« Le système capitaliste, indique le texte , ne peut pas s'en sortir autrement que par ces méthodes brutales et crapuleuses, et en laissant en plus un certain nombre de guerres ou de répressions sanglantes suivre leur cours comme au Soudan, au Moyen-Orient ou en Ukraine, et même en les intensifiant, directement ou indirectement, pour la plus grande joie des trusts de l'armement. Or, les conditions de la lutte contre ce système ont failli être modifiées favorablement dans les années 2011 à 2013, avec les soulèvements révolutionnaires au Maghreb et au Moyen-Orient, avec les grèves massives en Chine ou en Afrique du Sud, avec les mouvements contestataires en Grèce, en Espagne, aux États-Unis, en Turquie, à Hong-Kong ou en Islande. Cette vague émancipatrice s'est brisée sur diverses répressions comme en Syrie, en Égypte ou en Turquie. Des mouvements se sont aussi enlisés ou ont été détournés de leurs objectifs comme en Grèce, faute de capacités à se coordonner à l'échelle internationale ou à proposer un contenu susceptible d'intéresser la population travailleuse... »

Reprenons la lecture de la lettre...

Michel Peyret


Journal de notre bord - 13 octobre 2016

Lettre n° 173 (le 13 octobre 2016)

Bonjour à toutes et à tous,

Les grèves ont repris avec vigueur en France depuis un mois, sans aucune visibilité médiatique, d'autant plus qu'elles sont locales et émiettées. Les mouvements de protestation des salariés ont de fortes chances de se multiplier. Non seulement les conditions de travail ne cessent de se dégrader, mais une centaine de plans de licenciements sont déjà annoncés pour les mois à venir.

L'agitation électorale des politiciens tient le devant de la scène médiatique et fait office de brouillard masquant la réalité des luttes diverses. La campagne électorale en vue des élections présidentielles fonctionne comme une arme de diversion massive des esprits par rapport aux questions essentielles. Les thèmes réactionnaires sont brandis, comme ceux de « l'identité nationale et culturelle » et de la « lutte contre le terrorisme ».

Ils sont d'autant plus mis en avant comme contre-feux que la colère sociale risque de s'amplifier, balayant toutes les pitreries et les hystéries qui caractérisent les primaires de la droite et de la gauche gouvernementale.

On aura déjà une image éloquente de la colère du monde du travail lors de la mobilisation à Amiens les 19 et 20 octobre en soutien aux huit syndicalistes de Goodyear condamnés en première instance à huit mois de prison ferme pour avoir lutté pour sauver les emplois dans leur entreprise. Des manifestants venus de toute la France et de Belgique s'apprêtent à converger sur Amiens pour faire barrage plus globalement à la répression pénale des syndicalistes, des travailleurs et des activistes écologistes qui relèvent la tête contre les entreprises de destruction des capitalistes et de l'État à leur service.

Les points de résistance contre la logique capitaliste ne manquent pas. La vigueur de la mobilisation contre le projet d'aéroport à Notre-Dame-des-Landes ne faiblit pas. Il y a également une mobilisation de longue durée toujours aussi vigoureuse contre le dépôt sous terre de 100 000 mètres cubes de déchets nucléaires à Bure dans la Meuse.

Pour comprendre les données du problème et être informé des actions contre ce projet monstrueux, il faut visiter le site burestop.free.fr.

Cependant, même si on ne peut que se réjouir de la combativité qui persiste dans bien des régions et dans un nombre non négligeable d'entreprises, nous ne pouvons pas ignorer le contexte d'ensemble qui se dégrade sur tous les plans. L'extension d'un mouvement de travailleurs en lutte se heurte à une réalité qui semble le désamorcer par avance, à savoir l'extension de grande ampleur du chômage partiel ou total et de la précarité.

De son côté, le gouvernement ne relâche pas son orientation répressive. Même si François Hollande a émis des doutes en privé sur la faisabilité de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes, rien ne dit qu'il n'enverra pas les forces de police chasser les occupants de la ZAD et détruire leurs installations. Ce gouvernement ne cesse de démanteler brutalement des camps de Roms ou de migrants et il maintient sa volonté de détruire totalement la « jungle » de Calais en toute inhumanité. Gouverner signifie pour lui de plus en plus cogner, démanteler, emprisonner, contrôler tous les citoyens.

Nous ne pouvons pas nous leurrer non plus sur le fait que dans la société française, les pulsions autoritaires, racistes, xénophobes, violentes et individualistes ont tendance à se renforcer. Elles se développent avec l'augmentation de la précarité, avec les difficultés pour se maintenir à flot, avec les frustrations que cela engendre et avec le sentiment d'insécurité dans tous les domaines, qu'il soit fondé ou fantasmé dans bien des cas.

Ces problèmes, auxquels personne n'apporte aucune solution dans le cadre social actuel, trouvent une expression réactionnaire chez la plupart des politiciens en compétition, chez les experts autoproclamés et fortement médiatisés, bref chez tous les professionnels de la parole mensongère au service de l'ordre établi.

Dernièrement, le milliardaire Donald Trump a pu s'exclamer dans un meeting en Pennsylvanie qu'il faisait partie de la classe ouvrière et se faire ovationner. C'est dire l'état de désorientation de millions de gens victimes des effets destructeurs du capital sur leur existence et qui profite ici au Front National. Car ce phénomène est mondial. Les « hommes forts », les « femmes à poigne », qui manient à la louche la xénophobie et le nationalisme sont à la manoeuvre un peu partout, qu'ils soient déjà au pouvoir ou qu'ils prétendent y accéder comme Trump, ou y revenir comme Sarkozy. Selon les pays, ils y ajoutent une forte dose de religion, d'antisémitisme, de républicanisme désincarné, de sexisme ou d'homophobie. Mais ils invoquent toujours « nos racines », « notre identité » comme machine de guerre idéologique contre « les autres ».

Ils soufflent sur les braises de guerres civiles potentielles et parfois ils usent déjà de leur pouvoir pour tacler, bâillonner ou écraser leurs opposants.

C'est dans une configuration internationale où les États, impérialistes ou non, sont de plus en plus autoritaires et répressifs, avec parfois l'assentiment de couches sociales importantes, que nous vivons et que nous luttons. Il suffit d'avoir à l'esprit les équipes gouvernementales qui sévissent à la tête de la Russie, de la Chine, de la Turquie, de la Hongrie, de la Pologne, de la Slovaquie, du Japon, de la Corée du Sud, du Brésil ou de l'Argentine pour n'en citer que quelques unes. Mais à des degrés divers, toutes les équipes gouvernementales, dans le monde entier, sont à la fois de plus en plus corrompues et ont de plus en plus recours à l'arme de la stigmatisation de minorités ou d'un autre peuple. Aux Philippines, le nouveau chef d'État, Rodrigo Duterte, a choisi de désigner les toxicomanes comme les ennemis à abattre. À son appel, 3 400 d'entre eux ont été assassinés au cours des trois derniers mois selon la police.

Le système capitaliste ne peut pas s'en sortir autrement que par ces méthodes brutales et crapuleuses, et en laissant en plus un certain nombre de guerres ou de répressions sanglantes suivre leur cours comme au Soudan, au Moyen-Orient ou en Ukraine, et même en les intensifiant, directement ou indirectement, pour la plus grande joie des trusts de l'armement. Or, les conditions de la lutte contre ce système ont failli être modifiées favorablement dans les années 2011 à 2013, avec les soulèvements révolutionnaires au Maghreb et au Moyen-Orient, avec les grèves massives en Chine ou en Afrique du Sud, avec les mouvements contestataires en Grèce, en Espagne, aux États-Unis, en Turquie, à Hong-Kong ou en Islande. Cette vague émancipatrice s'est brisée sur diverses répressions comme en Syrie, en Égypte ou en Turquie. Des mouvements se sont aussi enlisés ou ont été détournés de leurs objectifs comme en Grèce, faute de capacités à se coordonner à l'échelle internationale ou à proposer un contenu susceptible d'intéresser la population travailleuse.

Certes les luttes ont continué et continuent aujourd'hui partout dans le monde. Mais nous sommes insuffisamment armés intellectuellement pour contribuer à ce qu'elles soient victorieuses en se coordonnant. À cet égard, pour que les mouvements des années 2011-2013 ne se soient pas déroulés en vain, nous devons les étudier en profondeur, dégager les enseignements précieux de ces expériences, comprendre en quoi ils préparent un autre avenir, mais aussi ce qui n'a pas marché et pourquoi. Ce travail est encore en friche et ses résultats sont loin d'être un bien collectif.

C'est une tâche moins spectaculaire et peut-être moins immédiatement gratifiante que de s'en prendre à des distributeurs de billets, de taguer des slogans anti-flics ou de s'en tenir à une routine militante auto-satisfaite et hexagonale. Mais il est peut-être urgent d'échapper aux diverses formes de superficialité qui caractérisent un peu trop la gauche radicale accro à l'électoralisme, et a fortiori l'ultragauche, « avant-garde » ridicule et pathétique qui n'a de comptes à rendre à personne, comme on l'a vu au cours des manifestations contre la loi travail.

Ces divers positionnements ne nous préparent pas un monde meilleur. Et pourtant il est absolument nécessaire d'affirmer toujours et encore qu'un autre monde est possible. Les expériences les plus significatives de luttes et de façons de faire autrement que selon la logique du marché en donnent déjà un aperçu concret.

On nous objectera qu'un autre monde, sans exploitation, sans oppression et sans guerres est une utopie. C'est exact. Nous devons tendre tous nos efforts vers cette utopie, oser en parler et la faire vivre partout où nous le pouvons. Dès maintenant, il est bon de penser, ressentir, créer au-delà de la société capitaliste et de ses critères. Tout concourt à nous ramener sur le terrain soi-disant réaliste des luttes sociales et politiques habituelles et balisées. Il est difficile de s'accrocher au versant abrupt de l'utopie. C'est un endroit dangereux d'où le système voudrait nous déloger. Mais c'est un endroit ensoleillé où il est déjà beaucoup plus agréable de vivre qu'ailleurs. L'avenir appartient à celles et ceux qui rêvent. Sinon, il n'y a d'avenir pour personne, juste un éternel présent fait de barbaries de toutes sortes, toujours plus monstrueuses.