« Les FARC, indique Daniel Libreros, sont nées comme autodéfense paysanne au cours de la période de la Violencia. Ils ont été déplacés du centre du pays vers les llanos orientaux (les plaines) par un grand plan militaire (« opération lasso »), inspiré et coordonné par les États-Unis. Lorsque les FARC ont initié un processus de colonisation dans le sud-est du pays, ils ont trouvé « un énorme potentiel chez les colons pauvres des nouvelles frontières agricoles, ouvrant à la production environ 4 millions d’hectares… ». Ensuite, ils sont revenus vers les zones agro-industrielles, l’économie extractive et l’élevage extensif. Les autres guérillas se sont conduites de façon similaire dans diverses zones du pays. Les élites locales ont alors réagi en créant le paramilitarisme. Ce dernier n’aurait pu exister sans la présence directe de l’armée, conçue par les élites comme une force armée de confinement social, qui est ensuite devenue contre-insurrection . Les actions paramilitaires des Forces armées ont une base légale dans le Décret 3398 de 1968, rédigé sur le conseil des États-Unis en tant qu’actions civico-militaires de l’époque. Mais au milieu de la décennie 1980, à Puerto Boyacá, les élites politiques locales, les latifundistes et les entrepreneurs ont formé une coalition territoriale, et ont fait appel à des mercenaires israéliens pour former leurs troupes. Les besoins de financement les ont amenés à recourir au narcotrafic... »

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Michel Peyret


N° 631-632 septembre-novembre 2016 *

COLOMBIE

Les raisons du résultat négatif du référendum sur l’approbation des accords de paix entre le gouvernement et les FARC

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Daniel Libreros*

Dimanche 2 octobre, le Non a été majoritaire lors du référendum sur l’approbation des accords de paix entre le gouvernement du président Juan Manuel Santos et les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) par 6 419 759 suffrages exprimés (50,23 %), contre 6 359 643 (49,76 %) au Oui. Seulement 12 779 042 électrices et électeurs sur 34 899 945 inscrits ont participé à ce vote, soit 37 %. 63 % se sont abstenus. Quelles sont les raisons de ce résultat négatif ?

Signature de la paix avec les chefs de gouvernement à La Havane. © Gvt Chili

Bogotá, octobre 2016

I. LE RÉFÉRENDUM

La campagne plébiscitaire du gouvernement Santos

Le premier aspect à prendre en compte, c’est que la campagne pour le Oui se réduisait au soutien au gouvernement Santos. Pris dans une crise de légitimité et en forte baisse dans les sondages d’opinion, Santos espérait rester à flot en gagnant les applaudissements de la communauté internationale, et créer les conditions favorables de l’élection présidentielle de 2018 en achevant le processus des négociations par un plébiscite. Une approbation des accords sans beaucoup de bruit par une majorité parlementaire obtenue grâce à des modifications du budget ne lui suffisait pas (1). En réalité, le plébiscite n’était nullement nécessaire pour terminer le processus d’approbation des accords élaborés à La Havane.

Pour ces mêmes raisons, Santos a nommé l’ex-président Cesar Gaviria – qui, entre autres antécédents, a officialisé les réformes néolibérales dans le pays au début des années 1990 et avait donné l’ordre de bombarder la direction des FARC dans la « Maison verte » (2) – coordinateur de sa campagne et porte-parole des membres de son équipe gouvernementale.

Dans la campagne internationale visant le soutien à la politique gouvernementale, l’accent avait été mis sur les avantages que les capitalistes étrangers pourront tirer de l’accord. Le message annonçait l’ouverture des nouvelles zones pour l’investissement dans l’extraction et dans l’agro-industrie, censées améliorer les indicateurs économiques du pays (3). Aux capitalistes de Colombie, il offrait les mêmes possibilités ainsi qu’une réforme fiscale qu’ils réclament depuis plusieurs mois avec le soutien des « agences internationales de notation du crédit » préoccupées par la chute du prix du pétrole. Au cours du récent congrès de l’Association nationale des industries (ANDI), Santos a promis de mettre en œuvre en temps de paix une réduction des impôts sous le prétexte qu’il y a quelques années la modernisation des forces armées en raison des exigences de la guerre avait nécessité des ressources supplémentaires (en particulier un impôt sur la fortune) (4).

Ce type de présentation publique a obtenu un consensus majoritaire des élites industrielles et financières nationales et internationales en faveur de la stratégie gouvernementale pacificatrice, tout en dévoilant la véritable intention de l’équipe Santos sur le plan économique : légitimer une nouvelle phase d’approfondissement du néolibéralisme, en particulier dans les zones rurales encore inexploitées.

L’opposition dirigée par Alvaro Uribe Vélez

Le monopole gouvernemental sur la campagne plébiscitaire en faveur des accords de paix a laissé le champ de l’opposition à l’uribisme, assurant la continuité d’une conception politique (le centre-droit contre la droite), tolérée par l’establishment depuis que Santos a pris la présidence, qui réduit la discussion sur les questions fondamentales de la société, ainsi que la vie politique, à l’affrontement Uribe-Santos. La campagne uribiste a donc produit des résultats. Elle a pu prendre appui sur :

• L’utilisation du discrédit du gouvernement associé à la crise économique et ses conséquences en ce qui concerne le chômage, la destruction des territoires et les privatisations, l’annonce forcée d’une nouvelle réforme fiscale qui vise en premier lieu à faire payer la crise par la population. Uribe a fait une campagne démagogique contre la réforme fiscale en expliquant que l’augmentation des impôts de la population servait à augmenter l’argent public qui sera donné aux guérilleros (5).

• L’emploi du rejet des FARC par la population, devenu au cours des dernières décennies le discours obligé des élites selon le format binaire « ami-ennemi », lorsque ces élites se sont unifiées sous la houlette des États-Unis pour la mise en œuvre du Plan Colombie sous le mandat de Uribe, qui a réussi à transformer ce rejet en fondement de sa gouvernance. Cette opération politique a été facilitée par les attaques des FARC contre la population civile lors de l’aggravation du conflit (6). Lors de la campagne plébiscitaire, Uribe a maintenu son discours sur les FARC, exigeant l’emprisonnement des membres de son Secrétariat au nom de l’impossible impunité et en ajoutant qu’ils n’avaient pas droit à une représentation politique du fait de leurs actes.

• L’accompagnement du sentiment religieux organisé par la hiérarchie catholique et les églises évangéliques, qui invoquent la défense de la famille traditionnelle et s’opposent au droit des femmes de disposer de leur corps ainsi que les droits des LGBT et en particulier leur droit de constituer une famille. Ces églises se sont distanciées des négociations de La Havane lorsqu’un des communiqués conjoints du gouvernement et des FARC a annoncé que les accords mentionneraient la nécessité de « créer les conditions pour que les femmes et les personnes de diverses identités sexuelles puissent accéder, dans l’égalité, aux avantages de vivre dans un pays sans conflit armé » (7). Puis vint l’incident autour des circulaires de la ministre de l’Éducation sur le respect des différences de genres dans l’enseignement scolaire. La réponse des églises fut de convoquer des manifestations de protestation à l’échelle nationale, qui furent très suivies. À partir de ce moment, l’alliance entre les églises et la campagne pour le Non a été scellée, ce qui a été décisif dans le résultat du plébiscite (8).

Cette campagne pour le Non exprime le contenu social de ce courant politique. Apparu durant la guerre à travers l’alliance des fermiers et éleveurs traditionnels avec les nouveaux propriétaires fonciers, qui le sont devenus grâce au blanchiment des revenus du trafic de drogue et aux déplacements massifs des populations paysannes, ce courant politique combine le discours réactionnaire et religieux traditionnel, qui continue de jouer un rôle culturel dominant dans les campagnes et les villes en Colombie, avec le cynisme méprisable de ces arrivistes lumpen qui ont fait le saut du bas de l’échelle sociale vers les sphères du pouvoir. La campagne d’Uribe s’appuyait ainsi sur une chaîne de mensonges visant à produire l’indignation et la peur dans une population désinformée et terrifiée par des décennies de violence (9).

Un élément supplémentaire. Toutes les séquelles de la guerre civile interne ont marqué la paysannerie. De ce fait, dans les lieux où la violence a été la plus forte, le Oui l’a largement remporté, soutenu par les victimes et par les populations qui voulaient en finir avec le conflit armé. Il n’en a pas été de même dans les autres régions du pays, ni dans les villes (10). Au niveau national, l’abstention a dépassé les 60 % – un pourcentage similaire à celui de l’élection présidentielle alors qu’on pouvait supposer qu’un thème de cette importance mobiliserait bien plus d’électeurs.

II. LES CONTRADICTIONS AU SEIN DE LA BOURGEOISIE

Le pouvoir politique des latifundistes dans l’histoire du pays

La division internationale du travail construite par la mondialisation implique un déplacement des grands investissements du capital vers le continent asiatique et en particulier la Chine. L’Amérique latine a été condamnée à l’extractivisme et à l’agro-industrie, et la question de l’utilisation et la possession de la terre a repris de l’importance. Dans l’histoire de la Colombie, la question de la terre se réfère à la puissance économique et politique de la grande propriété terrienne. Jouant dès la colonisation espagnole le rôle de la principale forme d’organisation de l’économie, le latifundium a dessiné le pays au cours du XIXe siècle, dans le cadre d’une fragile intégration dans le commerce international, par l’appropriation des terres non cultivées, en utilisant les familles de colons pour repousser la frontière agricole (11).

Au XXe siècle, pendant la modernisation capitaliste au cours de la période de « substitution des importations », cette structure de pouvoir s’est maintenue grâce à l’exercice d’une violence systématique par des organisations armées privées (les pájaros et chulavitas) et l’emploi des forces de police dans plusieurs régions, ce qui témoignait de la faiblesse d’un État prisonnier des intérêts corporatifs (12). Ce pouvoir des grands propriétaires terriens deviendra évident au cours du Front national. Lorsque ce pacte politique entre les élites s’est mis en place, l’impérialisme étatsunien faisant écho à la révolution cubaine a décidé de mettre en œuvre dans la région une politique de réformes rurales. À cela s’ajoutait la préoccupation d’un secteur du libéralisme (dirigé par Carlors Lleras Restrepo) visant à contenir la migration des zones rurales vers les zones urbaines en promouvant le renforcement de l’économie parcellaire par le biais d’une « colonisation dirigée par l’État » (13) et l’achat ponctuel de terres dans les régions de l’intérieur. Une politique qui a été complétée par des centres de collecte, d’assistance technique et de crédit avec la volonté d’intégrer le mouvement paysan (14). Au début des années 1970, les élites ont conclu un pacte, « l’accord de Chicoral », par lequel elles ont mis fin à ce cycle de réformes et ont consacré le pouvoir des latifundaires.

On a pu constater une fois de plus ce que l’histoire du pays a mis en évidence tant de fois : le latifundisme n’est pas seulement un pouvoir économique, il est aussi politique. Ce latifundisme s’associe les autorités politiques régionales du type clientéliste, ce qui lui permet un contrôle politique des territoires et une influence au niveau national à travers un système clos de partis politiques également clientélistes, dont il a besoin pour sa reproduction politique (15).

Guerre, alliances territoriales, narcotrafic et paramilitaires

Les FARC sont nées comme autodéfense paysanne au cours de la période de la Violencia. Ils ont été déplacés du centre du pays vers les llanos orientaux (les plaines) par un grand plan militaire (« opération lasso »), inspiré et coordonné par les États-Unis. Lorsque les FARC ont initié un processus de colonisation dans le sud-est du pays, ils ont trouvé « un énorme potentiel chez les colons pauvres des nouvelles frontières agricoles, ouvrant à la production environ 4 millions d’hectares… » (16). Ensuite, ils sont revenus vers les zones agro-industrielles, l’économie extractive et l’élevage extensif (17). Les autres guérillas se sont conduites de façon similaire dans diverses zones du pays. Les élites locales ont alors réagi en créant le paramilitarisme. Ce dernier n’aurait pu exister sans la présence directe de l’armée, conçue par les élites comme une force armée de confinement social, qui est ensuite devenue contre-insurrection (18). Les actions paramilitaires des Forces armées ont une base légale dans le Décret 3398 de 1968, rédigé sur le conseil des États-Unis en tant qu’actions civico-militaires de l’époque. Mais au milieu de la décennie 1980, à Puerto Boyacá, les élites politiques locales, les latifundistes et les entrepreneurs ont formé une coalition territoriale (19), et ont fait appel à des mercenaires israéliens pour former leurs troupes (20). Les besoins de financement les ont amenés à recourir au narcotrafic (21).

L’alliance entre les Forces armées et le narcotrafic en tant que partie d’une politique contre-insurrectionnelle avait déjà des antécédents. En effet, depuis 1981 et en tant que réponse à la séquestration de Martha Nieves Ochoa, parente d’un groupe de narcotrafiquants reconnus de Medellín, les cartels de la drogue se sont associés en créant un escadron paramilitaire appelé « Mort aux ravisseurs » (Muerta a Sequestradores, MAS). L’armée a participé de manière directe à l’entraînement de ses effectifs (22).

Ce qui a suivi est bien connu et largement documenté. Une fois l’élection populaire des maires officialisée au milieu des années 1980, les paramilitaires ont commencé à assassiner des maires, des conseillers, des membres du Congrès et des dirigeants de l’Union patriotique – le parti qui avait émergé des négociations que les FARC avaient initiées avec le gouvernement de Belisario Betancur (23) –, ainsi que les leaders sociaux ou politiques qui auraient pu mettre en question leurs pouvoirs locaux (24). Ensuite, le paramilitarisme a obtenu une reconnaissance institutionnelle avec la création des « coopératives de vigilance et de sécurité privées – Convivir » (vivre ensemble). En 1998, sous le commandement de Carlos Castaño, sont apparues les Autodéfenses unies de Colombie (AUC), qui ont continué à faire régner la terreur, provoquant des milliers de morts et de disparitions ainsi que le déplacement de millions de personnes (25).

Lorsque le premier gouvernement d’Alvaro Uribe a été établi et au milieu des tensions internes qui ont conduit à l’assassinat de Carlos Castaño par les paramilitaires eux-mêmes, des négociations ont commencé qui incluaient des propositions de totale impunité et de représentation politique dans le Congrès. Elles ont été soumises à un plébiscite en 2003, mais il n’y a pas eu un nombre suffisant de votants pour approuver 14 des 15 questions posées (il fallait alors que le Oui obtienne au moins 25 % des inscrits). De ce fait la négociation avec les chefs paramilitaires a dû avoir lieu dans le cadre des règlements légaux et, du fait des pressions internationales ainsi que des interprétations de la loi par la Cour constitutionnelle, les demandes d’impunité ont été rejetées.

Les dirigeants paramilitaires ont interprété cela comme un affront et ont commencé à faire des aveux, nécessaires pour l’obtention d’une réduction ou d’une annulation de leur peine, dénonçant des hommes d’affaires et des politiciens qui les avaient financés et soutenus dans leur exercice criminel. Alors Uribe a décidé de les extrader aux États-Unis (26) où ils étaient accusés de trafic de drogue mais non de crimes contre l’humanité. Cependant, les cadres intermédiaires et les soldats n’ont pas été poursuivis et ont pu créer ensuite un paramilitarisme de « seconde génération » qui continue d’agir dans plusieurs régions sous d’autres noms (Bacri, Autodéfenses gaitanistes…).

Deux formes différentes d’accumulation des richesses

La spoliation des terres réalisée par le paramilitarisme a permis aux trafiquants de drogue de blanchir énormément d’argent en achetant des terres et du bétail (27), ce qui leur a permis d’intégrer les élites locales. L’uribisme, qui est apparu au cours de la guerre, est l’expression de cette association entre les latifundistes et éleveurs traditionnels et les latifundistes émergents,venant du trafic de drogue. Il exprime également l’éventail politique des alliances régionales qui se sont emparées de manière violente du contrôle territorial dans plusieurs régions du pays. En se structurant depuis les régions jusqu’au sommet national, utilisant le modèle traditionnel des représentants politiques des latifundistes dans un système électoral corrompu et typique d’une démocratie clientéliste, l’uribisme a obtenu que des personnages représentatifs de ses intérêts figurent sur la scène nationale en employant les canaux des partis traditionnels. En 2002, après l’échec des négociations entre les FARC et le gouvernement Pastrana, qui a ouvert la voie au Plan Colombie, et dans le cadre d’une croisade antiterroriste impérialiste déclenchée après l’attaque contre les Twin Towers, Uribe est arrivé au pouvoir en promettant la victoire militaire, obtenant le consentement du capital national et international ainsi que le soutien populaire.

Au contraire, Santos représente la fraction interne des élites associées au capital financier mondialisé qui aspire à adapter les zones rurales aux normes internationales de la mondialisation dans un pays qui est encore loin de les employer et dans lequel il y a des vastes espaces pour l’investissement agro-industriel, en particulier dans les llanos orientaux (28). La prise en charge commerciale de ce capital mondialisé est composée par les grandes entreprises qui contrôlent la distribution de la nourriture dans le monde (29). La base productive de l’agro-industrie mondialisée, c’est l’appropriation de l’espace grâce à des associations de capitaux pour contrôler des territoires au travers de consortiums (de transformation des produits agricoles, de commercialisation et distribution de l’eau, des services environnementaux, de l’écotourisme) – ce que les manuels des organismes internationaux classent en tant que « nouvelle ruralité » (30).

L’agro-industrie mondialisée permet une rotation des investissements dans les diverses spatialités nationales sans que les investisseurs soient obligés d’acheter le terrain. La forme juridique adoptée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et déjà incluse dans la législation colombienne est le bail emphytéotique qui permet de louer la terre à très long terme et accompagne des investissements collatéraux telles la vente de semences, l’assistance technique et la maintenance des cultures (31).

Le gouvernement Santos a mis en œuvre une politique agricole et a élaboré une réglementation au profit d’une telle agriculture. L’institutionnalisation des zones d’intérêt du développement rural, économique et social (Zidres), pour assurer au grand capital des espaces ouverts à l’investissement, inclut la légalisation des terres acquises illégalement par des entreprises ainsi que les friches. Il accepte la propriété étrangère des terres. Il favorise la production pour l’export et l’augmentation de la productivité agricole fondée sur la technologie des entreprises transnationales. Il préconise la financiarisation de l’agriculture et l’augmentation de sa marchandisation. Mais pour stabiliser cette politique dans l’avenir il a besoin d’actualiser le cadastre rural, de formaliser la propriété en fonction des « demandes du marché », de mettre en cause le nombre excessif d’hectares consacrés à l’élevage extensif… En un mot, il doit s’affronter aux bastions de l’uribisme. Il s’agit donc de l’affrontement entre deux fractions de la classe dominante dont les intérêts divergent en ce qui concerne la terre. Alors que l’uribisme veut maintenir le statu quo latifundiste en laissant indemnes les terres appropriées de manière violente au cours de la guerre, pour continuer l’accumulation de la richesse à travers l’appropriation de la rente de la terre, Santos et le capital transnational prétendent s’aligner sur les exigences de la mondialisation financière. De plus, il y a des différences entre les formes de propriété qui garantissent leur mode d’accumulation du capital. Alors que les latifundistes traditionnels et émergents attribuent leur richesse aux titres de propriété, les investisseurs mondialisés la fondent sur l’utilisation des actifs ruraux et leur articulation avec les chaînes de la production et de la distribution agricole transnationale. Et ceci est une des clés du capitalisme contemporain.

À ses débuts, le gouvernement Uribe, en collaboration avec toutes les élites, a pris la décision de les unifier indépendamment de leurs contradictions économiques dans le but de mettre un terme à la guerre civile par une victoire militaire sous la coordination et sous le contrôle de l’impérialisme étatsunien, en appliquant le Plan Colombie (32). Santos lui-même était alors ministre de la Défense de ce gouvernement.

Le Plan Colombie a radicalement transformé les Forces armées en les dotant d’une technologie militaire fondée sur l’application des avancées informatiques, ce qui a permis de dynamiser les unités aériennes de combat, améliorer le renseignement militaire, restructurer l’armée et la police et augmenter leurs effectifs (33).

Il faut ajouter que le Plan Colombie n’avait pas seulement en vue la question militaire et celle de l’affrontement avec les guérillas mais, avant tout, celle de la récupération du contrôle territorial dans les zones où l’État était inexistant. C’est pour cela qu’il combinait la stratégie militaire avec des modifications institutionnelles et des politiques se focalisant sur la pauvreté (34).

Lorsque Santos est devenu Président de la République pour la première fois, le diagnostic impérialiste établissait déjà que le rapport des forces était favorable à l’establishment et qu’il était donc possible de commencer la phase de solution politique du conflit armé et commencer les négociations (35). Alors l’unité politique des élites s’est fissurée. Il était temps de recueillir les dividendes de la victoire.

Les accords de La Havane ont rendu possible la légitimation de la politique agricole mondialisée et ont ouvert de nouvelles possibilités d’investissements dans le pays. Ils ont donc obtenu le soutien unanime du capital mondialisé. Ils ont été salués par Obama, qui a suivi l’évolution des négociations avec son délégué permanent (36), l’Union européenne, la Chine, le FMI, la Banque mondiale et l’OCDE, pour ne citer que les plus représentatifs. Après l’échec du plébiscite, ce même capital a donné le prix Nobel de la Paix à un Santos embourbé dans le jeu politique (37). C’est pour cette même raison que le gouvernement a invité l’uribisme à la table de négociations, ce que les FARC ont accepté avec plaisir pour des raisons évidentes.

III. UNE CONJONCTURE POLITIQUE NOUVELLE AVEC LA RENÉGOCIATION DES ACCORDS

L’uribisme veut légaliser les terres volées durant la guerre

Les contradictions entre l’uribisme et le gouvernement Santos se reflètent dans le texte des accords de La Havane sur deux sujets : la terre et la justice. Dans le cas de la terre, les FARC ont accepté un modèle mixte pour le développement rural, combinant l’agro-industrie avec l’économie paysanne et les formes associatives de la production agro-écologique (38). De plus, dans un paragraphe intitulé « Plan d’assistance technique au secteur rural », ils ont admis l’utilisation des semences transgéniques (39).

Ce modèle rural n’inclut pas la réalisation d’une réforme agraire et en échange il crée un Fonds foncier de caractère permanent qui disposera de 3 millions d’hectares au cours des dix premières années (soit un programme de 300 000 hectares par an) qui s’additionnent aux 7 millions d’hectares à obtenir du programme de formalisation de la propriété, qui concernera principalement les zones de colonisation dans lesquelles les FARC étaient présents (40).

Le Fonds foncier disposera de :

1) Les terres restituées par la justice pour avoir été acquises illégalement ;

2) Les friches appropriées illégalement et récupérées par l’État à l’issue des procès ;

3) Les terres résultant de la délimitation des zones forestières ;

4) Les terres récupérées après décision de justice parce qu’elles ont été exploitées de manière inadéquate ;

5) Celles acquises avec indemnisation selon les critères de l’intérêt social ou d’utilité publique en vue de promouvoir l’accès à la propriété paysanne ;

6) Les terres que l’État obtiendra par donation (41).

En outre les accords reconnaissent les Zones de réserve paysanne – une forme associative et solidaire de l’économie paysanne, qui limite l’extension de la propriété des terres et donc rend impossible sa concentration. Du point de vue des FARC, ces zones sont un élément essentiel de son action sociale et dès le début des négociations ils exigeaient qu’elles disposent de mécanismes de décision politique propres, en dehors des autorités territoriales. Une proposition qui n’a pas été acceptée par la délégation gouvernementale.

Un élément transversal dans la conception de la réforme rurale intégrale (RRI) est constitué par le « cadastre polyvalent ». Dans un pays où le cadastre rural n’a plus été actualisé depuis le milieu des années 1960, il est nécessaire de connaître la situation juridique des occupants pour faciliter le programme de formalisation de la propriété et le renforcement des impôts régionaux. Le cadastre est « polyvalent » car, en plus de recenser les limites des terres, il prend en compte leur environnement dans la perspective de la réorganisation territoriale (42). Il doit également servir d’élément probatoire dans les processus de restitution des terres aux victimes des déplacements forcés.

Une fois les résultats du plébiscite connus, Santos et les FARC ont accepté la renégociation des accords et le gouvernement a entamé les consultations de personnalités de la campagne en faveur du Non – un éventail politique formé par diverses personnalités du Parti conservateur (43), les pasteurs évangéliques et le propre groupe d’Uribe, qui par ailleurs dirige l’ensemble. L’uribisme a présenté un document public titré « Bases pour un nouvel accord de paix » dans lequel il s’oppose à tout ce qui a été convenu à La Havane.

En ce qui concerne les terres, il commence par rejeter la possibilité pour les FARC et les organisations sociales qui ont une influence de participer à la sélection des bénéficiaires du Fonds foncier. Ensuite, il plaide en faveur des entreprises et des latifundistes qui se sont illégalement approprié les terres non cultivées (44), disant qu’il y a de nombreux cas où ces terres en friche ont été améliorées et demandant aux tribunaux civils de légaliser leur propriété. Cependant, la Cour constitutionnelle s’est prononcée contre de telles légalisations arguant que les terres non cultivées appartiennent à la nation et ne peuvent être octroyées que par une adjudication étatique (45). L’interprétation proposée par l’uribisme signifie en pratique qu’on supprime le concept des terres non cultivées et la possibilité pour le Fonds foncier de disposer de ces terres.

L’uribisme met également en question le processus de restitution des terres qui a commencé avec la loi n° 1448 de 2011 (46), en arguant de la « bonne foi » des possesseurs actuels et des tiers (les prête-noms) qui les ont acquises, prétendant qu’ils ignoraient certainement les conditions dans lesquelles elles avaient été acquises (47). Cela vise à légaliser la spoliation de près de 6 millions d’hectares, chiffre des statistiques officielles elles-mêmes pour la période 1985-2016.

En outre, l’uribisme s’oppose au traitement spécial des Zones de réserve paysanne par le « cadastre polyvalent », car cela accroît la base cadastrale des domaines et donc l’impôt foncier, alors que, du fait du pouvoir politique régional des latifundistes, la fiscalité les concernant est particulièrement basse.

Deux points supplémentaires doivent être soulignés.

L’uribisme soutient la pulvérisation aérienne des herbicides à base de glyphosate – pourtant défini par l’OMS comme agent cancérigène – dans les zones paysannes et colonisées où existent des cultures de coca. Ces pulvérisations ont causé des dégâts énormes pour les familles paysannes qui vivent là et ont échoué en tant que mécanisme de contrôle des cultures illicites (48). Les accords de La Havane privilégient la substitution manuelle des cultures grâce à la formalisation de la propriété de ces terres.

L’autre question concerne les garanties aux entreprises multinationales associées à l’extractivisme. L’uribisme propose de réduire encore les consultations populaires des communautés ethniques et paysannes concernées par ce type d’investissements, car de tels obstacles aux affaires mettraient en danger l’économie. Sur ce terrain, il n’y a pas de contradiction avec le gouvernement Santos, qui vient de commencer la même politique. Cependant la préoccupation d’Uribe et de ses partisans, c’est que les comités paritaires (gouvernement-FARC) établis par l’Accord en vue de l’élaboration des plans régionaux rendent difficile l’obtention des licences de l’État indispensables pour ce type d’investissements. Ils exigent donc l’établissement d’une réglementation qui les favorisera (49). Il faut ajouter que la question de l’extractivisme ne figure pas dans les Accords.

Le débat sur la justice transitionnelle

Les Accords de La Havane prévoient la mise en place d’un Tribunal spécial pour la paix (JEP), fondée sur les directives du droit humanitaire international, car les FARC ont exigé de ne pas être soumis à la justice d’un État qu’ils ont affronté durant des décennies. Ils ont ainsi obtenu que soient reconnues les directives du Protocole 2 de Genève en ce qui concerne l’amnistie pour les rebelles, sauf dans le cas de crimes contre l’humanité qui seront traités à part. En échange, défendant la terreur étatique, le gouvernement a obtenu symétriquement la présomption de la légalité des actions des Forces armées (50) ainsi que l’amnistie pour les délits commis par les militaires et les policiers, car l’État renonce à l’action pénale envers ceux qui les avoueront (51). Cela ouvre la possibilité d’amnistier y compris les crimes dits des « faux positifs » (52). Les deux parties ont également décidé d’éliminer la responsabilité des hiérarchies supérieures, sauf dans le cas mentionné.

Dans ses « Bases pour un nouvel accord de paix » l’uribisme propose d’éliminer la JEP et de transférer ce domaine à la justice ordinaire en créant un Tribunal spécial de la Cour suprême de justice et en appliquant la Loi de la justice et de la paix issue de la négociation avec les paramilitaires – une loi qui, loin de reconnaître la rébellion, la soumet à la justice ordinaire. En même temps, il persiste à favoriser les Forces armées pour tenter de rompre les négociations que cette dernière a pourtant menées à La Havane avec ses propres porte-parole. Néanmoins, la raison essentielle pour laquelle l’uribisme tente de mettre un terme à la JEP concerne surtout la possibilité de sanctions pénales pour les entrepreneurs et les latifundistes qui ont financé le paramilitarisme. En acceptant la JEP, le gouvernement a dû reconnaître les normes du droit humanitaire international, qui rendent possible la poursuite des individus dans ce cadre (53).

 

Maison de la mémoire à Medellin © JR

Le gouvernement Santos a présenté ce point aux entrepreneurs en argumentant que la frontière entre les particuliers qui ont été victimes d’extorsions et ceux qui ont financé volontairement était très fragile et qu’elle facilitait l’impunité. Il a mis à la tête de la Procurature, qui doit transmettre les informations à la JEP, un avocat de confiance du grand capital national et international, Nestor Humberto Martínez, qui, une fois installé, a déclaré que les possibilités de trouver les responsables de telles actions sont quasiment nulles (54). Mais pour l’uribisme ces interprétations ne sont pas suffisantes. Il propose d’étendre « l’amnistie et la grâce à des tiers non-combattants en tat que collaborateurs ou auxiliaires s’ils livrent tout le matériel de guerre qu’ils possèdent » (55). Une rédaction visant à garantir l’impunité.

Dans la renégociation ouverte par la victoire du Non, Uribe a déclaré qu’il n’est pas préoccupé par le temps, considérant que la discussion peut être prolongée sans conclusion des accords jusqu’à la présidentielle de 2018. En revanche, pour Santos le temps est compté et il essaye de diviser le bloc de ceux qui ont voté Non pour construire un nouveau consensus rendant possible un nouveau plébiscite. Il a l’option de mettre en application les accords par la voie parlementaire, car il dispose des majorités nécessaires, mais il est conscient qu’alors les accords n’auraient que l’ombre de la légitimité sociale. Les membres des partis qui soutiennent son gouvernement ont envisagé la possibilité d’une médiation internationale. Il a annoncé le début des négociations avec l’Armée de libération nationale (ELN) pour élargir le débat. À l’heure actuelle l’option présidentielle reste incertaine, mais en même temps Santos sait devoir choisir avant la deuxième semaine de décembre, comme il l’a annoncé dans son discours à la soi-disant « communauté internationale » dans son discours d’acceptation du prix Nobel de la paix.

Impasse institutionnelle sans alternatives politiques

L’impasse institutionnelle où se trouvent les Accords touche les FARC. En respectant le calendrier convenu avec le gouvernement, ils ont tenu leur Xe Conférence qui a ratifié les Accords, annoncé leur volonté de mettre fin à la guerre en approuvant d’avance les résultats du plébiscite, ainsi que le désir de devenir un parti politique. Ce calendrier suppose la concentration de leurs troupes pour une période de six mois sur des sites convenus, avec l’engagement de déposer les armes une fois cette période terminée. Les guérilleros avaient déjà commencé leur déplacement vers ces sites. Cependant le début du calendrier commençait par l’adoption d’une loi d’amnistie qui devait être soumise par le Président au Congrès à condition que le plébiscite l’autorise. Il y a une possibilité d’adopter une telle loi sans la demande du président. À partir du moment où ils ont accepté le protocole établi avec le gouvernement, en présence de représentants des Nations unies et du Comité international de la Croix-Rouge, pour localiser les guérilleros dans les zones de « pré-concentration » et maintenir le cessez-le-feu – que Santos lui-même a prolongé jusqu’au 31 décembre – les FARC font le pari que les accords ne seront pas modifiés.

Au milieu de ces tensions, de grandes mobilisations urbaines ont commencé à émerger. Ce sont surtout des manifestations de jeunes étudiants en soutien à la négociation ou contre la renégociation des accords. Il y a longtemps que les places et les rues des grandes villes n’ont pas été si remplies. Cela exprime la lassitude de la guerre. Mais l’horizon politique de ces mobilisations se réduit à la possibilité de soutenir un éventuel pacte entre les élites. Les organisateurs le répètent sans cesse. Un tel pacte, bien qu’il ait des difficultés pour le moment, peut être obtenu (les contradictions inter-bourgeoises ne sont pas insurmontables) et alors nous serions dans un scénario où un nouveau front national serait consolidé avec l’appui des masses.

Il y a au moins deux raisons expliquant ces mouvements.

La première résulte de la guerre elle-même et est liée aux mouvements sociaux. Au cours des dernières décennies, la guerre a servi à appliquer la terreur d’État contre les mouvements sociaux, en les assimilant à la guérilla. Toute mobilisation sociale, avançant des revendications aussi minimales qu’elles soient, était cataloguée comme « guérilla » et ses dirigeants étaient assassinés ou poursuivis en justice. Ceux qui ont subi cette répression ont été nombreux et cela a des conséquences au sein des organisations sociales. De plus, sous l’actuel gouvernement Santos cela reste une pratique récurrente. Pendant qu’à La Havane on discutait de la paix, sur les routes et dans les quartiers il y avait des meurtres et des emprisonnements. Et la possibilité que cette réalité change avec les négociations était et reste quasi nulle. Depuis le début des conversations, les délégués du gouvernement ont imposé deux « lignes rouges », deux points non modifiables : le modèle économique et la terreur de l’État. Les négociations ont eu lieu dans ces limites.

La seconde explication se réfère aux options politiques de la gauche. La présidente du Polo Democrático Alternativo et candidate présidentielle lors des dernières élections a intégré le gouvernement en tant que ministre du Travail au nom de la nécessité d’accompagner le processus de la paix, conduisant ce parti dans une impasse. La très grande majorité de la gauche et des mouvements de défense des droits humains a soutenu Santos au nom de la logique du « moindre mal » face à Uribe.

Nous, écosocialistes, nous avons pris part à un front en faveur du Oui en accompagnant les victimes et en nous différenciant de Santos et de Uribe. Les organisations de résistance territoriale, d’indigènes, d’afrodescendants, d’écologistes et d’universitaires ont fait partie de ce front. Maintenant, nous appelons à une politique unitaire qui ignore les pactes inter-élites et s’oppose à un nouveau front national. Nous appelons également à ce que les organisations populaires construisent une plateforme politique alternative permettant de sortir de la crise par en bas. Nous lançons un appel aux peuples du monde : dénoncez la tragédie humanitaire dont a souffert la Colombie au cours des dernières décennies et faites preuve de solidarité avec les victimes du conflit qui exigent la vérité, la justice et la réparation. ■

Daniel Libreros Caicedo, avocat, chercheur et enseignant à l’Universidad Nacional de Colombia, coordinateur du Groupe d’études de l’économie digne, écrit pour diverses publications de gauche sur la politique et l’économie. Il est militant du Mouvement écosocialiste de Colombie et membre de la IVe Internationale.

Notes

1. Les chefs des partis clientélistes associés à Santos ont également perdu le référendum. Dans les départements où ils disposent d’une influence, ils ont été déroutés par les porte-parole du Non.

2. La « Maison verte » était le nom du site, dans la Cordillère orientale, où s’étaient déroulées des négociations entre le gouvernement et la direction des FARC sous les présidences de Belisario Betancour et de Virgilio Barco. Le 9 décembre 1990 le nouveau gouvernement de Cesar Gaviria Trujillo a fait bombarder le site, le faisant disparaître.

3. Santos a fait ce type d’annonces dans un grand nombre d’événements internationaux. Soulignons sa rencontre avec les chefs d’entreprises multinationales à la fin de sa présentation des accords au siège des Nations unies, le 21 septembre dernier à New York : « Santos a également pris part, avec les présidents du Mexique, du Pérou et du Chili ainsi que leurs conseillers et ministres du Commerce respectifs, à un événement organisé par l’agence Bloomberg, visant à renforcer le rôle de l’Alliance du Pacifique dans le commerce international. Le mandataire colombien a été invité par l’Alliance économique internationale de l’université de Harvard à présenter la conférence Investissements en Colombie, à la quelle ont pris part les dirigeants des entreprises de 51 pays et des universitaires. L’idée était de montrer le potentiel d’une Colombie sans conflit armé et d’indiquer les facilités que le pays offre aux investisseurs étrangers… »(El Espectador du 21 septembre 2016 : http://www.elespectador.com/noticias/politica/paz-clave-de-visita-de-santos-onu-articulo-518055)

4. « Lorsque j’ai été nommé ministre de la Défense, à un moment critique de notre lutte contre la guérilla, la première chose que j’ai faite était de m’adresser au secteur privé, d’aller voir les entrepreneurs en leur disant : aidez-moi. Je me suis adressé à Luis Carlos (alors président de l’ANDI et actuel ministre de la Défense) : J’ai besoin de ressources pour poursuivre le renforcement de nos Forces. Et vous n’avez pas hésité. Vous m’avez immédiatement donné votre bénédiction. Nous avons fait approuver par le Congrès les ressources nécessaires pour poursuivre ce renforcement de nos Forces armées. Et aujourd’hui nous pouvons dire que ce renforcement nous a permis d’avoir les Forces armées les plus capables, les mieux équipées, de toute notre histoire et que cela nous a permis d’avancer cette possibilité de la paix. » Par conséquent, a-t-il ajouté, « les entreprises payent trop. Autant les ressources sont, dans leur ensemble, en pourcentage de ce que représente l’économie, en dessous de la moyenne, ce que les entreprises payent en tant qu’impôts sont bien au-dessus de la moyenne. Et cela indique que notre structure budgétaire est inadéquate (…). Qu’est ce que cela implique ? De réaliser une réforme structurelle. Cette réforme que le secteur privé et le pays demandent depuis très très longtemps, depuis l’ouverture de notre économie. Et nous allons la faire. Nous allons la faire avec soin. Nous allons la faire de manière concertée… » (Discours du Président de la République Juan Manuel Santos lors de la clôture de la 71e Assemblée de l’ANDI, le 14 août 2016 : http://wp.presidencia.gov.co/Noticias/2015/Agosto/Paginas/20150814_07-Palabras-del-Presidente-Juan-Manuel-Santos-en-la-clausura-de-la-71-Asamblea-de-la-Andi.aspx

5. Il est prévu dans les accords (comme cela est arrivé dans les négociations précédentes avec d’autres groupes de guérilla et y compris les paramilitaires) que les guérilleros reçoivent individuellement du budget de l’État un équivalent du salaire mensuel ainsi que d’autres sommes d’argent en vue de réaliser des projets productifs au cours d’une période transitoire jusqu’à leur réincorporation sociale.

6. Au cours des semaines précédant le plébiscite le Secrétariat des FARC a présenté ses excuses aux victimes de ces attaques, reconnaissant en particulier le massacre du 23 janvier 1994 à La Chinita dans le golfe d’Uraba des membres du mouvement politique Esperenza, Paz y Libertad, une mutation politique d’EPL (Armée populaire de libération, d’origine maoïste) qui avait rendu les armes au gouvernement, et l’assassinat de 11 députés du Valle del Cauca en 2007.

7. Communiqué conjoint gouvernement-FARC n° 82 du 24 juillet 2016 : https://www.mesadeconversaciones.com.co/comunicados/comunicado-conjunto-82-la-habana-cuba-24-de-julio-de-2016

8. Cela a été reconnu par les pasteurs évangéliques eux-mêmes. Citons l’un d’entre eux : « Le 11 août 2016 lors des marches massives les évangélistes ont transmis un message clair au gouvernrement Santos : nous n’accepterons pas des accords de paix qui remettent en cause notre vision monogame et héterosexuelle de la famille, nous existons, écoutez-nous. Mais le président Santos ivre de pouvoir nous a sous-estimés et non content de cela, il a soutenu Gina Parody [ministre de l’Éducation jusqu’au 4 octobre 2016] qui mettait en application la théorie du genre sous l’euphémisme de contexte du genre. Est-ce que vraiment Juan Manuel Santos et les FARC croient que les évangélistes iront voter un accord où les mouvements LGBTI sont mentionnés 140 fois dans le contexte de la politique publique ? » (Sanchez Meneses Halinsky : www.las2orillas.co/dia-los-evangelicos-derrotaron-al-gobierno-santos/). L’Archevêché catholique a également soutenu majoritairement le Non.

9. Le directeur de la campagne uribiste, Juan Carlos Vélez, l’a récemment confessé de manière explicite : « Nous avons découvert le pouvoir viral des réseaux sociaux. Par exemple, lors d’une visite à Apartado, dans le département d’Antioquia, un conseiller municipal m’a remis une photo de Santos et “Timochenko” avec un message expliquant la raison de donner de l’argent aux guérilleros alors que le pays est dans le besoin. Je l’ai posté sur mon Facebook et samedi dernier il était partagé par 130 000 personnes avec une portée de six millions. (…) Certains stratèges du Panama et du Brésil nous ont dit que la stratégie consistait à cesser d’expliquer les accords pour centrer notre message sur l’indignation (…). Nous fondions nos messages destinés aux couches moyennes et hautes sur l’impunité, l’éligibilité et la réforme fiscale, tandis que dans ceux destinés aux couches basses nous nous concentrions sur les subventions. Dans chaque région nous employions ces accents respectifs. Sur le littoral, nous personnalisions le message en parlant de la conversion de notre pays en un Venezuela… »

10. « Parmi les grandes villes, seules Barranquilla, Cali et Bogotá ont apporté un soutien majoritaire à l’approbation des accords conclu entre les FARC et le gouvernement. Bucaramanga, Medellín, Cúcuta et Pereira ont exprimé leur rejet avec un Non majoritaire » (El Tiempo, 2 octobre 2016). Il faut ajouter qu’à Barranquilla l’abstention était bien plus élevée que la moyenne.

11. La « colonisation antioqueña » est un exemple typique d’une colonisation dirigée par les latifundistes qui a fini par définir les régions du centre du pays et a renforcé l’économie du café. L’expansion de la production du café a ouvert des possibilités pour une agriculture parcellaire et a défini les contradictions entre les cultivateurs et les possesseurs au cours des premières décennies du XXe siècle lorsque le café devint le principal produit exporté.

12. L’État colombien n’a pas réussi à imposer une logique politique aux fractions de la classe dominante. En outre, loin du populisme nationaliste qui a émergé dans d’autres pays du continent et qui sur le plan économique a transféré au budget public la rente de l’exportation, la Fédération des producteurs de café a bloqué cette possibilité, préservant l’appropriation privée de cette rente et condamnant ainsi le budget de l’État à une fragilité récurrente, ce qui l’obligea à répondre par la violence aux revendications sociales. La première Violencia, qui a commencé par l’assassinat du caudillo libéral Jorge Eliecer Gaitán en 1948 s’est terminée par le plébiscite de 1957. Ce dernier a initié le Front national, un pacte entre les élites qui a pris la forme du contrôle bipartite de l’État. On estime que le nombre des morts a atteint 300 000.

13. Une synthèse de cette proposition et du débat qu’elle a suscité au sein des élites peut être consulté dans : Humberto Vélez, « Concepciones de Política Económica durante el Frente Nacional », Revista de Cuadernos Colombianos n° 2. Cet auteur est aussi cité par Jésus Bejarano, qui partage son analyse du sujet, dans : Ensayos de Interpretación de la Economía Colombiana, Editorial La Carreta, Bogotá 1974, p. 67 et suivantes.

14. Une Association nationale d’exploitants agricoles (ANUC) a été alors construite, mais les tentatives du gouvernement de se soumettre la paysannerie ont échoué et ont cédé la place à une organisation qui a accompagné la radicalité paysanne au cours de la décennie 1970.

15. Dans toute son œuvre, Antonio García Nossa fonde sur cette caractérisation politique du latifundisme la thèse de la « République oligarchique » en montrant qu’elle complique la « marchandisation de la terre » qui est un élément essentiel dans le fonctionnement du capitalisme. Il ajoute que c’est ce qui explique que la réforme agraire a eu en Colombie un caractère limité, réduit à préserver le statu quo latifundiste « avec des concessions à la propriété moyenne en canalisant ses pressions sur la terre vers les frontières agricoles. En outre, c’est la titularisation des terres non cultivées qui a été privilégiée et les terres du centre n’ont été que peu touchées, seulement lorsque la confrontation sociale l’exigeait. »

16. Marcos Palacios, Violencia publica en Colombia 1958-2010, Fondo de Cultura Económica, Mexico D.F. 2012, p. 47.

17. Au cours de cette période, les FARC ont tenu leur septième conférence décidant d’un saut qualitatif de la guérilla au point de mener une guerre de positions. Ils avaient déjà réussi à ce moment à augmenter leur financement en contrôlant la production de coca et en prélevant une rente sur l’économie extractive dans les régions périphériques de la colonisation. Dans les régions qui ont connu un développement différent et où ils sont parvenus à s’établir, ils étaient capables de prélever des « impôts » sur les investissements locaux et d’influencer les décisions politiques des élites locales, en particulier dans le domaine des dépenses sociales.

18. « La mentalité militaire a été forgée lentement au cours de la répression contre les travailleurs du secteur pétrolier de Barrancabermeja et de la zone bananière de Santa Maria au cours de la décennie 1920 ; par la répression du soulèvement populaire du 9 avril 1948, qui a été accusé à l’échelle nationale et internationale d’être un complot communiste ; au cours de la participation d’un bataillon colombien dans la guerre de Corée (1951-1954) sous le commandement de l’armée étatsunienne. » (Marcos Palacios, cf. note 13, p. 47)

19. « Selon les recherches de Carlos Medina Gallego, une réunion formelle de tous les pouvoirs de Puerto Boyacá a eu lieu pour sceller la création d’un groupe armé antisubversif. À cette réunion ont pris part le maire alors militaire, les représentants de la Texas Petroleum Company, les éleveurs, les dirigeants politiques, la défense civile, les membres des Forces armées, les commerçants et des invités spéciaux. Il a été convenu que chaque éleveur donnera 2 000 pesos par bœuf et environ 200 millions ont été ainsi collectés, mais rapidement ils se sont rendus compte que cela ne suffisait pas pour maintenir une armée bien dotée et les communications. ». Citation de l’interrogatoire du lieutenant retraité Luís Meneses Báez réalisée par la Direction d’investigations judiciaires de la Police nationale après son arrestation le 1er novembre 1989, rapportée par Maria Teresa Ronderos, Guerras Recicladas, Editorial Aguilar, 2014, p. 35.

20. Yair Gal Klein, qui a été colonel de l’armée israélienne et qui, à l’époque, était membre d’une entreprise internationale de mercenaires, a entraîné les paramilitaires de Puerto Boyacá au cours du premier semestre 1988 à la demande de cet accord entre les élites territoriales. « On leur a enseigné les arts de l’infanterie, le maniement des armes et la défense rapide contre les embuscades. Leurs élèves étaient particuliers : un jour des diplômés es assassinats sont venus, mais ils avaient besoin de se spécialiser dans les techniques de combat. Les Israéliens ont assuré un second cycle de formation spéciale d’une trentaine de paramilitaires entre la mi-février la fin mars de la même année. Vous pouvez reconstruire aujourd’hui le registre incomplet en vous référant aux entrées et sorties du pays et à ce qu’a fait la DAS [Département administratif de la sécurité – le service de renseignement étatique]. » (Maria Teresa Ronderos, cf. note 16, p. 81). Les entraînements se sont ensuite étendus à d’autres régions, financés par le même type d’alliances territoriales. Un compte rendu complet du rôle de Klein dans la formation des groupes paramilitaires a été écrit par Olga Behar, El caso Klein: El origen del paramilitarismo en Colombia, Icono editorial 2012.

21. Dans le cas de Puerto Boyacá par Gilberto Rodriguez Gacha, surnommé « El Mijicano ».

22. « Selon un rapport du service de renseignement de l’armée étatsunienne de janvier 1983, le 11 de ce mois trois membres présumés du MAS ont dit avoir été formés, préparés et armés par l’Armée pour éliminer les dirigeants des guérillas de gauche en Colombie et pour éradiquer les derniers vestiges du communisme. (…) Ils ont également signalé que cette année le MAS revendique au moins 100 morts ». (Maria Teresa Ronderos, cf. note 16, p. 42).

23. Un des épisodes les plus honteux de la mal nommée « démocratie colombienne » au cours des dernières décennies a été le génocide de l’Union patriotique (UP), parti dont plus de 3 000 militants ont été assassinés. La majorité de ces meurtres sont restés impunis. L’UP a obtenu de bons résultats dans la première élection des maires, lors des élections parlementaires qui l’ont suivie et pour son candidat à la présidentielle, Jaime Pardoi Leal, qui a été assassiné en 1988.

24. Cela est décrit en détail dans le livre de Mauricio Romero, Parapolítica – La ruta de la expansión paramilitar y los acuerdos políticos, Nuevo Arco Iris, Bogota 2007.

25. Cette ténébreuse alliance formée par les groupes paramilitaires est responsable de la plus grande catastrophe humanitaire dans ce pays au cours des dernières décennies et l’une des plus importantes de la planète. L’Unité des victimes, une association créée en 2012, a enregistré plus de 8 millions de personnes victimes du conflit de 1985 à ce jour. « Les dossiers de l’Unité des victimes indiquent 12 types de crimes signalés le plus fréquemment : le déplacement forcé, l’homicide, la mutilation par les mines, les enlèvements, les tortures, le recrutement des mineurs, la spoliation des terres, les agressions sexuelles, les menaces et les attentats, la disparition forcée et le vol des biens. (…) De ces huit millions, six ont été déplacés. Le second groupe le plus nombreux qui demande des réparations correspond aux homicides : on compte 265 000 victimes directes et 704 000 indirectes (famille) ». Cf. « Víctimas del conflicto en Colombia ya son ocho millones », El Tiempo, 16 avril 2016 : http://www.eltiempo.com/politica/justicia/cifras-de-las-victimas-del-conflicto-armado-en-colombia/16565045

26. La Colombie et les États-Unis ont signé un traité d’extradition asymétrique, favorable à la justice étatsunienne, justifié par la lutte contre la drogue.

27. La prédominance des latifundistes dans le pays est associée à l’élevage extensif. Actuellement ce type d’élevage concentre 32 millions d’hectares, alors que la production agricole atteint en tout 7 millions d’hectares. « Une des conséquences les moins visibles du narcotrafic, mais d’un grand impact structurel au cours des deux dernières décennies, a été l’achat massif des terres rurales par les barons de la drogue. Pour eux, il s’agissait d’un moyen rapide de blanchir l’argent illicite, d’accumuler l’épargne valorisable, de disposer de zones de sécurité et de refuge, et même de disposer d’une infrastructure de laboratoires et de pistes d’atterrissage pour les opérations de négoce de la drogue. (…) En 1995, une enquête réalisée par l’auteur avec la collaboration d’Ana Lucía Gomez Mejila auprès des experts du marché foncier de l’ensemble du pays, a indiqué qu’au cours de la période 1980-1995 il y avait des achats significatifs des terres par les narcotrafiquants dans 409 municipalités, représentant 42 % des municipalités du pays » (Alejandro Reyes Posada, Guerreros y Campesinos, Editorial Ariel 2016, pp. 107 et 109.

28. Les institutions financières internationales, et en particulier la Banque mondiale, ont insisté sur le « gaspillage » que serait pour un pays la possession de vastes régions rurales sans investissements. Elles classent la Colombie comme un des quelques pays du monde qui seraient dans cette situation.

29. « Les 10 entreprises qui contrôlent (presque) tout ce que vous consommez chaque jour produisent plus de 2 150 produits de consommation quotidienne dans des dizaines de pays à travers le monde et se font payer plus d’un milliard de dollars par jour pour cela. Coca-Cola, Pepsico, Kelloggs, Nestlé, Johnson & Johnson, P&G, Mars, Kraft, Unilever et General Mills sont les dix multinationales qui contrôlent une bonne partie du marché de consommation de masse. Probablement certains des grands absents de cette liste sont le goupe français Danone, spécialisé dans les produits laitiers, qui commercialise plus de 30 marques de produits laitiers et de l’eau, ainsi que l’Associated British Foods, britannique, qui vend une douzaine de marques dans 44 pays » (« El oligopolio alimentario : las empresas que monopolizan lo que consumes cada día », Eco-agricultor : http://www.ecoagricultor.com/el-oligopolio-alimentario-las-empresas-que-monopolizan-lo-que-consumes-cada-dia/

30. Pour la FAO, la « nouvelle ruralité » implique : « i) mettre l’accent sur la dimension territoriale en contraste avec la dimension agricole sectorielle, ainsi qu'une plus grande prise de conscience des différentes fonctions et services fournis par l'agriculture au-delà de son aspect productif ; ii) la reconnaissance des multiples liens entre les petites villes et la campagne environnante et de la relation entre le développement urbain et rural ; iii) la reconnaissance de la complémentarité entre l’agriculture et d’autres professions dans la génération de revenus en milieu rural, de la généralisation de l’agriculture à temps partiel et de l’origine multisectorielle de revenus de nombreuses familles rurales ; iv) la sensibilisation de la fonction résidentielle des zones rurales, par opposition à leur perception purement productive ou récréative, ce qui conduit à prêter attention à la prestation de services sociaux et résidentiels aux populations rurales ; v) la reconnaissance de l’intégration croissante des zones rurales dans les marchés (de produits, des intrants, de la technologie et de la main-d’œuvre) et de leur incorporation dans le processus de la mondialisation, ainsi que la sensibilisation à l’importance de la compétitivité territoriale face à la sectorielle ; vi) l’attention portée sur le potentiel économique des actifs liés au territoire, de type géographique, historique, culturel, pittoresque et écologique ; et vii) l’accent mis sur la participation des différents acteurs impliqués dans la conception et la mise en œuvre des politiques et programmes de développement rural. » (FAO, « Agricultura y ruralidad en Europa y América Latina » http://www.fao.org/docrep/004/y4524s/y4524s04.htm)

31. Un exemple de ce type d’investissements est donné par le groupe Los Grobo appartenant à l’entrepreneur argentin Gustavo Grobocopatel, le plus grand producteur de soja dans le monde, qui a déjà négocié avec le gouvernement colombien sa participation au cours des prochaines années au programme « Colombia Siembra » en investissant sur 3 millions d’hectares dans le piémont de la Cordillère orientale. « Los Grobo cultive un million d’hectares en Argentine et pourtant il n’en possède pas un seul. Au lieu d’acheter des terres, Los Grobo les loue, les ensemence, les équipe et les dote de logistique pour entretenir les cultures, puis il se charge de la vente de la production. En plus du soja, c’est un grand producteur de maïs. Los Grobo est présent en Argentine (en particulier dans la province de Buenos Aires), en Uruguay, au Paraguay et au Brésil. »(http://lasillavacia.com/, 20 mars 2016).

32. Ce plan a été conçu au début du gouvernement d’Andrés Pastrana car l’armée avait subi au cours des années antérieures plusieurs « coups stratégiques » des FARC sur le champ de bataille. De ce fait il existait une préoccupation de la bourgeoisie colombienne, partagée par le gouvernement étatsunien de Clinton, qu’une phase de « syndrome de défaite militaire » avait commencé. Ce fut le gouvernement Clinton qui a fait le pas décisif. Arturo Valenzuela, alors Secrétaire d’État adjoint pour les affaires de l’hémisphère occidental, l’a reconnu publiquement : « Je suis entré à la Maison Blanche en juin 1999 et immédiatement la question de que faire à l’égard de la Colombie m’est apparue. Lors d’une réunion avec mon patron direct, le président Clinton, il m’a dit en se référant au sujet de la sécurité internationale que nous étions à un moment où nous devons assumer une politique étatsunienne en soutien à la Colombie, que nous devons élever une politique du troisième niveau au niveau premier et préparer le terrain pour cette décision.(…) J’ai été témoin que c’est le président Clinton qui a personnellement dit ce que nous avions à faire. De nombreux secteurs étaient opposés à cela, c’était la guerre de Kosovo, la guerre des Balkans, il y avait de nombreuses questions sur la table, et on pourrait penser que les États-Unis peuvent tout faire, mais nous ne pouvions pas faire tout. C’est un exemple, mais je suis content de ce que nous avons fait car c’était un moment important qui a internationalisé le conflit colombien. Ce que nous avons fait, tant les États-Unis que les autres pays du monde, nous l’avons fait en appuyant un processus ici et, en même temps, c’était un processus qui a finalement démasqué les FARC. » (« La lupa de Valenzuela a los últimos gobiernos », interview recueillie par Norbey Quevedo pour El Espectador en novembre 2013 : http://www.elespectador.com/noticias/politica/lupa-de-valenzuela-los-ultimos-gobiernos-articulo-461477

33. En additionnant les effectifs de l’armée et de la police, on a atteint 500 000 membres avec la mise en œuvre du Plan Colombie, un nombre égal à celui de l’armée du Brésil dont la population est quatre fois plus élevée. La modernisation technique de l’armée colombienne grâce à ce plan a fait d’elle une des plus importantes et modernes de la région, au point que actuellement la Colombie « exporte » des conseils militaires et vend des armes à d’autres pays latino-américains. Cela confirme que les États-Unis voulaient non seulement une armée pour la guerre civile mais également une armée capable de garantir la sécurité impériale dans la région. Un journaliste note à ce sujet : « Le secteur colombien de la défense, qui conseille les réformes des polices de trois pays – Honduras, Guatemala et République Dominicaine – et a passé des accords visant à reproduire le modèle national de lutte contre le narcotrafic depuis le Mexique jusqu’au Panama, espère maintenant que ces forces opérationnelles pourront se traduire également dans la vente de bateaux, de vedettes, de pistolets, de fusils et de viseurs à ces nations. » (Juan Guillermo Mercado, El Tiempo du 7 octobre 2013 : http://www.eltiempo.com/archivo/documento/CMS-13105572).

34. L’USAID a joué un rôle décisif dans cet aspect. Une description complète du Plan Colombie peut être trouvée dans : Diana Marcel Rojas, El Plan Colombia – La intervención de Estados Unidos en el conflicto armado colombiano (1998-2012), Bogotá 2015, Ediciones Debate-Universidad Nacional.

35. Arturo Valenzuela (dans l’interview déjà citée, note 32) disait de l’héritage des gouvernements Pastrana et Uribe dont bénéficie le président Santos : « (…) il fallait d’abord surmonter progressivement les problèmes pour pouvoir emprunter une autre voie. Il est logique de penser que pour faire aujourd’hui la loi foncière, la loi sur les victimes, il y avait un temps où il fallait reprendre ce que les Colombiens appellent le conflit intérieur pour voir quand il serait possible de régler ces problèmes. Nous avions [en 2010, lors de la formation du gouvernement Santos] un rapport de forces entre l’État et l’insurrection complétement différent de celui que nous avions lorsque, à la Maison Blanche, nous avions fait cet effort de collaboration. »

36. Il s’agit de Bernard William Aronson, qui en plus d’exercer la carrière diplomatique s’est consacré aux banques d’investissement : « Il a travaille chez Goldman Sachs durant trois ans en tant que conseiller pour l’Amérique latine et, en 1996, a fondé sa propre société, Acon Investments. Tant Aranson que ses associés Ken Brotman et Janathan Ginns sont les gérants de Acon, qui a des bureaux à Washington, Los Angeles, Sao Paulo, Mexico DF et Bogota. Aronson a été dans les conseils d’administration de diverses entreprises nord-américaines de service, comme Liz Claiborne, Royal Caribbean International et Global Hyatt, ainsi que des société minières et energétiques tels que Mariner Energy Inc, Northern Tier Energy GP LLC de 2010 à 2013 et Chroma Oil & Gas LP. De plus, il est également membre du conseil de l’ONG National Democratic Institute for International Affairs, liée au Parti démocrate. » (La Silla Vacía de juillet 2016 : http://lasillavacia.com/quienesquien/perfilquien/bernard-william-aronson

37. Le fait que le comité norvégien du prix Nobel de la Paix a donné son prix à Juan Manuel Santos – qui a été ministre de la Défense du gouvernement Uribe, un gouvernement responsable du plus grand nombre d’assassinats aveugles et de déplacements forcés des populations qui ont eu lieu dans ce pays au cours des dernières années, et que son ministère a maintenu les consultants et les achats d’armes de l’État génocidaire d’Israël – confirme l’absence de stature morale de ce comité et le cynisme du capital mondialisé. Wikileaks a rendu public une information sur la Colombie, datée de 2008, qui confirme que Santos a passé un contrat avec la société Global CST, dirigée par un ex militaire, Yisrael Ziv, pour que ses conseillers développent des analyses militaires stratégiques. L’ambassadeur étatsunien de l’époque, Brownfield, signale qu’en 2008 un accord a été signé entre la Colombie et Israël « pour moderniser les 24 avions militaires Kfir. D’autre part, il a mentionné trois autres transactions militaires en cours : un possible contrat de 160 millions de dollars avec la société Israel Aircraft Industries pour rénover les avions de guerre Mirage 5 et Kfir, l’achat éventuel de drones de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, et la participation à un appel d’offres pour la vente des frégates au gouvernement colombien. Selon un document interne du ministère de la Défense, a déclaré Brownfield, environ 38 % des achats colombiens de défense effectués à l’étranger en 2007 proviennent d’Israël. » (« Wikiliks – Leaks el papel de Israel contra las FARC », Revista Semana, mars 2011 : http://www.semana.com/nacion/articulo/wikileaks-el-papel-israel-contra-farc/237054-3)

38. Le paragraphe correspondant se trouve dans l’introduction. Il dit que « dans sa vision la réforme rurale intégrale (RRI) reconnaît le rôle fondamental de l’économie paysanne, familiale et communautaire dans le développement de la campagne, l’éradication de la faim, la création d’emplois et de revenus, la dignité et la formation au travail, la production des aliments et en général dans le développement de la nation, en consonance et en articulation complémentaire avec les autres formes de la production agraire » (je souligne). Un peu plus loin, avec d’autres considérations, le texte ajoute que « le développement rural intégral avancera dans un contexte de mondialisation et de politiques d’État d’intégration dans la mondialisation, qui demandent une attention particulière à la production agricole nationale et agro-alimentaire paysanne, familiale et communautaire » (Accord final pour la fin du conflit et la construction d’une paix stable et durable, http://www.altocomisionadoparalapaz.gov.co/procesos-y-conversaciones/Paginas/Texto-completo-del-Acuerdo-Final-para-la-Terminacion-del-conflicto.aspx

39. « De plus, la stricte régulation socio-environnementale et sanitaire des transgéniques favorise le bien commun, dans le cadre de l’obligation inébranlable de l’État de prendre des mesures et d’employer les outils pour sauver le patrimoine génétique et la biodiversité en tant que ressources souveraines de la nation » (je souligne). Accords, p. 25.

40. La formalisation de la propriété après la guerre est un élément essentiel pour pouvoir clarifier les futurs investissements. De plus, dans les économies ouvertes, cette formalisation est décisive pour intégrer le paysan et le colon dans le marché pour les « autonomiser et créditer » du fait du contrôle spatial du capital dans les territoires d’investissement. De même, au travers du critère de « l’associativité », ils peuvent être insérés dans les chaînes de production. « Les partenariats productifs impliquent divers acteurs dans les processus de production. Ces acteurs se lient de manière volontaire pour échanger des ressources, générer des engagements dans la réalisation d’un objectif commun, dont la vertu principale est d’ajouter de la valeur » (« Alianzas Productivas en agronegocios experiencias de la FAO en América Latina y El Caribe », FAO, Santiago de Chile 2012, p. 32). C’est pour cela que le mouvement paysan international revendique une spécialisation alternative, des marchés alternatifs qui ne sont pas sous le contrôle des supermarchés et des grossistes dominants, une production fondée sur les valeurs d’usage, etc.

41. Accords, section 1.1.1.

42. « Parmi les bienfaits de ce “cadastre polyvalent” notons l’inclusion de variables précédemment non prises en compte, telle l’identification des propriétaires, des possesseurs, des locataires et des occupants ; ainsi que l’appui au processus de restitution des terres. IL informe également sur les limites, la forme du domaine et la situation du voisinage et sert pour l’ordonnancement territorial des investissements des municipalités et pour la planification des processus de gestion des risquex. » Juan Antionio Nieto Escalante, « Catastro multipropósito, instrumento de consolidación para la paz y el ordenamiento territorial » (http://www.igac.gov.co/wps/wcm/connect/7356220047f1a0a6a449a44a5da3094c/Catastro+multipropósito.pdf?MOD=AJPERES).

43. On y trouve l’ex président Andrés Pastrana, l’ex candidate à la présidence Marta Lucía Ramírez, l’ex procureur Alejandro Ordoñez (un fondamentaliste et militant d’une secte religieuse semblable à l’Opus Dei).

44. « Le gouvernement caractérisera avec précision le concept de terre non cultivée [baldío] de la nation et les processus de sa conversion en propriété privée à partir d’une occupation de bonne foi. La propriété des terres non cultivées qui ont été occupées de bonne foi au cours de la période que la loi déterminera sera respectée et formalisée, et ces domaines ne feront pas partie du Fonds foncier. Les accords ne doivent pas affecter les propriétaires ou les possesseurs honnêtes, qui doivent bénéficier de la présomption de bonne foi, qui n’est pas liée à l’absence de faute » (« Bases pour un nouvel accord de paix »).

45. Décision C-255 de 2012.

46. L’application de cette loi a confirmé l’incapacité de l’État d’obtenir ces restitutions. Le gouvernement a promis des réparations pour au moins deux millions d’hectares en peu de temps, mais six ans après son application seulement un peu plus de 100 000 hectares ont été restitués. Et comme si cela ne suffisait pas, 70 responsables que cette loi autorise à organiser ces procès ont été assassinés.

47. « Sans aucun à priori, le gouvernement doit réviser les distorsions de la loi 1448 de 2011 en ce qui concerne la restitution des terres, en particulier la notion d’ “acheteurs de bonne foi non exempts de faute” ce qui non seulement est une contradiction intrinsèque, mais un attentat contre le droit légitime à la terre. L’analyse du contexte ne peut servir de preuve pour indiquer une faute des propriétaires de bonne foi » (« Bases pour un nouvel accord de paix »).

48. Ce qui est implicite dans ce débat, c’est la défense de la multinationale Monsanto, maintenant fusionnée avec Bayer, qui possède le brevet du glyphosate. Le Tribunal constitutionnel et l’actuel ministre de la Santé s’opposent à ce type de fumigations.

49. Cette préoccupation avait déjà été exprimée par l’ex ministre des Finances Hugo Palacios Mejía, une personnalité liée à la campagne pour le Non : « L’accord magnifie les opportunités de “protestation sociale”, et avec cela il ne suffira pas d’obtenir des licences et autorisations prévues par la loi, mais il faudra faire face à ceux qui veulent initier une “protestation sociale”. L’accord multiplie les obligations de consultation et d’approbation de très nombreuses nouvelles “communautés” qui vont pousser comme des mauvaises herbes dans tout le pays, car celui qui a la faculté de gêner acquiert le droit d’exiger. » (« Siete razones para votar No en el plebiscito » : https://amanece.com/snyppet/siete-razones-para-votar-no-en-el-plebiscito/).

50. Voir la Lettre ouverte de Juan Manuel Santos à Álvaro Uribe Vélez du 10 juillet 2016.

51. « Ainsi les ministres de la Défense et de la Justice ont signé un “compromis” (?) pour que les agents de l’État aient un traitement spécial, “différencié, simultané et équitable”. C’est la fête dans les casernes : le texte ajoute que les militaires et les policiers emprisonnés pour des délits de ce type pourront demander la révision de leur jugement (et sortir libres comme s’ils avaient accompli leur peine), que le supérieur hiérarchique ne répondra que pour ses propres actions et que les peines seront accomplies dans les installations militaires (ils ont déjà ordonné les transferts). » (Hernando Gómez Buendía, « Los siete pasos hacia la impunidad », 4 mars 2016 : http://www.elespectador.com/opinion/los-siete-pasos-impunidad)

52. Les dits « faux positifs » ont été la plus terrible expression de la dégradation de la guerre par l’armée. Ils ont été le produit de la réglementation mercenaire de cette institution qui offrait des primes et autres prébendes aux militaires en récompense du plus grand nombre de guérilleros morts. Cela a conduit des membres de l’armée à assassiner des jeunes pauvres dans les quartiers périphériques et les transporter dans les zones de combat en les habillant d’un uniforme. Des déclarations de membres de l’establishment sur ce sujet abondent, en particulier celles de Jorge Mora Rangel et de l’ex procureur Jorge Perdomo, actuellement candidat au poste de procureur général.

53. Juan Hernandez Zubizarreta, spécialiste de ces questions, note à ce sujet dans une interview récente : « Le paragraphe 19 du texte me semble très important. Il précise que les cadres juridiques de référence comprennent surtout la législation internationale pour les droits de l’homme et le droit humanitaire et comment adopter les résolutions ou jugements en tenant compte de la qualification juridique spécifique du Système [intégral de vérité, justice et réparation] qui pourra donc agir différemment des autorités judiciaires, disciplinaires ou administratives. C’est-à-dire que les magistrats doivent appliquer, aussi en ce qui concerne les entreprises, le cadre réglementaire international et qu’ils disposent d’une importante marge d’interprétation pour établir leur propre qualification juridique, ce qui en aucun cas ne veut dire arbitraire, car leurs références sont fixées par le cadre mentionné. » (Propos recueillis par Jorge Freytter-Florián : http://colombiaporunapazestableyduradera.blogspot.fr/2016/09/la-responsabilidad-de-las-empresas-en.html)

54. « Néstor Humberto Martínez [procureur général] : Je trouve irresponsable que à droite et à gauche on parle de l’existence de 13 000 procès. La vérité c’est que nous avons à la Procurature 16 000 copies conformes où les noms de tiers sont mentionnés. Cela ne signifie pas qu’il y ait des enquêtes concernant 16 000 entreprises. Le nombre d’investigations est infiniment moindre, si jamais il atteint 1 % de ce chiffre. » (« Los Empresarios Extorsionados no tienen deudas con la Justicia », Revista Semana du 9 septembre 2016 : http://www.semana.com/nacion/articulo/fiscal-nestor-humberto-martinez-explica-situacion-de-empresarios-involucrados-conflicto-armado-y-la-lista/492266)

55. « Bases pour un nouvel accord de paix », paragraphe sur la justice.