« Or, indique André Gorz, passé un certain point, les «progrès» de la croissance industrielle ont plus d’effets destructifs que d’effets utiles. Les économistes sont totalement incapables de mesurer ce phénomène, puisqu’ils comptabilisent également, comme un «apport», les productions d’effets utiles et les productions ayant pour seul objet de réparer un peu les dégâts causés. La destruction des « stocks naturels » (air, eau, ressources minérales, espace, forêt, faune océanique) n’est comptabilisée nulle part. Cela fait que nos industriels, avec la bénédiction de nos technocrates, commettent de plus en plus de destructions pour combattre les effets destructifs de leurs productions. Nous ne cessons d’augmenter les inputs pour combattre les effets négatifs de l’augmentation des inputs. La croissance du produit national s’accompagne d’une détérioration de qualité de la vie. Le capitalisme s’en accommode bien. La production destructive, dont l’armement et la guerre ne sont que les formes les plus spectaculaires, entretient la croissance. Peu importe au capital ce qui est produit, pourvu que «ça» croisse et que les destructions soient payées et réparées aux frais des autres. La grande firme majore ses profits d’abord en polluant, ensuite en se faisant payer par des tiers des mesures de dé-pollution... »

Reprenons le texte de André Gorz...

Michel Peyret


L’écologie est-elle réactionnaire?, par André Gorz

L’écologie est-elle réactionnaire?, par André Gorz André GORZ (1923-2007), ici en 1978. De son vrai nom Gérard Horst, il signait également sous le nom de Michel Bosquet. (©Fonds André Gorz / IMEC)

Cinquième et dernier volet de notre série d'articles oubliés du philosophe, avec ce plaidoyer écologique datant de 1976: “pour vivre mieux, il ne faut pas produire plus mais produire et consommer autrement”.

Invité de BibliObsInvité de BibliObsPublié le 04 octobre 2016 à 17h50

En France, l'année 1976 est placée sous le signe du nucléaire. La France s'est engagée dans un vaste programme de construction de centrales et, au cours de l'été, la méga-manifestation contre le surgénérateur de Creys-Malville a fait un mort. A gauche, la question divise profondément. Dans «le Nouvel Observateur» du 4 octobre, le dirigeant du Parti socialiste, Charles Hernu, pro-nucléaire et proche de François Mitterrand, qui en fera son ministre de la Défense en 1981, a publié une tribune au titre éloquent: «Ecologie ou Conservatisme?». André Gorz, alias Michel Bosquet, lui répond la semaine suivante.

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UNE PRODUCTION DESTRUCTIVE

 par Michel Bosquet
"Le Nouvel Observateur"

du 11 octobre 1976

Nous voilà prévenus par Charles Hernu, futur ministre socialiste: «l’écologisme anti-nucléaire» n’est pas, comme l’écrivait Jean Daniel, un thème de gauche; ce serait au contraire, nous dit Charles Hernu, un combat «animé par les forces de droite contre les municipalités de gauche».

Ce serait donc des municipalités de gauche qui, à Braud-Saint-Louis, Beaugency, Montjean-sur-Loire, Plogoff, Nogent-sur-Seine, Achères, Creys-Malville, et…, se seraient heurtées à la résistance antinucléaire? Et pour animer  cette résistance et demander comme en Suède un moratoire, la droite se serait présentée sous l’apparence de paysans sur les tracteurs; d’habitants montant la garde aux côtés de leur maire et de leurs élus locaux, ou votant «non» à l’initiative de leurs édiles; de quatre mille scientifiques signataires de l’appel dit «des quatre cents»; de la fédération socialiste et du conseil général de l’Isère; des fédérations C.F.D.T. d’E.G.F et du C.E.A, etc.?

Que Charles Hernu demande donc à son camarade de parti, le député-maire de Dunkerque, pourquoi, après avoir imposé aux électeurs et aux élus locaux la première tranche de la centrale atomique de Gravelines, il jure qu’on ne l’y reprendra plus et refuse net la seconde tranche. «Etre conservateur, écrit Charles Hernu, c’est refuser le progrès, c’est refuser les énergies nouvelles. C’est refuser une certaine analyse dialectique du monde.» Eh bien (mis à part le fait que la dialectique est le contraire de l’analyse), toute la question est là. Ce que nous enseigne l’écologie, la plus dialectique de toutes les sciences puisque, enfin, elle étudie le monde comme totalisation en cours, c’est que l’économie des productions humaines est englobée dans une économie des cycles naturels, régie par les principes de la thermodynamique.

Contrairement à l’idée que, avec beaucoup d’autres, s’en fait Charles Hernu, l’écologie n’a rien à voir avec la «défense de la nature»: elle est seulement la science des équilibres dynamiques qui rendent possible une forme de vie supérieure sur terre. A ce titre, elle tente de défendre ces équilibres contre des interventions qui les détruisent et de mettre au point des interventions plus propices à l’épanouissement de la vie. Elle nous rappelle ainsi que toute production est aussi destruction, et  notamment que toute production d’énergie est destruction d’énergie.

Lorsque les effets utiles d’une destruction dépassent ses inconvénients (ses «désutilités») et ses coûts, on peut parler de destruction productive. Mais, lorsque les désutilités et les coûts d’une production dépassent les effets  utiles qu’on en retire, il faut parler de production destructive.

Or, passé un certain point, les «progrès» de la croissance industrielle ont plus d’effets destructifs que d’effets utiles. Les économistes sont totalement incapables de mesurer ce phénomène, puisqu’ils comptabilisent également, comme un «apport», les productions d’effets utiles et les productions ayant pour seul objet de réparer un peu les dégâts causés.

La destruction des « stocks naturels » (air, eau, ressources minérales, espace, forêt, faune océanique) n’est comptabilisée nulle part. Cela fait que nos industriels, avec la bénédiction de nos technocrates, commettent de plus en plus de destructions pour combattre les effets destructifs de leurs productions. Nous ne cessons d’augmenter les inputs pour combattre les effets négatifs de l’augmentation des inputs. La croissance du produit national s’accompagne d’une détérioration de qualité de la vie.

Le capitalisme s’en accommode bien. La production destructive, dont l’armement et la guerre ne sont que les formes les plus spectaculaires, entretient la croissance. Peu importe au capital ce qui est produit, pourvu que «ça» croisse et que les destructions soient payées et réparées aux frais des autres. La grande firme majore ses profits d’abord en polluant, ensuite en se faisant payer par des tiers des mesures de dépollution.

Est-ce cela qu’entend Charles Hernu lorsqu’il dit que «le capitalisme est en train de récupérer la lutte contre les pollutions»? Ne faudrait-il pas ajouter,  en pensant aux boues rouges et jaunes, aux sinistrés de Seveso, aux victimes de l’amiante, aux dizaines de millions d’embrouillardés de la Lotharingie industrielle, que le capitalisme n’accepte la lutte contre la pollution que lorsqu’elle lui profite et qu’elle ne lui profite que lorsqu’elle est une source d’échanges marchands supplémentaires et non de changements qualitatifs, permettant de faire plus avec moins?

C’est là, dans le qualitatif, en effet, que gît la différence fondamentale entre les approches capitaliste et socialiste. Il n’est plus vrai que plus soit nécessairement mieux, ni que, pour vivre mieux, il faille nécessairement produire plus: il faut surtout produire (et consommer) autrement. Les mutations  indispensables ne seront pas favorisées par les «progrès» de la production institutionnelle et centralisée. Les mégacentrales atomiques, en particulier, sont particulièrement peu propices à la démocratie socialiste puisqu’elles comportent le divorce entre l’«intérêt supérieur» de l’état qui les impose et l’intérêt des communautés locales qui les subissent.

Ces centrales produisent-elles au moins plus d’énergie qu’il n’en faut pour les construire et réaliser l’infrastructure qu’elles demandent? La question reste controversée. Charles Hernu trouvera, au sein de son parti, d’éminents universitaires qui, tous calculs faits, répondent par la négative. Selon eux, le nucléaire serait la production destructive par excellence, la «machine auto dévorante», l’ersatz de la guerre.

Une seule chose est sûre : le programme nucléaire français est si coûteux (le coût du «Concorde» est une paille comparé à celui du surgénérateur) qu’il ne permettra pas de développer d’autres énergies nouvelles, infiniment moins agressives à l’égard de la biosphère et même (cas de l’énergie solaire) potentiellement gratuites. Ces autres énergies ont deux défauts principaux: pour les trusts multinationaux, elles ne sont pas, financièrement assez rentables; pour les puissances établies, elles ne sont pas assez centralisables.

Ces défauts ne devraient pas en être pour des socialistes.

Michel Bosquet

Cette archive a été republiée avec l’aide de Willy Gianinazzi, qui vient de publier «André Gorz. Une vie», aux éditions de La Découverte.

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