« Nous sommes confrontés à un choix, considère Christian Maurel. Soit nous réformons les institutions républicaines parce qu’elles seraient amendables (non cumul des mandats, plus de proportionnelle et de participation des citoyens…). Soit nous considérons que ce mode de gouvernement a fait son temps, qu’il n’est plus à la mesure des enjeux du moment (mondialisation, développement des NTIC, aspirations nouvelles…) et qu’il est inadapté à la construction d’une nouvelle communauté de destin permettant à chacun de « gouverner et d’être gouverné » (Aristote / La Politique). Il y a une urgence. Une course poursuite est engagée entre deux scenarii... »

Reprenons avec Christian Maurel...

Michel Peyret


Christian Maurel / Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence.

mercredi 8 juin 2016
publié par Christian Maurel

De la démocratie représentative à la démocratie radicale. Quelle(s) alternative(s) démocratique(s) à la délégation de pouvoir ?

Notre système démocratique ne serait-il-pas à bout de souffle ? Ne donne-t-il-pas des signes inquiétants de dysfonctionnement et de désintérêt de la part des citoyens ? Est-il- possible de penser et d’imaginer d’autres façons de nous gouverner ?

Une question préalable : peut-on qualifier notre système représentatif délégataire de « démocratie » ?

Rousseau que l’on trop tendance considérer comme un ardent défenseur de la démocratie ne le pensait pas. « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes » écrit-il dans son Contrat social (livre III, chapitre 4). Il propose une « aristocratie élective ». « Il y a trois sortes d’aristocratie : naturelle, élective, héréditaire. La première ne convient qu’à des peuples simples ; la troisième est le pire de tous les gouvernements. La deuxième est le meilleur ; c’est l’aristocratie proprement dite » (Ibid. III, 5).

De son coté, au tout début de la Révolution Française, Sieyès tient des propos sans équivoques dans un discours du 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer eux-mêmes à faire la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait pas cet État représentatif, ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants ».

Quel est l’état actuel de notre système représentatif que l’on s’acharne à tort de qualifier de démocratique ? Selon Bruno Cautrès, responsable du « baromètre de la confiance politique » au Centre de Recherches Politiques de Sciences Po / décembre 2015, 88% des français affirment que « les hommes politiques ne se préoccupent pas de ce que pensent les gens ». De plus ils sont 77% à penser qu’ils sont plutôt corrompus qu’honnêtes, et seulement 12 % leur accordent leur confiance. Selon ce chercheur, nous assistons à une « désacralisation du politique » qui impose d’aller à « un new deal démocratique » qui passerait par « un audit démocratique de la France pour repartir de l’avant » (Le Monde du 21 janvier 2016).

Pierre Bourdieu nous avait déjà alertés notamment dans ses Propos sur le champ politique (Presses Universitaires de Lyon, 2000). Le champ politique fonctionne comme un « microcosme » (terme emprunté à Raymond Barre), c’est-à-dire comme une « sorte de monde séparé, un monde à part… assez fermé sur lui-même et assez indépendant de ce qui se passe à l’extérieur » (Ibid. p. 35). Étonnamment, les grands médias audio-visuels contribuent à sa fermeture. « Ils connaissent mieux ce qui se passe dans le microcosme politique que les problèmes dont doit en principe s’occuper le microcosme politique… Du coup, ils ont enclins à renforcer cette tendance du champ [politique] à la fermeture (Ibid. p. 36).

Bien pire, une autre enquête (« Fractures Françaises » / IPSOS pour Le Monde, Sciences Po et la Fondation Jean Jaurès) indique que, face à un tel marasme et à une telle déception à l’égard du champ politique, 88 % des Français ont envie « d’un vrai chef qui mette de l’ordre ». Ils sont 76 % chez les sympathisants du Parti Socialiste, 56 % chez ceux du Font de Gauche, 99 % chez les sympathisants des « républicains » et du Front National.

Que proposer et que faire ?

Nous sommes confrontés à un choix. Soit nous réformons les institutions républicaines parce qu’elles seraient amendables (non cumul des mandats, plus de proportionnelle et de participation des citoyens…). Soit nous considérons que ce mode de gouvernement a fait son temps, qu’il n’est plus à la mesure des enjeux du moment (mondialisation, développement des NTIC, aspirations nouvelles…) et qu’il est inadapté à la construction d’une nouvelle communauté de destin permettant à chacun de « gouverner et d’être gouverné » (Aristote / La Politique).

Il y a une urgence. Une course poursuite est engagée entre deux scenarii :

- le danger de la mise en place « démocratique » (par voie d’élection comme ce fut le cas de l’installation du nazisme en Allemagne) d’États autoritaires, liberticides et totalement antidémocratiques nous renvoyant aux heures les plus sombres de notre histoire. Les signes de ce possible scénario existent en France et dans de nombreux pays européens.

- la construction d’alternatives réellement démocratiques à une délégation de pouvoir et à des institutions républicaines à bout de souffle et totalement piégées par les oligarchies néolibérales qui ne pensent et n’agissent qu’en terme de compétitivité et de marché.

Imaginer un scénario vertueux.

Ce scénario rendant possible la mise en place à court ou moyen terme d’un « bloc démocratique » (P. Dardot et C. Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, La découverte, 2016) est engagé intellectuellement et très concrètement :

- Pensons à ce « million de révolutions tranquilles » (Bénédicte Manier) qui concerne presque tous les champs de l’activité humaine (agriculture, artisanat, énergie, économie sociale et solidaire, consommation, éducation, culture, loisirs, santé, gestion de proximité, habitat, cadre de vie, protection de la nature…). Pensons également à « Alternatiba » qui rassemble de nombreux mouvements sociaux et associations porteuses d’autres manières de vivre et de faire société respectueuses de la planète.

- Dans le même temps, la « production intellectuelle », comme au temps des Lumières, n’a jamais été aussi importante et nous n’en finirions pas de citer des auteurs et contributeurs : Rabbi, Negri, Dardot, Laval, Dominique Rousseau, Rosanvallon, Sintomer….

- L’occupation des places en mains endroits dans le monde est un signe porteur d’avenir (les « Indignés » en Espagne, Occupy Wall Street, « Nuit debout en France…).

- Un regain d’intérêt pour une éducation populaire politique à visée de conscientisation, de propositions nouvelles et d’émancipation, comme celle que nous conduisons à l’Université Populaire du Pays d’Aix-en-Provence depuis 2012 dans des ateliers « alternatives ».

De ces différents travaux et initiatives, nous tirons quelques propositions à mettre en réflexion et à expérimenter :

- la co-élaboration publique et citoyenne des programmes politiques et des projets de lois.

- la construction de la démocratie en commençant par la proximité (quartiers, villages, villes…) : mise en place de commissions thématiques (logement, cadre de vie, éducation…) porteuses de propositions et ouvrant sur des assemblées populaires avec débat, délibération et validation démocratique.

- vote à bulletin secret sur ces propositions qui peuvent être différentes, multiples et contradictoires.

- désignation des exécutifs, au moins partiellement par tirage au sort avec possibilité de révocation et obligation de rendre régulièrement des comptes en public.

- extension de ces méthodes et procédures démocratiques aux autres niveaux (départemental, régional, national…).

- refus de limiter la démocratie au politique strict mais l’envisager et la mettre en place dans les entreprises, dans les services public, dans l’éducation.

Quel(s) chemin(s) prendre pour y parvenir ?

Quelques pistes sont à envisager dont certaines nous paraissent essentielles, par exemple :

- convoquer des États Généraux de la transformation sociale et politique reposant sur des cahiers de doléances et de propositions et débouchant sur une assemblée constituante et sur une déclaration des droits humains fondamentaux.

- construire, dans la réflexion et dans l’action, un nouvel imaginaire social largement partagé conduisant à repenser et à redonner sens à des valeurs fondamentales (la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité) en y ajoutant la solidarité, l’hospitalité, la convivialité (voir le « manifeste convivialiste » de Gori, Morin, Viveret et de quelques autres), la coopération, l’interdépendance, la responsabilité individuelle et collective… ouvrant sur la construction de communs qui échapperaient à l’appropriation par le marché et par les États.

- mettre en place une éducation populaire politique mutuelle et tout au long de la vie, soutenue par les institutions démocratiques, cogérée et animée par le système d’enseignement et les forces vives de la société civile (syndicats, mouvements sociaux, associations d’éducation citoyenne, mouvements de jeunesse, équipements collectifs de proximité…).

Pour ces deux derniers points (l’imaginaire social, l’éducation populaire), les processus sont engagés de longue date et pour certains remontent au 19ème siècle. Ils doivent trouver les forces de se libérer de l’idéologie néolibérale qui se satisfait bien d’une démocratie formelle, délégataire voire autoritaire, laissant la grande masse des populations totalement en dehors des lieux de décision.