"Que les Français aient choisi, nous dit Jean-Benoît Nadeau, de commémorer un mouvement populaire demeure une curiosité, en soi. En Amérique du Nord, l’action de la rue est toujours interprétée comme signe d’instabilité. Les Français, eux, l’ont intégrée au théâtre politique. Dans une culture marquée par le centralisme et le jacobinisme, l’action de la rue est davantage qu’une simple soupape qui permet de relâcher la pression : elle agit comme tribune politique. Il est fascinant que le pouvoir de la rue en France soit presque toujours conforté par une partie des élites, qui prend presque toujours parti pour elle, en s’y mêlant parfois. C’est ce qui distingue le plus les Français des Anglais. À Londres, les grandes émeutes ont été très nombreuses dans l’histoire, mais la bourgeoisie et la noblesse anglaise s’en sont toujours tenues loin. En France, au contraire, une partie des élites a toujours cherché à en profiter pour défier le pouvoir..."

Reprenons la lecture des réflexions de Jean-Benoît Nadeau...

Michel Peyret


Pourquoi le 14 juillet?

Jean-Benoît Nadeau11 juillet 2016 |Jean-Benoît Nadeau | 

Photo: Stéphane de Sakutin Agence France Presse Jour de la Bastille

J’ai toujours trouvé étrange que les Français aient choisi le 14 juillet pour date de leur fête nationale.

La Révolution française ne manque pas de dates autrement plus significatives, comme le 17 juin (création de l’Assemblée nationale), le 4 août (abolition des privilèges nobiliaires), le 26 août (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen), le 21 septembre (abolition de la monarchie) ou le 21 janvier (exécution du roi).

Non, finalement, ils ont opté pour un épisode relativement insignifiant : la prise de la Bastille. Dans cette ancienne forteresse recyclée en prison, sans valeur stratégique, une centaine de soldats, dont 82 invalides, gardaient 7 prisonniers (4 faussaires, 2 fous et un délinquant sexuel). L’assaut, qui a fait environ 100 morts parmi les attaquants, a connu une forte répercussion en son temps, mais ce n’était pas le premier soulèvement populaire parisien, ni le plus terrible, ni même celui qui eut le plus de conséquences.

Ce n’est qu’en 1880 que le 14 juillet est devenu date officielle de la fête nationale. Les motifs sont nébuleux, mais le législateur cherchait une fête de réconciliation dans une nation divisée par des extrêmes et toujours au bord de l’explosion.

Une curiosité

Que les Français aient choisi de commémorer un mouvement populaire demeure une curiosité, en soi.

En Amérique du Nord, l’action de la rue est toujours interprétée comme un signe d’instabilité. Les Français, eux, l’ont intégrée au théâtre politique. Dans une culture marquée par le centralisme et le jacobinisme, l’action de la rue est davantage qu’une simple soupape qui permet de relâcher la pression : elle agit comme tribune politique.

Il est fascinant que le pouvoir de la rue en France soit presque toujours conforté par une partie des élites, qui prend presque toujours parti pour elle, en s’y mêlant parfois. C’est ce qui distingue le plus les Français des Anglais. À Londres, les grandes émeutes ont été très nombreuses dans l’histoire, mais la bourgeoisie et la noblesse anglaise s’en sont toujours tenues loin. En France, au contraire, une partie des élites a toujours cherché à en profiter pour défier le pouvoir.

Dans le théâtre politique français, le pouvoir de la rue est tellement implanté que son action est presque toujours chorégraphiée. Un ami, préfet, me racontait un jour que pour toute manif, même pacifique, il doit autant que possible disposer d’escouades antiémeutes — les fameux CRS. Pas parce qu’il y a un risque de grabuge. Mais tout simplement pour signifier aux organisateurs qu’ils sont entendus du pouvoir et les conforter auprès de leur propre base. En fait, le grabuge survient s’il omet de mettre des CRS : c’est alors que la base risque de se révolter à la fois contre le pouvoir et contre ses organisateurs, qui manquent de sérieux.

Je vois également un lien entre cette chorégraphie du pouvoir de la rue et la culture particulière des Français pour la dispute et la discussion. Un sociologue québécois qui travaille à Paris comme consultant m’a expliqué que dans la culture organisationnelle française le débat est tellement essentiel que c’est son absence qui provoque le trouble. Même quand la décision est prise, la direction aura toujours plus de coopération du personnel si elle prévoit une tribune pour en débattre — même inutilement, puisque la décision est prise. En fait, les relations de travail deviennent exécrables quand la discussion n’est pas tolérée.Je profite de ce 14 juillet pour m’inquiéter, à l’instar du collègue Christian Rioux, que si peu de jeunes Québécois étudient en France. Et j’ajouterais que je suis également soucieux que la France ne soit pas davantage une priorité pour les entreprises québécoises. (En Europe, le principal partenaire économique du Québec est le Royaume-Uni.)

Il est vital que davantage de Québécois aient une prise sur le plus important pays de la francophonie et s’intègrent, à divers degrés, dans son appareillage socio-économique. En toute logique, après plus de 50 ans de coopération France-Québec, il devrait y avoir beaucoup plus de Québécois dans la machine politico-administrative française.

C’est dommage pour le Québec, pour la Francophonie et pour la France. Je le dis sans ironie : à en juger par le nombre de Français qui viennent étudier et faire carrière au Québec, la France a clairement besoin du Québec — qui est désormais perçu comme un parangon de modernité.

Ce manque d’intérêt des Québécois pour la France est d’autant plus bizarre que les Français n’ont jamais été aussi accueillants envers les Québécois et même tolérants des différences.

Mais je n’ai pas la moindre idée de la manière de corriger ce défaut d’intérêt des Québécois : il faut dire que la France, depuis une quinzaine d’années, projette l’image d’une société bloquée. C’est loin d’être le cas, à mon avis, mais il ne fait aucun doute que cette sinistrose obsessive nuit considérablement à son attrait.