« En soi, répond Raphaël Glucksmann, je n’ai aucun problème avec les Gaulois de Nicolas Sarkozy. Le problème, c’est le point qu’il met après les Gaulois. Cela reflète la tendance de vouloir rendre l’identité française univoque. Les penseurs et politiques réactionnaires actuels disent: «Avant, nous avions une identité claire.» J’interroge cet «avant» et je trouve que depuis le Moyen Age au moins, notre identité est multiple. Comme avec Le roman de Renart, on constate que, dès le départ, la culture française assume le fait d’être le produit de mélanges et d’échanges... »

Reprenons l'interview de Raphaël Glucksmann...

Michel Peyret


«La France, ce n’est pas Versailles, c’est le Paris de Voltaire!»

Essai politique

L’essayiste Raphaël Glucksmann publie un manuel de survie face aux réactionnaires et une ode à l'identité multiple.



Raphaël Glucksmann: «Le grand mensonge d’aujourd’hui est de réduire les droits de l'homme aux trente dernières années, à Cohn-Bendit et Kouchner, alors que les droits de l’homme, c’est le moteur de plusieurs siècles de France. Aujourd’hui, les réacs ont kidnappé l’identité et notre histoire de France.»

Raphaël Glucksmann: «Le grand mensonge d’aujourd’hui est de réduire les droits de l'homme aux trente dernières années, à Cohn-Bendit et Kouchner, alors que les droits de l’homme, c’est le moteur de plusieurs siècles de France. Aujourd’hui, les réacs ont kidnappé l’identité et notre histoire de France.»

Par Xavier Alonso Paris

«Je crois sincèrement que le passé français est le meilleur antidote contre le passéisme. Ce qui a fait notre héritage, c’est la défaite de Tartuffe face à Renart.» Raphaël Glucksmann, 36 ans, a plongé dans l’histoire française pour en dégager un propos qui prend à rebours les discours identitaires réactionnaires et de repli sur soi actuels. Après son essai Gueule de bois (2015), qui analysait la défaite de la pensée de gauche actuelle, le philosophe propose un récit à opposer aux déclinistes.

Humaniste, cosmopolite et ouvert sur les autres… C’est l’histoire de France que Raphaël Glucksmann est allé rechercher dans les mains des héritiers de Maurras et Barrès. Du Roman de Renart – «Nous descendons tous d’un voleur de poules», rigole le trentenaire – au «geste de Descartes, le rire de Rabelais ou l’ironie de Voltaire», Raphaël Glucksmann illustre une identité française multiple car «tout fout le camp depuis toujours en France».

Votre ancêtre, ce n’est donc pas uniquement le Gaulois?

En soi, je n’ai aucun problème avec les Gaulois de Nicolas Sarkozy. Le problème, c’est le point qu’il met après les Gaulois. Cela reflète la tendance de vouloir rendre l’identité française univoque. Les penseurs et politiques réactionnaires actuels disent: «Avant, nous avions une identité claire.» J’interroge cet «avant» et je trouve que depuis le Moyen Age au moins, notre identité est multiple. Comme avec Le roman de Renart, on constate que, dès le départ, la culture française assume le fait d’être le produit de mélanges et d’échanges.

Selon vous, la France est cosmopolite par essence?

On a confondu cosmopolitisme et multiculturalisme. Nous vivons dans une société où différentes origines et cultures sont présentes, c’est un état de fait. Le cosmopolitisme, c’est encore autre chose. C’est ce qui fait la France: l’idée que par-delà nos origines diverses, il y a une quête de commun. On ne se définit pas par ses racines, mais par un projet. C’est une nation politique, et non pas ethnique ou religieusement pure, qui résulte du cosmopolitisme présent en France depuis l’origine.

Mais la tension actuelle résulte du fait que l’islam politique ne veut pas de projet avec la France.

L’islam politique est une idéologie – et elle a déclaré la guerre à la République française – mais ce n’est pas une civilisation ni une religion. Il faut donc mener les bons combats. Et surtout ne pas renoncer à ce qui a constitué la France telle que nous la connaissons. Par exemple, au nom du combat contre le salafisme, on remet en cause le droit du sol. On peut le faire, mais il faut avoir conscience de ce à quoi on renonce.

En quoi le droit du sol est-il si français?

On ne peut pas le balayer d’un revers de la main comme s’il s’agissait d’une simple anecdote de soixante-huitards fumeurs de joints qui ont décidé que tous les immigrés étaient les bienvenus. Le droit du sol, c’est Louis X en 1315. Par édit royal, il décide que chaque étranger qui foule le sol des Francs devient Franc. L’identité se fait déjà par adhésion à un projet et non par le lignage. Ensuite, François Ier, en 1515, codifie la nationalité et décrète que tout enfant de parents étrangers né en France devient Français. Le droit du sol est donc constitutif non pas seulement de la République, mais de l’identité française en général.

Et «droit-de-l’hommiste» n’est pas une insulte…

C’est le symbole absolu de la défaite des élites progressistes françaises. Les droits de l’homme, c’est non seulement la Révolution française, qui a permis à la France de rayonner dans le monde et de changer le cours de l’histoire européenne, mais c’est précédemment une pensée née dans les Essais de Montaigne. Le grand mensonge d’aujourd’hui est de les réduire aux trente dernières années, à Cohn-Bendit et Kouchner, alors que les droits de l’homme, c’est le moteur de plusieurs siècles de France. Aujourd’hui, les réacs ont kidnappé l’identité et notre histoire de France.

Vous êtes également sans concession envers l'intelligentsia de gauche?

Comme la gauche culturelle a eu l’hégémonie en France, elle a considéré que c’était acquis. Que l’histoire était finie et qu’elle était elle-même l’incarnation de la fin de l’histoire. Elle a cessé de produire des idées. Elle a même cessé de dessiner un horizon collectif. Les seuls, qui depuis 20 ans, osent formuler une vision globale de ce qu’est la France et le monde, ce sont les penseurs réactionnaires. Je les combats, mais j'admets qu'ils exposent au moins une vision du monde.

Votre vision du «tout fout le camp depuis toujours en France» est pour le moins enthousiaste?

Il faut se poser la question de ce qui a fait la grandeur de la France. Ce n’est pas Versailles, ce n’est pas Louis XV, c’est le Paris de Molière et de Voltaire qui était un joyeux bordel. Une ville où les plus libertins des libertins écrivaient des pièces de théâtre qui étaient ensuite des succès dans toute l’Europe. Au lieu de surjouer le Versailles de Louis XV nous devrions revenir l’esprit du Paris de Voltaire.

Et vous décrivez aussi ce siècle des Lumières comme une époque trouble...

Il ne faut pas paniquer, depuis toujours il y a des Tartuffe qui nous expliquent que nous sommes en train de mourir, que nous sommes en décadence. A l’époque des Lumières, tous les Zemmour et les Finkielkraut nous expliquaient que les lumières étaient une décadence infecte par rapport au Grand siècle. D'ailleurs, les ouvrages philosophiques, imprimés à Amsterdam pour échapper à la censure royale et à celle de l’église, voyagent dans des carrioles avec les livres pornographiques. Tout cela n'était que de la littérature licencieuse: les livres de Voltaire et Diderot avec les livres porno. C’est ça qui a fait la France et non le nombre de glaces dans la Galerie des glaces de Versailles. Mon problème est qu’aujourd’hui, on reste attaché à Versailles mais on oublie ce qui était le moteur même de l’esprit français.

A lire «Notre France, dire et aimer ce que nous sommes», Raphaël Glucksmann, Allary Editions, 257 p. (TDG)

(Créé: 12.10.2016, 22h26)