« Notre axe, nous dit Denis Collin, devrait être assez simple : le droit des peuples, ce qui inclut le droit de se gouverner démocratiquement, et la défense de la paix. Le droit des peuples suppose donc la chute de la tyrannie de Bachar et le retrait de toutes les troupes étrangères de Syrie, la fin de toute aide aux groupes jihadistes. Cela pourrait s’accompagner de sanctions contre les États qui continueraient de s’immiscer dans les affaires syriennes et notamment des mesures contre l’Arabie Saoudite et la Turquie. Le droit des peuples, c’est aussi le soutien aux Kurdes, la défense de leur droit à l’auto-détermination, sachant que celle-ci n’est pas obligatoirement la constitution d’un État kurde mais pourrait être la reconnaissance de gouvernements autonomes kurdes dans les quatre pays concernés (une solution que les Kurdes turcs envisagent et qu’Erdogan refuse avec obstination). On pourrait admettre qu’il faille détruire l’EI, de fonds en combles. Mais alors si c’est là le but de guerre, il faut l’annoncer comme tel et s’en donner les moyens avec l’accord des États concernés dans la région. Il est de toutes façons assez aisé de couper les communications, les sources de financement et les sources de recrutement de l’EI si les puissances impliquées le désirent réellement – par exemple, on peut se demander comment l’EI a toujours accès à l’internet… »

Reprenons l'analyse et les propositions de Denis Collin …

Michel Peyret


La tragédie syrienne et les moyens d'y mettre fin

Par Denis Collin • Internationale • Mardi 18/10/2016

Sur les événements de Syrie et ce qui se prépare à Mossoul, la confusion est à son comble. Dans une ambiance style « guerre froide » qui menacerait de se transformer en guerre mondiale, passant du sol proche-oriental au sol européen. La propagande, de tous les côtés, fonctionne à plein régime. On est sommé de choisir son camp. D'internement?

Faut-il rappeler que le régime de Damas fut un temps un allié très présentable, pour les USA qui utilisèrent ses prisons pendant la guerre contre l'Irak en 2003, pour Sarkozy qui reçut en grande pompe Bachar El Assad ? Faut-il rappeler que la guerre a commencé quand l'insurrection populaire pacifique menaça le boucher de Damas dans la foulée des printemps arabes ?

Connaissant bien son monde, Bachar El Assad a manœuvré, libérant les jihadistes emprisonnés et faisant des partisans d'Al Qaïda l'oppostion qu'il s'était choisie afin de laminer toute réelle opposition démocratique et se poser en protecteur des minorités (chrétiennes par exemple) contre la menace de l’intégrisme sunnite. De leur côté, les Occidentaux qui ont toujours redouté les pouvoirs démocratiques dans cette région ont cherché une solution de rechange à Bachar en créant un « Sunnistan » en Syrie.

L'Arabie Saoudite et le Qatar n'ont pas ménagé leurs efforts pour armer et aider le Front Al Nosrah (filiale locale d’Al Qaïda) dont l’ineffable Fabius disait qu’il faisait « du bon boulot »… La situation se compliqua encore avec la proclamation de l’État islamique. La Turquie, membre de l’OTAN apporta de son côté un soutien franc et massif à Daech. La Russie entra ensuite dans la danse, aux côtés de l’Iran, pour soutenir Bachar.

On voit dès lors se dessiner un front des plus embrouillé. Un axe Damas/Téhéran/Moscou d’un côté, un axe Turquie/EI contre les Kurdes, d’un autre côté et enfin un axe Al Qaida/USA/France contre l’EI et contre Bachar mais soutenant Al Qaida contre l’opposition démocratique. L’Irak, allié de Téhéran est confronté à l’EI, mais il est en même temps un allié des USA. Nouvelle complication : après quelques accrochages sérieux, la Turquie et la Russie se réconcilient – peut-être pas pour très longtemps en dépit des spéculations délirantes des partisans de « l’Eurasie ».

En dépit de phases de friction, la collaboration entre Russes et Américains demeure pour maintenir la guerre à un niveau acceptable pour les deux grandes puissances, la France se contentant du rôle de poisson pilote des USA. Pendant ce temps, des millions de Syriens ont fui leur pays – principalement pour les pays limitrophes, Liban, Jordanie, Turquie. Des centaines de milliers de Syriens sont morts. Des villes sont détruites. Le pays est ravagé. La Syrie est déjà de fait dépecée.

Si nos souhaits étaient d’une quelconque utilité, on ne pourrait que demander le retrait de toutes les troupes étrangères du sol syrien (les Russes comme les Américains, les Turcs et les Saoudiens comme les Iraniens), le respect de l’intégrité du territoire syrien et le remplacement du tyran de Damas par un gouvernement démocratique ou du moins un gouvernement capable de préparer une transition démocratique. Se poserait évidemment la question des Kurdes, une question qui met en cause la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran. Ce qui ne manquerait pas d’entraîner de nouvelles complications, principalement avec la Turquie et l’Iran, l’autonomie des Kurdes d’Irak étant un fait dont tout le monde s’est accommodé, ce qui explique que les Kurdes irakiens n’ont guère soutenu leurs frères syriens, dont la révolte pouvait aboutir à une remise en cause du statu quo.

Ce qui rend encore plus difficile la situation, c’est la passivité des opinions publiques dans les pays démocratiques. Beaucoup se demandent : qu’allons-nous faire dans cette galère ? Tout en redoutant les conséquences de l’afflux de centaines de milliers de réfugiés syriens en Europe. Certains proposent la poursuite et l’intensification de l’engagement aux côtés de la « coalition » des « Occidentaux » et des pays du Golfe. D’autres, les « russophiles », soutiennent Poutine. Et parmi eux de nombreux militants « de gauche » qui ont transféré sur l’autocrate de Moscou le vieux soutien à l’Union Soviétique – les « camps » ont la vie dure.

Que faire ? Nous sommes bien impuissants. Mais il est au moins possible de contrer les propagandes des puissances intervenant sur les territoires syriens et irakiens. Y compris les propagandes des « humanitaires » prétendus qui voient les horreurs d’un côté mais restent délibérément aveugles sur ce qui se passe de l’autre côté. On ne peut guère condamner les bombardements des hôpitaux à Alep quand on feint d’ignorer ce que l’Arabie Saoudite fait Yemen. Et réciproquement. On ne peut condamner les atrocités de l’État islamique et considérer les atrocités de Bachar comme de malheureux dommages collatéraux.

Notre axe devrait être assez simple : le droit des peuples, ce qui inclut le droit de se gouverner démocratiquement, et la défense de la paix. Le droit des peuples suppose donc la chute de la tyrannie de Bachar et le retrait de toutes les troupes étrangères de Syrie, la fin de toute aide aux groupes jihadistes. Cela pourrait s’accompagner de sanctions contre les États qui continueraient de s’immiscer dans les affaires syriennes et notamment des mesures contre l’Arabie Saoudite et la Turquie.

Le droit des peuples, c’est aussi le soutien aux Kurdes, la défense de leur droit à l’auto-détermination, sachant que celle-ci n’est pas obligatoirement la constitution d’un État kurde mais pourrait être la reconnaissance de gouvernements autonomes kurdes dans les quatre pays concernés (une solution que les Kurdes turcs envisagent et qu’Erdogan refuse avec obstination).

On pourrait admettre qu’il faille détruire l’EI, de fonds en combles. Mais alors si c’est là le but de guerre, il faut l’annoncer comme tel et s’en donner les moyens avec l’accord des États concernés dans la région. Il est de toutes façons assez aisé de couper les communications, les sources de financement et les sources de recrutement de l’EI si les puissances impliquées le désirent réellement – par exemple, on peut se demander comment l’EI a toujours accès à l’internet…

Ceci implique aussi que nous apportions notre soutien à toutes les oppositions démocratiques, qui n’ont pas encore été totalement écrasées, dans tous les pays concernés. Seuls des régimes démocratiques peuvent garantir la paix et le droit de toutes les nations de la région à vivre dans des frontières sûres et reconnues.

On dira que nous rêvons. Peut-être. Mais y a-t-il une autre solution ?