipation. Certes, des minorités actives davantage mobilisées y jouent un rôle particulier. Cependant, une des leçons du XXe siècle, sous une forme « hard » avec le stalinisme ou plus « soft » avec le parlementarisme social-démocrate, est le risque de transformation de ces minorités actives en nouvelles « tutelles », abîmant de fait l’auto-émancipation dans l’oligarchie.

Ce risque, on le trouve encore aujourd’hui dans la focalisation sur le contenu de l’alternative à proposer face au capitalisme néolibéral, avec une fétichisation du programme. Car on oublie ainsi que les dispositifs d’auto-organisation populaire et citoyenne sont, dès maintenant, des garanties plus solides pour un processus d’émancipation que la présence de telle mesure sur une feuille de papier. Les tragédies et les échecs du mouvement ouvrier au XXe siècle nous ont appris qu’il était vain de porter une autre politique sans que cela prenne appui sur un autre rapport, plus démocratique et libertaire, à la politique. Et pourtant, nombreux sont ceux qui recommencent comme avant… Pis, certains voient la solution hégémonique dans un mouvement naissant constitué par un leader autour de lui, la France insoumise.

Qu’un « vote utile » à gauche ait pu se cristalliser ponctuellement à la présidentielle sur Jean-Luc Mélenchon est incontestable. Que des énergies citoyennes et militantes s’y soient investies avec sincérité, aussi. Cependant, les élections législatives ont vite montré le retour d’une certaine indifférence populaire vis-à-vis de la politique des tutelles, fussent-elles rebelles. Il faut prendre garde à l’illusionnisme du feu de paille dont le NPA et le Front de gauche ont déjà été victimes. Rien ne vaut l’exploration pluraliste et dialoguante d’une variété de chemins possibles. L’autoroute unique et le diktat du ralliement : on a trop souvent donné !

Il faudrait plutôt être radical, au sens étymologique de reprendre les choses à la racine : partir des résistances et des alternatives localisées pour tenter patiemment de bâtir des convergences. Et donner une place aux paroles populaires (notamment parmi les ouvriers et les employés) plutôt que d’attribuer un quasi-monopole de la représentation du « peuple » aux couches moyennes, comme le plus souvent dans les organisations de la gauche radicale, la France insoumise comprise.

Dernier ouvrage paru : Pour une spiritualité sans dieux, éditions Textuel.