« Mais, précise Yvon Quiniou, il y un second degré de lecture qui est tout aussi intéressant, mais peut prêter à débat. Il s’agit de la façon dont cette expérience, qui a finalement échoué  plus de 70 ans après, aura été jugée politiquement par ceux qui la soutenaient dans les partis communistes de la 3ème Internationale ou, encore et c’est plus important, par les intellectuels et les hommes politiques d’aujourd’hui. En rappelant d’abord cette évidence : quelle qu’ait été la réalité positive de certains de ses aspects dans l’ordre des acquis sociaux surtout, elle a été aussi caractérisée par un système stalinien à la fois criminel à un degré rare et violemment anti-démocratique, jusqu’à sa dénonciation par Khrouchtchev après la mort de Staline, et ensuite, par une bureaucratisation de l’économie qui ne la guère stimulée. Pourtant, c’est le premier aspect qui doit retenir notre attention, avec la question décisive : était-ce du communisme ou, plus modestement du socialisme ?... » 

Reprenons la lecture de l'article de Yvon Quiniou...

Michel Peyret


Que reste-t-il de la révolution d'Octobre?

"L'Humanité" publie un Hors-série consacré à la révolution d'Octobre d'un grande richesse: multiplicité des angles d'attaques, qualité des contributions, conséquences pour notre présent. Le communisme est-il mort? On en sort convaincu que non, si on le distingue radicalement du stalinisme qui a dominé en URSS.

Que reste-t-il de la révolution d’Octobre ?

Un Hors-série de « L’Humanité » 

« L’Humanité », dirigée par P. Le Hyaric,  a eu la bonne idée d’anticiper le centenaire de la révolution d’Octobre par un Hors-série d’une grande richesse à la fois par le nombre et la variété de ses contributeurs (historiens, politologues, hommes politiques, philosophes même) et la qualité de leurs interventions. On peut et doit lire cet ensemble de deux manières.

Au premier degré, on appréciera la plupart des textes, l’intérêt des illustrations et la variété des champs abordés : le parcours de Lénine lui-même très clairement résumé par F. Gulli ; la nouveauté radicale de cette révolution qui se voulait elle-même radicale et inspirée de Marx ; son caractère populaire, lié aux soviets, avant que le parti bolchevique ne s’en empare ; l’écho qu’elle a eu dans le monde entier pendant près d’un siècle, avec des effets politiques positifs un peu partout mais aussi des résistances à l’échelle du monde, assez insupportables par l’anti-communisme qui les animaient ; l’imaginaire tiré de la Révolution française qui la propulsait et que plusieurs historiens, dont J.-N. Ducange, évoquent ; des acquis sociaux incontestables et immédiats comme l’égalité hommes/femmes, la première qui ait été instaurée dans l’histoire ; enfin, l’explosion culturelle et artistique qui la caractérisa en son début et qu’on a tendance à oublier.  Bravo, donc, car tout cela est exact et mérite d’être rappelé.

Mais il y un second degré de lecture qui est tout aussi intéressant, mais peut prêter à débat. Il s’agit de la façon dont cette expérience, qui a finalement échoué  plus de 70 ans après, aura été jugée politiquement par ceux qui la soutenaient dans les partis communistes de la 3ème Internationale ou, encore et c’est plus important, par les intellectuels et les hommes politiques d’aujourd’hui. En rappelant d’abord cette évidence : quelle qu’ait été la réalité positive de certains de ses aspects dans l’ordre des acquis sociaux surtout, elle a été aussi caractérisée par un système stalinien à la fois criminel à un degré rare et violemment anti-démocratique, jusqu’à sa dénonciation par Khrouchtchev après la mort de Staline, et ensuite, par une bureaucratisation de l’économie qui ne la guère stimulée. Pourtant, c’est le premier aspect qui doit retenir notre attention, avec la question décisive : était-ce du communisme ou, plus modestement du socialisme ? Or il faut bien le dire, et  ce dossier  n’y insiste peut-être pas assez, la réponse est clairement : non. Ce qui met en cause un aveuglement global des partis communistes un peu partout et longtemps, qui ont été « staliniens » dans leur pratique et leur culture théorique, abstraction faite du rôle positif qu’ils ont pu jouer dans leurs pays respectifs. Ce n’est hélas qu’après l’effondrement du système soviétique qu’une amorce de prise conscience a eu lieu, quitte à ne pas aller  au fond des choses ou alors à renoncer sans raison au communisme lui-même.

Deux textes m’ont paru ici très éclairants et courageux. En premier, celui du collaborateur de Gorbatchev en personne, A. Gratchev, qui développe une excellente analyse, juste de bout en bout et que je partage totalement, en avouant que  Gorbatchev voulait réformer ce système parce qu’il trouvait que ce n’était un « véritable socialisme »… et non ouvrir la voie à la désastreuse expérience libérale qui a suivi. Mais il y a aussi le texte de R. Martelli qui montre bien qu’il ne s‘est pas agi d’une simple « déviation » de l’idée communiste comme le PCF l’a longtemps soutenu, mais d’un « système » à part, opposé à cette idée et qu’il faut définitivement rejeter. Débat important car, selon la position que l’on prend, il en va ou non de la crédibilité de cette idée et donc de son avenir. Je conclus en disant ma déception devant deux  tribunes : celle d’E. Morin dont on peut penser qu’il est mal placé pour parler de l’avenir de la gauche et du monde quand on sait à quel point il a pu affaiblir la pensée socialiste par ses écrits. Et ce qu’il nous présente comme une solution aux problèmes de l’humanité n’est guère convaincant : une vague « métamorphose » où il n’est question ni des classes sociales ni d’abolir le capitalisme ! La boursouflure du langage (inspiré des ses travaux sur la complexité) ne saurait remplacer l’argumentation pertinente ! L’autre cas est celui de Badiou, qui me fait l’effet, une fois de plus, d’un illuminé ou d’un théologien du communisme en politique. Il réussit à prétendre qu’entre la révolution néolithique et la révolution de 17 il ne s’est rien passé d’important, pour l’essentiel : exit la suppression de l’esclavage, la Révolution française et sa Déclarations des droits, la démocratie politique, tous les acquis du mouvement ouvrier au 20ème siècle, etc. Bref, il n’y aurait que la révolution d’Octobre, qui, malgré son échec cuisant, garantirait une parousie communiste à venir ! Comprenne qui pourra. Mais cela mérite d’être lu tout de même, comme le contre-exemple de ce que doit être aujourd’hui une pensée éclairée du communisme, s’inspirant réellement de Marx et attentive au réel. P. Laurent dans son texte final le suggère un peu, mais il faut aller plus loin, en allant lucidement à la racine du notre malheur contemporain : le capitalisme lui-même.

                                                                      Yvon Quiniou 

NB : La « Revue de deux mondes » vient de publier un numéro sur ce même thème, intitulé « Que reste-t-il du communisme ? ». Si l’on excepte ce qu’il y a de juste dans la critique du stalinisme, c’est un dossier bien inférieur à celui que j’ai commenté. Avec ce contresens préalable contenu dans le titre et qui dit tout sur l’état d’esprit des contributeurs : le stalinisme, c’était du communisme ! C’est ce contresens qui bouche a priori l’avenir pour la plupart des gens en Occident !

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