"L'Etat, considère Tarik Yildiz, n'est pas légitime pour engager des débats théologiques et s'interroger sur le caractère compatible d'une religion et forger un islam français: en plus d'être en rupture avec une certaine conception du républicanisme français, les conséquences seraient néfastes en donnant le sentiment d'une interférence dans les convictions profondes des citoyens. Cependant, l'Etat peut et doit être le garant des règles édictées pour l'ensemble de la société: sans se soucier de la religion ou des croyances des uns et des autres, la force publique doit imposer le cadre commun et faire respecter la loi. Sans agressivité ni mollesse, il s'agit de respecter chaque citoyen en le mettant sur un pied d'égalité tout en ne tolérant aucun écart à la loi..."

Reprenons les rappels utiles de Tarik Yildiz...

Michel Peyret


L'Etat doit-il organiser l'islam en France ?

Par Tarik Yildiz

Publié le 30/03/2017 à 18:26

Mosquée de Fréjus

Mosquée de Fréjus Crédits photo : BORIS HORVAT/AFP

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FIGAROVOX/TRIBUNE- Après la polémique provoquée par la « Charte de l'imam » du CFCM, la question de l'organisation de l'islam de France s'invite dans la campagne. Pour le sociologue Tarik Yidiz, l'Etat n'est pas légitime pour engager des discussions théologiques, mais doit se soucier de faire respecter la loi.


Tarik Yildiz est sociologue, notamment auteur de Qui sont-ils? Enquête sur les jeunes musulmans de France, (Editions du Toucan / L'Artilleur, 2016)


Plusieurs candidats à l'élection présidentielle proposent «d'aider à structurer» l'islam de France, d'influer directement pour promouvoir un islam français «compatible avec notre société». L'ambition affichée est de traiter de l'idéologie, de la foi des musulmans pour l'adapter à la société française et de favoriser une interprétation permettant une intégration parfaite de la religion musulmane. Selon les candidats, il est nécessaire d'identifier des représentants du culte islamique et de leur demander -directement ou indirectement- d'agir à ce titre auprès des musulmans pour favoriser le respect de la laïcité voire de certaines mœurs.

Cette ambition, qui n'a pas encore été réellement débattue entre les candidats, traverse plusieurs tendances politiques différentes. Révélatrice de l'évolution politique de la société, cette proposition pose de nombreuses difficultés en pratique et risque d'être contre-productive.

La question de la légitimité des représentants

La première difficulté majeure tient à la question de la légitimité des «représentants»: qui désignera les «responsables musulmans»? L'expérience du CFCM a démontré la difficulté de la problématique.

Une partie non négligeable des musulmans refuse catégoriquement les intermédiaires religieux entre eux et l'Etat.

Tout d'abord, une partie non négligeable des musulmans refuse catégoriquement les intermédiaires religieux entre eux, citoyens français, et l'Etat. Ils ne se vivent pas en «communauté» formant un bloc représenté/représentable. Ils vivent leur religion dans la sphère privée et souffrent de ce qu'ils perçoivent comme une modification profonde du modèle français républicain, personne ne pouvant s'exprimer en leur nom pour évoquer leur foi. De même, ils récusent l'idée selon laquelle ils auraient une responsabilité supérieure de dénoncer ceux qui usent de la violence au nom de leur religion (cf. mon dernier ouvrage Qui sont-ils? Enquête sur les jeunes musulmans de France, une partie non négligeable de l'échantillon que j'ai interrogé développe ces idées).

Outre cette opposition de principe, peu visible dans l'univers médiatico-politique, l'objectif affiché de prévenir la radicalisation de certains musulmans et d'imposer un contrôle d'ordre religieux plus important paraît irréaliste. En effet, les musulmans que l'Etat souhaite voir évoluer vers une acceptation différente de l'islam ne reconnaîtront, eux non plus, aucune légitimité à des imams «responsables» payés ou soutenus par l'Etat français.

Il ne paraît pas possible de prévenir, par ce moyen-là, la diffusion d'un certain type d'islam qualifié de « rigoriste » ou « littéraliste ».

Dans un monde où les canaux de communication sont foisonnants, où les frontières ont partiellement disparu avec la généralisation d'Internet, il ne paraît pas possible de prévenir, par ce moyen-là, la diffusion d'un certain type d'islam qualifié de «rigoriste» ou «littéraliste». Les musulmans attirés par ce courant ne le seront pas moins, au contraire: dans certains cas, il s'agit justement d'adopter un cadre idéologique puissant, exclusif qui rejette un islam perçu comme «institutionnel»

Quel rôle pour l'Etat?

Dans ce cadre, quel rôle pour l'Etat et les responsables politiques? Comme évoqué, l'Etat n'est pas légitime pour engager des débats théologiques et s'interroger sur le caractère compatible d'une religion et forger un islam français: en plus d'être en rupture avec une certaine conception du républicanisme français, les conséquences seraient néfastes en donnant le sentiment d'une interférence dans les convictions profondes des citoyens.

L'Etat peut et doit être le garant des règles édictées pour l'ensemble de la société.

Cependant, l'Etat peut et doit être le garant des règles édictées pour l'ensemble de la société: sans se soucier de la religion ou des croyances des uns et des autres, la force publique doit imposer le cadre commun et faire respecter la loi. Sans agressivité ni mollesse, il s'agit de respecter chaque citoyen en le mettant sur un pied d'égalité tout en ne tolérant aucun écart à la loi.

Les problèmes auxquels veulent s'attaquer les responsables politiques ne sont pas d'ordre théologique (même si des débats peuvent exister au sein de la société civile): l'utilisation de la violence pour promouvoir des idées, le non-respect de l'égalité, le non-respect de la laïcité peuvent à chaque fois tomber sous le coup de la loi, qu'il convient de faire respecter.

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