« Mais il faut dire, rappelle Nicolas Werth, que dans les années 1960, après des chocs comme le rapport Khrouchtchev, on commençait à en savoir plus sur les militaires. Il parle peu des purges dans le peuple. Néanmoins, après la guerre, il y eut tout un débat avec d’autres russes émigrés comme Nikolaevski qui sortirent un livre sur le système des camps et levaient la question du nombre de prisonniers du goulag. Visiblement, il y a à ce moment une polémique entre les données livrées par ces ex-menchéviks qui disent qu’il y a entre 10 et 15 millions de prisonniers et mon père qui fait des calculs de son côté. À ses yeux, il ne peut y avoir un homme adulte sur trois en camps, et il donne une estimation de 2 millions, estimation qui s’est avérée juste puisqu’à l’apogée du goulag en 50-52, il y avait 2,3 millions de prisonniers. Il n’en a donc pas beaucoup parlé mais quand il l’a fait, c’était avec une réflexion plutôt saine et exacte par rapport à l’hystérie et l’inflation de chiffres à laquelle se livrait à l’époque l’émigration... »

Oui, ils sont bien deux à nous dire l'histoire, même si un seul raconte...

Michel Peyret


Nicolas Werth, au nom du père, Alexandre : l'Histoire en héritage

Janvier 2010

Né en 1901 à Saint-Pétersbourg dans une famille d’Allemands des Pays Baltes, Alexandre Werth émigre en Ecosse avec son père juste avant la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre 1917. Etudiant en journalisme à Glasgow puis correspondant à Paris où il suit de près la politique française dans les années 1930. Journaliste reconnu, russophone, il est l’homme parfait pour aller couvrir le front de l’Est au lendemain de l’invasion de l’URSS par Hitler. Vingt-quatre ans après l’avoir quittée, la Russie redevient sa vie. Leningrad, Moscou, Stalingrad, Berlin, le camp de concentration de Majdanek… il informe les auditeurs de la BBC de manière hebdomadaire et, parallèlement, tient son journal de guerre qui sera publié en plusieurs volumes. Il reste en URSS jusqu’à ce que la situation ne soit plus supportable, en 1948. Dix ans plus tard, il se lance dans la composition d’un très gros ouvrage : La Russie en Guerre, que Tallandier réédite aujourd’hui. Fruit d’années de travail, cette entreprise devait être suivi de La Russie en Paix, mais l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS détruisit les espoirs de cet humaniste qui mit alors fin à ses jours. 

Il est le père de l’historien français spécialiste de l’histoire soviétique Nicolas Werth, qui a accepté de nous rencontrer. 

Alexander Werth écrivit énormément et avec passion sur la Russie : Leningrad 1943(Tallandier, 2010), Moscou 1941 (non encore réédité), Stalingrad 1942 (non encore réédité), La Russie en Guerre (Tallandier, Texto, 2010), Scandale Musical à Moscou 1948 (Tallandier, 2010)… mais il se pencha aussi avec intérêt sur d’autres sujets, en composant des ouvrages sur la France ou les Etats-Unis.  

Vous-même, Nicolas Werth, êtes spécialiste de l’histoire soviétique. Dans quelle mesure l’œuvre et la vie de votre père vous ont-elles influencé dans votre choix de carrière ?

Nicolas Werth. Entièrement. Tout cela part d’une grande interrogation quant au suicide de mon père en mars 1969 avec comme seule explication une énorme déception liée à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. Tout son livre, qui était déjà écrit et qui n’est sorti qu’après sa mort, La Russie en Paix, tombait à l’eau. J’avais dix-neuf ans à l’époque et cela a été évidemment un choc terrible. J’étais déjà allé en Russie avec mon père, et donc tout me poussait à me consacrer à l’étude de ce pays. Je suis ensuite parti là-bas d’abord en tant qu’étudiant et j’y ai passé, jusqu’au milieu de la quarantaine, environ douze ans sur dix-huit. C’est aussi là-bas que j’ai commencé mes travaux de recherches.

D’origines multiples, polyglotte, journaliste, intellectuel, Alexander Werth semble d’abord être profondément un humaniste européen, et pourtant, la Russie a été littéralement sa vie. Comment expliquez-vous le drame de la fin de sa vie et qu’il ne se soit pas juste détaché de son pays d’origine ? 

Nicolas Werth. C’est une question complexe qui renvoie à des choses assez douloureuses pour moi car au fond lorsque je reviens dans la Russie d’aujourd’hui, j’ai tendance à me dire que c’est un pays dont je ne comprends plus tout à fait l’évolution : les jeunes n’ont plus aucun lien avec l’URSS, ils sont tout à fait détachés de leur histoire… Pour autant je comprends parfaitement leurs aspirations, leur volonté de s’émanciper du poids d’une histoire tragique en s’enfonçant dans la consommation et l’insouciance… même si la vie n’est pas toujours rose. 

Pour mon père, l’expérience de la guerre a été centrale et c’était quelqu’un qui avait une triple culture (germanique, britannique et russe) et qui a tout de même complètement cessé de parler allemand alors que c’était une de ses langues maternelles. Il a eu un traumatisme absolument incroyable : il ne m’a jamais parlé en allemand, il disait même ne pas parler allemand ! Je pense que cela est du à l’immense empathie qu’il a ressentie face à la souffrance du peuple russe qui a eu 20 ou 26 millions de morts – selon les données d’aujourd’hui. Il a été extrêmement choqué par cette souffrance qui est double. Souffrance militaire car la brutalité du front de l’Est a été sans commune mesure par rapport à ce qui se passait à l’Ouest. Et souffrance par rapport à la violence qu’imposait le régime au peuple alors même que celui-ci a montré une grande fidélité au régime, à la nation, à Staline qui, dans un coup de génie, est arrivé à faire en sorte que le peuple se batte pour la patrie en identifiant d’une certaine manière le leader à elle. Alors que le régime avait brutalisé la population dans les années 1930. Staline n’était pas du tout populaire dans les années 30 !

Effectivement, mon père aurait pu se détacher de ce pays, comme il l’a d’ailleurs fait dans les années 1950 en se penchant plus sur l’histoire de France et l’histoire américaine. Mais il a été repris par le virus en se mettant à la rédaction de La Russie en guerre.

Votre père est généralement considéré comme un grand journaliste et pourtant vous le qualifiez dans vos préfaces à maintes reprises d’ « historien ».  Il y a une grande différence entre des ouvrages comme Leningrad 1943, écrits quasiment sur le vif, et d’autres, comme La Russie en guerre, qui ont demandé des années de travail et donc nécessairement beaucoup plus de recul. À quel moment estimez-vous qu’il franchit la frontière entre ces deux optiques ? 

Nicolas Werth. La particularité de La Russie en guerre, c’est qu’il écrit avec ces deux casquettes. On le voit bien dans la structure de l’ouvrage : il prend du recul en s’attaquant à toute la bibliographie disponible dans les années 1960 et en même temps il ne peut s’empêcher d’arrêter le récit et de reprendre ses carnets de journaliste témoin, ce qui rend le livre peu académique en un sens. Surtout qu’à l’époque il n’y avait pas d’accès aux archives. Donc par rapport à ce que peuvent écrire les historiens d’aujourd’hui, il n’a évidemment pas la même approche : il n’avait pas accès aux documents mettant en évidence les décisions de Staline. Ça n’est pas un historien qui travaillait avec des archives de première main, c’est un fait. Mais c’était à l’époque impossible. 

Bien sûr. Mais à l’heure actuelle la plupart des historiens travaillent à partir de concepts et d’outils historiographiques qui n’existaient pas à son époque ou n’étaient pas développés comme aujourd’hui. Vous qui connaissez ces concepts et les débats qu’ils suscitent par cœur, comment expliquez vous la dimension historique de son travail ?

Nicolas Werth. Si on se penche sur la grande période des débats entre révisionnistes et totalitaristes, primauté de l’histoire sociale ou primauté de l’histoire politique, il faut prendre en considération que ce sont des débats qui s’attardent plus sur les années 1930. Ce ne sont pas des éléments sur lesquelles il se penche : il fait une histoire de la guerre et ne se pose donc pas ces questions. Néanmoins, je pense que même s’il n’est pas allé au bout d’un certain nombre d’interrogations, il a amorcé quelques questions importantes comme celles de la collaboration, de l’occupation. Que se passait-il sous l’occupation allemande en Russie ? Quelles étaient les formes de consentement de la part de la société soviétique ? Quelles étaient les formes de résistance passive ou active ? Il n’y apporte pas de réponse théorique ou approfondie comme celles que peuvent commencer à apporter les historiens qui travaillent aujourd’hui en se penchant sur les archives mais il pose la question et donne de nombreux exemples par tous les témoignages qu’il a pu recueillir. La dimension historiographique est en train de progresser à notre époque mais c’est un livre de son temps, qui tient toujours la route car c’est un mélange de travail historique et journalistique.

Votre père peut faire penser au sinologue Simon Leys : parce qu’il évoque des évènements auxquels il a assisté, parce qu’il fait preuve d’une lucidité immédiate peu commune… néanmoins un certain nombre d’historiens contemporains sont en mesure de remettre en cause certains points de leurs analyses. Comment vous, en tant qu’historien et fils, abordez-vous son  travail en tant que « sources » ?

Nicolas Werth. Pour des raisons évidemment personnelles, je n’ai jamais beaucoup écrit sur la guerre, j’ai toujours travaillé sur les années 1930. J’ai toujours été bloqué pour aborder ces questions, même si je le regrette un peu car cette période est véritablement passionnante. C’est un problème père-fils assez classique : cela a été compliqué pour Annette Becker d’écrire sur les mêmes questions que son père Jean-Jacques Becker, spécialiste de la Grande Guerre. Personnellement, (rires) j’ai réglé la question en n’écrivant pas sur le sujet. 

Je suis conscient que les historiens ont maintenant accès à d’autres sources politiques, sociales… mais je recommanderais les ouvrages de mon père comme regard global sur la guerre, ce qui constitue un tour de force. Et c’est actuellement un vrai problème pour les éditeurs : la nouvelle génération a beaucoup de mal à écrire un ouvrage un peu général, un peu synthétique. Les éditeurs ne veulent pas publier les nouveaux historiens car leurs travaux sont beaucoup trop pointus : une thèse sur l’occupation allemande dans la province de Kalinine, c’est très bien mais, malheureusement, personne ne va lire ça ! Mon père appartient à une génération qui se lance dans de grands récits qui peuvent passionner l’honnête homme, même si le spécialiste peut considérer cela comme du récit. 

Votre père n’a jamais caché son engagement à gauche, sans pour autant jamais se rallier à un dogme particulier. Néanmoins, vous mentionniez précédemment le fait que Staline avait réussi à fédérer le peuple, et votre père vivait, à ce moment, avec le peuple russe. Qu’elle était son approche personnelle de la clique stalinienne ? 

Nicolas Werth. Evidemment, avec une relation personnelle si forte à la Russie et, chose qui en faisait un renégat dans les milieux de l’émigration russe, aucune nostalgie pour l’époque tsariste, il est un peu aveuglé. Au sujet de deux choses. D’abord par rapport à l’impérialisme stalinien en Europe de l’Est. Il refuse de voir la réalité quant aux Polonais, quant à cette conquête qui se prépare et l’écrasement de la résistance non communiste. Et par rapport à la clique stalinienne, effectivement, il fait peu mention de la grande terreur. Mais c’est un homme de son temps et la victoire de l’URSS tend à effacer ce qui s’est passé auparavant. 

Il parle tout de même à plusieurs reprises des purges chez les militaires !

Nicolas Werth. Oui, c’est vrai il parle des militaires, je suis peut-être un peu trop sévère. Mais il faut dire que dans les années 1960, après des chocs comme le rapport Khrouchtchev, on commençait à en savoir plus sur les militaires. Il parle peu des purges dans le peuple. Néanmoins, après la guerre, il y eut tout un débat avec d’autres russes émigrés comme Nikolaevski qui sortirent un livre sur le système des camps et levaient la question du nombre de prisonniers du goulag. Visiblement, il y a à ce moment une polémique entre les données livrées par ces ex-menchéviks qui disent qu’il y a entre 10 et 15 millions de prisonniers et mon père qui fait des calculs de son côté. À ses yeux, il ne peut y avoir un homme adulte sur trois en camps, et il donne une estimation de 2 millions, estimation qui s’est avérée juste puisqu’à l’apogée du goulag en 50-52, il y avait 2,3 millions de prisonniers. Il n’en a donc pas beaucoup parlé mais quand il l’a fait, c’était avec une réflexion plutôt saine et exacte par rapport à l’hystérie et l’inflation de chiffres à laquelle se livrait à l’époque l’émigration. Par contre, pour des évènements comme la famine de 1946, il a été pratiquement le seul occidental à en parler, et de manière très informée pour l’époque, en envoyant ses dépêches depuis Helsinki vers laquelle il faisait des allers-retours.    

Etant donné qu’il a vécu la guerre avec le peuple russe, était-il lui aussi un tant soit peu fasciné par le personnage de Staline ?

Nicolas Werth. Oui, certainement. Malheureusement on en a parlé très peu ensemble, ce que je regrette. J’étais très jeune à ce moment et il n’en parlait pas non plus spontanément. Mais j’ai l’impression que oui, il y avait une fascination pour Staline en tant que généralissime qui a conduit malgré tout le peuple russe à la victoire. Dans sa génération, pour tout le monde qui avait connu la guerre, il y avait malgré tout une auto-sujétion à Staline. Et on le voit dans les mémoires de tous les écrivains qui se sont livrés dans les années 1960 : malgré leurs critiques à l’égard du personnage transparaît toujours une fascination. 

Vous venez de mentionner ses allers-retours vers Helsinki. On sait qu’il était très bien introduit dans l’intelligentsia mais comment expliquez vous qu’il soit pendant si longtemps passé entre les mailles du filet, qu’il n’ait jamais été inquiété ?

Nicolas Werth. Il a quitté l’URSS en 1948 puisque venait de passer cette loi qui pénalisait le contact des soviétiques avec les étrangers. Il a eu des amis très proches qui ont été arrêtés et envoyés en camps. Je n’ai pas eu tout les détails mais c’est une des choses qui ont été reprochées à la femme de Prokofiev : elle a été mise en camp pour cinq en partie pour avoir fréquenté mon père et c’est loin d’être la seule. Lui avait un statut privilégié de correspondant international avec un visa diplomatique : il pouvait faire des allers-retours, même s’il semble qu’il ait été fortement suivi à partir de 1946. Des amis archivistes m’ont dit qu’il y avait un très gros dossier de surveillance sur lui dans les archives du NKVD. Je devrai pouvoir y avoir accès mais je n’ai pas encore eu le temps de faire les démarches. 

Les années 1948-1950 étaient vraiment de très mauvaises années, le contexte était très dangereux et il n’a repris contact avec ses proches – ceux qui étaient encore en vie – sur place qu’une bonne dizaine d’années plus tard.

Malgré sa disparition précoce, estimez-vous qu’il vous a légué une partie de sa vision et de ses méthodes ?

Nicolas Werth. Pour ce qui est des méthodes de travail, pas vraiment je pense car j’ai tout de suite compris que c’était un tout autre contexte, que je n’étais pas un témoin et je me suis jeté à corps perdu dans les archives. Les archives de Smolensk qui étaient les seules disponibles dans un premier temps, puis les autres. Je sortais d’un contexte totalement français, j’ai fait une thèse sur la région de Minsk…  

En ce qui concerne la Russie, les attaches à ce pays… Je pense que ma réponse serait plus nuancée car j’ai été fasciné par ce pays dès mon adolescence et c’est mon père qui m’y a introduit. Mais mes premières recherches ont été dirigées vers l’histoire sociale, et non politique. Les milieux ouvriers de Saint-Pétersbourg, ce que signifiait le fait d’être communiste dans les années 1930… Des questions très influencées par ma formation d’historien dans les années 1970 et l’école révisionniste. J’ai choisi une voie relativement éloignée de celle de mon père. Un historien français passé par Normal Sup, avec tous les débats enflammés qu’on pouvait avoir dans les années 70… et je n’ai repris l’écriture qu’au début des années 1990, qu’après avoir travaillé à l’ambassade de France à Moscou pendant la Perestroïka. Et je n’ai pas connu la grande intelligentsia comme mon père ! Mais l’héritage est là, évidemment, en fonction de l’intérêt que j’ai pour ce pays, mais dans un contexte différent. Je pense que je me suis volontairement mis à l’écart d’un affect trop éprouvant et que j’ai été malgré tout rattrapé par tout ça. 

Il ne vous a donc pas légué sa vision, ni sa méthode… mais son virus ?

Nicolas Werth. (Rires) C’est ça !

Propos recueillis par Matthieu Buge

Janvier 2010