« Le concept d’imaginaire social, interroge Marc Escola, permettrait-il d’appréhender, dans le domaine historique et culturel, la création de formes nouvelles ? Doit-on, d’ailleurs, le penser comme une « création », ce qui suppose l’avènement d’une nouveauté radicale, ou plutôt comme une « production », idée qui suggère, au contraire, que chaque nouvelle configuration ne peut être produite qu’à partir de configurations existantes et sédimentées, sur la base d’une reproduction partielle du préexistant ? La difficulté réside sans doute dans le passage du spéculatif au concret : la définition de l’imaginaire social comme création de formes nouvelles (Castoriadis) ou comme « dialectique de l’innovation et de la sédimentation » (Ricœur) résiste-t-elle à l’épreuve de l’analyse historique et littéraire des discours, des œuvres et des représentations du monde ?... »

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Michel Peyret


Le concept d’"imaginaire social". Nouvelles avenues et nouveaux défis (UQAM, Montréal)

Information publiée le 26 septembre 2016 par Marc Escola  (source : Alex Gagnon et Sylvano Santini)

Le 1 décembre 2016

Montréal

Appel à communications

Le concept d’"imaginaire social". Nouvelles avenues et nouveaux défis

Montréal, les 14, 15 et 16 septembre 2017

 

La notion d’« imaginaire », souvent associée aux perspectives archétypologiques, a longtemps été suspectée par les historiens et, plus largement, par ceux et celles qui, issus des disciplines culturelles et sociales, rattachent les phénomènes humains et langagiers à des forces sociohistoriques particulières plutôt qu’à des grandes matrices « universelles ». La notion a pourtant aujourd’hui, depuis la théorisation fondamentale proposée par Cornelius Castoriadis, sa déclinaison sociale. Elle suscite d’ailleurs, depuis quelques années, un engouement dans le champ des études historiques et culturelles, bénéficiant assurément d’un certain effet de mode. Ses occurrences sont nombreuses (l’expression « l’imaginaire de » s’est répandue) mais la notion reste encore assez rarement conceptualisée, comme en témoigne à sa manière l’ouvrage de Pascal Ory consacré à l’histoire culturelle : l’« imaginaire social » y est présenté comme l’objet par excellence de cette discipline mais le concept n’y est pourtant pas défini.

La publication, au printemps 2016, d’un Dialogue sur l’histoire et l’imaginaire social (1985) entre Ricœur et Castoriadis a rappelé l’actualité et l’importance de la théorie castoriadienne de l’« imaginaire social instituant ». Mais la discussion entre les deux philosophes en fait également apparaître les lacunes ou, pour mieux dire, les pierres d’achoppement. Pour Castoriadis, l’imaginaire social, moteur des transformations historiques et culturelles, est une « création incessante et essentiellement indéterminée » de représentations du monde et de formes de vie, l’« indétermination » renvoyant à la possibilité, à la capacité humaine de toujours faire advenir et de « faire être des formes autres ». Or l’entretien avec Ricœur porte précisément sur les facteurs et conditions (historiques, sociales, culturelles) qui limitent l’indétermination de cette capacité créative qu’est l’imaginaire.

Le concept d’imaginaire social permettrait-il d’appréhender, dans le domaine historique et culturel, la création de formes nouvelles ? Doit-on, d’ailleurs, le penser comme une « création », ce qui suppose l’avènement d’une nouveauté radicale, ou plutôt comme une « production », idée qui suggère, au contraire, que chaque nouvelle configuration ne peut être produite qu’à partir de configurations existantes et sédimentées, sur la base d’une reproduction partielle du préexistant ? La difficulté réside sans doute dans le passage du spéculatif au concret : la définition de l’imaginaire social comme création de formes nouvelles (Castoriadis) ou comme « dialectique de l’innovation et de la sédimentation » (Ricœur) résiste-t-elle à l’épreuve de l’analyse historique et littéraire des discours, des œuvres et des représentations du monde ?

C’est pour tenter de répondre à ces questions que quelques chercheurs s’efforcent aujourd’hui, tant en sociocritique qu’en histoire culturelle, de théoriser rigoureusement l’« imaginaire social ». Le présent colloque, qui entend réunir autour de cette notion des chercheurs issus de disciplines variés, voudrait poursuivre cet effort de théorisation en soumettant le concept à l’épreuve d’analyses concrètes. Défini essentiellement comme l’ensemble des représentations que produisent, partagent et diffusent les membres d’une société pour lire et interpréter le monde qui les entoure, l’« imaginaire social » fait intervenir, dans le champ de l’analyse historique ou culturelle, une série de concepts issus de la sémiologie : « représentations » (Kalifa, Gagnon), « significations » (Castoriadis), « sémiosis sociale » (Popovic), etc. Se situant au point de rencontre entre théories de l’histoire et de la société et théories du langage et des représentations, la notion appelle, sur le plan théorique, un dialogue interdisciplinaire dont ce colloque souhaite être l’occasion.

Les conférenciers et conférencières sont invité-e-s à proposer des communications explorant l’une ou plusieurs des cinq hypothèses centrales suivantes sur l’imaginaire social. On privilégiera, dans chaque cas, une articulation entre la réflexion théorique et des exemples tirés d’analyses historiques, de discours ou d’œuvres littéraires, artistiques, cinématographiques, etc.

 

L’historicité de l’imaginaire social. En tant que produit historique, l’imaginaire social n’est pas un ensemble de représentations stable et invariant ; il est vulnérable aux transformations historiques et rattaché, en divers lieux et en divers temps, à des contextes précis de même qu’à des ressources langagières et des genres discursifs particuliers. Certaines représentations sont éphémères. D’autres sont beaucoup moins périssables et ont, partant, une certaine dimension transhistorique (Bouchard). En ce sens, est-il possible de concilier ou de réconcilier l’approche historienne et celles qui prétendent dégager des figures universelles ? Sa socialité. L’imaginaire, lisible dans les langages qui traversent une société, est social dans la mesure où les représentations qui le composent n’existent et ne circulent que parce que ceux et celles qui les produisent et les colportent appartiennent à des sociétés, au sein desquelles ils occupent des positions particulières. Comment penser, dès lors, les rapports entre l’individu et le collectif, la création ou production individuelle ? Sa dualité. L’imaginaire social est à la fois un ensemble de produits et un processus productif, un « interface » dynamique entre le sujet et le monde (Gervais, Chassay) : c’est en même temps un ensemble de représentations du monde qui s’impose aux membres d’une société, la condition du dicible, du pensable et du représentable, et un pouvoir d’imaginer, de faire advenir de nouvelles formes et de transformer les représentations du monde. Comment, dès lors, penser ou décrire l’avènement de nouvelles représentations, irréductibles aux représentations préexistantes ? Comment, en particulier, penser le travail créatif du texte littéraire ou de l’œuvre d’art ? Son hétérogénéité. L’imaginaire social ne forme pas nécessairement un tout homogène, administré par une cohérence rigoureuse ; labile et mouvant, il est traversé par des tensions et des concurrences, les représentations du monde, ouvertes aux appropriations et rattachées aux intérêts de tel ou tel groupe social, faisant en outre continuellement l’objet de luttes politiques. Sa disponibilité. L’imaginaire social, irréductible aux cadres nationaux, ne cesse de défier les frontières. Il se répand, s’exporte, se diffuse mais prend néanmoins, en chaque lieu, des visages particuliers. Il vient dissoudre les spécificités nationales sans pour autant les abolir complètement.

Les propositions de communications compteront environ 300 mots et seront accompagnées d’une brève notice biobibliographique. Elles doivent être envoyées à Alex Gagnon (gagnon.alex.2@courrier.uqam.ca) et Sylvano Santini (santini.sylvano@uqam.ca) au plus tard le 1er décembre 2016.

Le colloque se tiendra à Montréal, les 14, 15 et 16 septembre 2017. 

 

Repères bibliographiques

Baczko (Bronislaw), Les imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectifs, Paris, Payot, 1984.

Bouchard (Gérard), Raison et déraison du mythe. Au cœur des imaginaires collectifs, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2014.

Castoriadis (Cornelius), L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, coll. « Points », 1975.

Castoriadis (Cornelius), L’imaginaire comme tel, Paris, Hermann, coll. « Philosophie », 2008.

Castoriadis (Cornelius) et Ricœur (Paul), Dialogue sur l’histoire et l’imaginaire social, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. « Audiographie », 2016.

Chassay (Jean-François) et Gervais (Bertrand) (dir.), Paroles, textes et images. Formes et pouvoirs de l’imaginaire, vol. 1, Montréal, Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire, coll. « Figura », 2008.

Corbin (Alain), « Imaginaires sociaux », dans Christian Delporte, Jean-Yves Mollier et Jean-François Sirinelli (dir.), Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2010.

Gagnon (Alex), La communauté du dehors. Imaginaire social et crimes célèbres au Québec (xixe – xxe siècle), Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2016. 

Jodelet (Denise), « Représentations sociales : un domaine en expansion », dans Denise Jodelet (dir.), Les représentations sociales, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », 1989.

Kalifa (Dominique), Les bas-fonds. Histoire d’un imaginaire, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2013.

Leblanc (Patrice), « L’imaginaire social. Note sur un concept flou », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 97, juillet-décembre, 1994, p. 415-434.

Maza (Sarah), « Construire et déconstruire la bourgeoisie : discours politique et imaginaire social au début du xixe siècle », Revue d’histoire du xixe siècle, vol. 34, 2007, p. 21-37.

Ory (Pascal), L’histoire culturelle, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2004.

Popovic (Pierre), Imaginaire social et folie littéraire. Le second empire de Paulin Gagne, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2008.

Popovic (Pierre), La mélancolie des Misérables. Essai de sociocritique, Montréal, Le Quartanier, coll. « Erres essais », 2013.

Responsable :

Alex Gagnon et Sylvano Santini

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