« Une précision, nous dit Michel Bergès : l’histoire des idées politiques ne peut être limitée à l’histoire des grandes œuvres ou à la « théorie politique », qu’elles peuvent sous-entendre. Il y a les théories, la philosophie, la politique, certes, mais il y a aussi les doctrines, les programmes, les projets, mais surtout encore, le monde des idées, des représentations, des mentalités, souvent couvert par le concept à définir (cf. le cours) : celui d’« idéologies ». La présente bibliographie, certes thématique, mélange parfois toutes ces données. Il nous faut intégrer à ce propos les niveaux individuels et collectifs impliqués dans les circuits de production, de diffusion des idées, leur impact social, repérer les acteurs principaux, leurs discours, les symboles, les relais, les vecteurs et supports qu’ils utilisent, surtout en situation de « propagande de masse » et, aujourd’hui, de médiatisation échevelée sur le plan français et mondial. Autrement dit, nous voyons [4] surgir tout à coup une multitude d’objets qu’il faut à la fois distinguer, mais aussi hiérarchiser, classer, relier... »

Reprenons le texte de l'introduction de Michel Bergès...

Michel Peyret


Michel Bergès, Histoire des idées politiques. Éléments de bibliographie. (2016)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Michel Bergès, Histoire des idées politiques. Éléments de bibliographie. (2016). Cours du Professeur Michel Bergès, Université de Bordeaux, 2016, 285 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 5 mai 2016 de diffuser ce livre en libre accès à tous dans Les Classiques des sciences sociales.]

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Histoire des idées politiques
Éléments de bibliographie

Introduction

Limites bibliographiques

Brèves remarques initiales concernant les références à des ouvrages multiples, qui, à la fois, accompagnent l’enseignement impliqué d’initiation et de découverte d’un savoir particulier, l’histoire des idées politiques, mais qui ont aussi une portée plus large de culture générale, ouverte à tous.

Précautions : une bibliographie n’est jamais exhaustive, mais indicative. Ce qui signifie qu’il faut sans cesse, à mesure des parutions, la réviser, chaque année, au gré des découvertes et des publications, en suivant le contenu des ouvrages, en tentant de la classer et de la hiérarchiser. Elle ne peut être non plus uniquement « française » – ce qui est pourtant le cas ici pour des raisons de réalisme pédagogique… –, vu la dimension internationale et interdisciplinaire de l’objet concerné, enrichi de surcroît par les apports des générations intellectuelles antérieures, que l’on ne doit point négliger, issus de tous les lieux et de tous les temps.

L’immensité de la tâche la rend provisoire. Il faut aussi proposer des choix, en déployant une typologie thématique des ouvrages, ce qui implique des « rejets », « des oublis », conscients ou inconscients, le tout étant lié à une réflexion concernant la matière considérée, principalement ses contenus, si diversifiés. Je livre ici, de façon inévitablement subjective, des éléments en l’état de la mienne, en répétant que j’ai choisi, sauf exception, une bibliographie francophone – ce qui la limite de par là même, même si nombre d’ouvrages cités sont des traductions de livres étrangers – ce qui compense relativement le problème. D’autant que la référence à des ouvrages de fond limite le problème, comme par exemple, l’œuvre de Marc Angenot, qui rend compte en français de toute la littérature internationale en la matière, essentielle pour le sujet.

Une précision : l’histoire des idées politiques ne peut être limitée à l’histoire des grandes œuvres ou à la « théorie politique », qu’elles peuvent sous-entendre. Il y a les théories, la philosophie politique, certes, mais il y a aussi les doctrines, les programmes, les projets, mais surtout encore, le monde des idées, des représentations, des mentalités, souvent couvert par le concept à définir (cf. le cours) : celui d’« idéologies ». La présente bibliographie, certes thématique, mélange parfois toutes ces données.

Il nous faut intégrer à ce propos les niveaux individuels et collectifs impliqués dans les circuits de production, de diffusion des idées, leur impact social, repérer les acteurs principaux, leurs discours, les symboles, les relais, les vecteurs et supports qu’ils utilisent, surtout en situation de « propagande de masse » et, aujourd’hui, de médiatisation échevelée sur le plan français et mondial. Autrement dit, nous voyons [4] surgir tout à coup une multitude d’objets qu’il faut à la fois distinguer, mais aussi hiérarchiser, classer, relier.

Par ailleurs, vu la matière considérée, il reste à relier les « idées politiques » aux systèmes institutionnalisés qui les portent, qu’elles légitiment ou qu’elles combattent, en mesurant leur poids dans le renforcement de ces « formes politiques » ou dans leur effacement historique.

Cela dit en sachant que peuvent « cohabiter » simultanément plusieurs formes politiques dans un même « espace-temps », que révèle l’évolution des « cités » qui se sont succédé, soutenues par des systèmes sociaux et culturels plus vastes (structure hiérocratique de l’Église occidentale, vastes empires, monarchies et républiques, entités spatiales plus réduites – Cités-États, formes féodales localisées…). Chacune de ces formes est bien rattachée à un système d’idées dominant un temps, les unes luttant contre les autres, ou tentant de les englober, à travers des pratiques de cohabitation, de concurrence, voire de violence politique.

Il faut donc classer les contenus de ces idées, dégager des cohérences temporelles, spatiales, comme des proximités et des filiations entre des « blocs », des « courants », des « familles », des « systèmes d’idées » cohérents. Sans parler des redoutables questions concernant le rapport entre religion et politique, dans les deux sens, bien sûr. Cela concerne en fait, non pas seulement la scène contemporaine franco-française, mais des scénarios plus larges, internationaux, déployés de façon « idéelle », qui se chevauchent dans l’espace et dans le temps, cela dit en sachant que « les idées » circulent de façon large, à travers des « internationales », de pays à pays, au-delà des obstacles linguistiques.

De plus surgit la question difficile, sur le plan méthodologique, de « l’interprétation » des textes et des « intertextes », complexe, en fonction à la fois de ceux que nous savons d’eux et de leurs auteurs, de leurs contemporains, mais aussi du poids des commentaires ultérieurs qui se sont sédimentarisés sur eux a posteriori. Comment « interpréter », en respectant les grilles de pensée, les catégories des époques considérées, sans faire interférence en leur rajoutant des relectures postérieures ?

On ne peut confiner la matière en question, si dense, dans la seule étude de « penseurs » isolés ou de segments de leurs « œuvres » écrites, portant sur l’ordre politique, comme s’il s’agissait de dresser une sorte de galerie de portraits « immuables » – comme c’est souvent le cas en France et particulièrement dans les Facultés de Droit. Les « grandes œuvres », qui ont eu ou non un impact social et politique pendant ou après la vie de leur auteur, ne se trouvent pas enfermées dans des ouvrages à diffusion restreinte – en leur époque –, en fonction aussi de l’état d’alphabétisation et des capacités de lecture de la société environnante, de [5] l’influence effective ou non aussi des élites dans leur société d’émergence, et donc de la connaissance même desdites œuvres dans une période donnée [1]

Au regard des avancées de ce savoir interdisciplinaire, il reste encore, à un niveau moins global, plus limité, à élargir le champ de saisie des idées à de « nouveaux objets », en intégrant le renouvellement méthodologique qu’a connu cette matière [2], comme les changements épistémologiques qu’a permis dans tous les domaines le renouveau de « l’Histoire culturelle », ou encore celui de l’anthropologie et de la sociologie qualitative et phénoménologique, de façon décisive pour le renouvellement des problématiques de lecture et d’interprétation.

À un niveau plus modeste, moins « global » et « comparatif » concernant ces modes de saisie novateurs de l’histoire des idées, unpoint de départ peut être cité, à savoir cette remarque de Jean Touchard – qui a tenu la chaire d’Histoire des idées politiques à l’Iep de Paris pendant plusieurs années à la suite de Jean-Jacques Chevalier –, dans la préface du manuel collectif qu’il a dirigé (cité plus loin) :

« Une idée politique a une épaisseur, un poids social. Elle peut être comparée à une pyramide à plusieurs étages : l’étage de la doctrine, celui que les marxistes appellent la praxis, celui de la vulgarisation, celui des symboles et des représentations collectives [3]. »

En effet, dans une conception consciente de la complexité dont il s’agit, revisitant ce champ de savoir, nous nous trouvons en présence de plusieurs strates et surtout d’objets imbriqués les uns dans les autres, qu’il faut à la fois traiter séparément, mais aussi de façon « systémique », relier et aussi, si l’on peut dire, plonger dans leur « contexte ».

Nous devons donc nous appuyer, pour cela, sur les apports des sciences humaines concernant des objets et des « sujets » humains larges, qui contiennent les idées politiques : notamment les « civilisations », ces gros personnages de l’histoire des hommes, qui passent par les codes religieux, celui aussi des cultures, plus étroites dans l’espace et dans le temps, là encore (« nationales », « urbaines », sociales multiples…). Nous sommes de faits confrontés à un ensemble de phénomènes humains, troublants, parfois, d’autant que surgit rapidement le problème, incontournable sur le plan de l’histoire de l’Art (fréquent en peinture et surtout en musique, ce langage qui produit des sons dont le sens est difficile à cerner), à savoir la question de l’interprétation.

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Par ailleurs, les idées peuvent se matérialiser à travers divers supports (couleurs, œuvres d’arts, liturgies, rites, sons, gestes…) individuels et collectifs, difficiles à rassembler en termes de systèmes sémiotiques porteurs d’un sens global, qui posent des problèmes aussi de production, de circulation, de réception. J’ai fait le pari d’ouvrir ce savoir à l’interdiscipline des sciences humaines, et à l’histoire de l’art, voire à l’histoire des sciences et des techniques, de la théologie, car nous sommes de fait plongés au cœur de l’histoire si fragile et si difficile à interpréter de la pensée humaine, cela dit de façon raccourcie.

C’est là où surgissent les limites d’une bibliographie, dont chacun doit rester conscient. J’ai tenté le pari de cette ouverture à l’histoire des sciences humaines, en sachant les nouvelles limites que celle-ci impliquait. Le plan proposé de ces éléments bibliographiques est simple : il contient deux parties et deux sous-parties qu’indique le sommaire. Qu’il me soit possible d’améliorer encore les choses et de recevoir toute suggestion et critique complémentaires, si bienvenues. Les ouvrages sont classés autant que possible par date de parution, sauf dans le cas d’un seul auteur, où diverses dates se cumulent, sans parler des rééditions. Ceci est une règle générale, qui ne sera donc pas toujours respectée, d’autant qu’un seul auteur peut se retrouver, à travers ses divers ouvrages, dans plusieurs thématiques abordées *.




* Je dédie ce très modeste travail d’enseignant universitaire, entre autres à tous les étudiantes et étudiants qui n’ont plus le temps de lire… ainsi qu’à mes amis du Québec, autour des Sœurs Antonine de Marie, de l’Édition numérique « Les Classiques des Sciences sociales », fondée et dirigée par le Pr. de Sociologie, Jean-Marie Tremblay, entouré de ses proches et de ses bénévoles si fidèles, tous formidables en termes de « don » chrétien, dévoués, qui ont donné leur liberté, leur temps, leur passion en faveur des livres et de la Culture francophone, sur le plan du monde entier.




[1] Sur ce sujet, en plus de l’œuvre de référence de l’historien Roger Chartier sur l’alphabétisation au XVIIIe siècle, cf. l’article important de Luciano Canfora, « Lire à Athènes et à Rome », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, n° 4, 1989, p. 925-937, en libre accès sur le Site Internet « Classiques des Sciences sociales, de l’Université de Chicoutimi, au Québec, fondé et dirigé par le Pr. Jean-Marie Tremblay. Cf. également la contribution de Guglielmo Cavallo et Roger Chartier, « Le Moyen Âge : de l’écriture monastique à la lecture scolastique », cf. sur le site :http://expositions.bnf.fr/lecture/arret/01_4.htm#.htm. De ces deux auteurs, cf. Histoire de la lecture dans le monde occidental, Paris, Le Seuil, 1997.

[2] Cf. à ce propos la contribution de Michel Winock, « Le renouvellement méthodologique de l’histoire des idées », in René Rémond, (dir.), Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, col. « L’Univers historique », 1988, p. 233-253.

[3] Jean Touchard (dir.), Histoire des Idées politiques, Paris, Puf, col. « Thémis », 2 vol. 1993 (11e édition), t. 1, p. VI.