« Si nous voulons changer ce monde, pense Sylvie Larue, il est temps de reconstruire une nouvelle visée internationaliste.L'exode massif des peuples qui fuient les guerres et la terreur a révélé l'état dans lequel les interventions successives des grandes puissances ont laissé la région du Moyen-Orient. C'est bien sur le chaos généré par ces interventions qu'est né Daech. En Syrie, en Irak, en Lybie, au Nigéria, au Mali, l’État Islamique s'installe dans l'imaginaire politique du monde, nous dit Alain Bertho, et se renforce à chaque offensive, se re-légitime à chaque tentative de coalition pour le combattre. Au lieu de redonner une légitimité à l'Assemblée générale des Nations Unies, quelques États, dont la France, continuent de s'arroger le droit de jouer les gendarmes du monde sans associer les peuples concernés à leurs stratégies de va-t-en-guerre, et sans avoir de vision à long terme de retour à des situations de paix... »

La crise systémique crée le chaos, il convient en conséquence de changer de système, d'en finir avec le système capitaliste...

Michel Peyret


Faire société autour d'un projet d'émancipation

Les communistes unitaires tenaient le 23 janvier l'assemblée générale de leur association. Voici l'une des introductions présentées à cette occasion, sur la situation politique globale.

Il y a un an, nous tenions notre précédente assemblée générale au lendemain des attentats meurtriers de Charlie-hebdo et de l'hyper casher et à la veille des grandes manifestations du 11 janvier, dont certains pensaient qu'elles pouvaient être le point de départ d'une nouvelle mobilisation citoyenne interrogeant le monde dans lequel nous vivons.

Novembre 2015 : nouveaux attentats avec le bilan effroyable que nous connaissons. La réponse sécuritaire, les discours guerriers sont à nouveau mis en avant comme seules réponses possibles à la situation. Sous l'injonction de Manuel Valls, nous sommes sommés de ne pas réfléchir aux causes profondes de tels actes. Expliquer serait commencer à excuser.

Une société qui exclut
favorise la violence

Il y a pourtant un besoin énorme de comprendre. Interrogé dans Ouest-France, Raphaël Liogier, sociologue, chercheur au CNRS, auteur de La guerre des civilisations n'aura pas lieu1, explique que les jeunes attirés par le djihad ne sont pas des musulmans radicaux, mais des jeunes frustrés dans leur existence. Ils ont souvent un passé de délinquants, ne parlent pas l'arabe, n'ont pas d'éducation théologique. Ils partent pour vivre l'aventure, recherchent le danger. Daech, dont la propagande n'est pas fondée sur l'idéologie religieuse, s'adresse à ceux qui se sentent stigmatisés et qui haïssent la société qui semble les rejeter.

"Les enfants du chaos" sont à la fois le produit du désordre international et de l'état de nos quartiers populaires, de cette jeunesse privée d'avenir.

Par étapes, Daech leur dit que leurs échecs sont dus à cette société et qu'ils ont été choisis pour un destin plus grand. Petit à petit, pour certains, le djihad devient désirable. Raphaël Liogier termine en disant qu'au lieu d'un discours condescendant et guerrier comme celui de Manuel Valls, on a besoin de s’intéresser aux désirs d'être des personnes, au désir de participer à une histoire collective, dans laquelle chacun aurait sa place. Les enfants du chaos, comme dirait le sociologue Alain Bertho2, sont à la fois le produit du désordre international et de l'état de nos quartiers populaires, de cette jeunesse privée d'avenir.

Les va-t-en-guerre créent
le désordre mondial

Si nous voulons changer ce monde, il est temps de reconstruire une nouvelle visée internationaliste.

L'exode massif des peuples qui fuient les guerres et la terreur a révélé l'état dans lequel les interventions successives des grandes puissances ont laissé la région du Moyen-Orient. C'est bien sur le chaos généré par ces interventions qu'est né Daech. En Syrie, en Irak, en Lybie, au Nigéria, au Mali, l’État Islamique s'installe dans l'imaginaire politique du monde, nous dit Alain Bertho, et se renforce à chaque offensive, se re-légitime à chaque tentative de coalition pour le combattre.

Au lieu de redonner une légitimité à l'Assemblée générale des Nations Unies, quelques États, dont la France, continuent de s'arroger le droit de jouer les gendarmes du monde sans associer les peuples concernés à leurs stratégies de va-t-en-guerre, et sans avoir de vision à long terme de retour à des situations de paix.

Détruire l'Irak, fermer les yeux sur le massacre du peuple palestinien, intervenir en Lybie sans stratégie de paix, commercer avec le Quatar et l'Arabie Saoudite, ne pas soutenir les Kurdes, et, pour finir, manifester le 11 janvier 2015 avec des dirigeants du monde entier dont une partie sont responsables du désordre mondial : si nous voulons changer ce monde, il est temps de reconstruire une nouvelle visée internationaliste.

La France, qui participe à ce chaos mondial, est devenue un terrain favorable au djihad. Favorable aussi parce qu'une génération des quartiers populaires se sent exclue d'un avenir commun. C'est ce que nous avaient révélé les émeutes de 2005. Comment ne pas avoir la rage quand les policiers responsables de la mort de Zied et Bouna sont relaxés, comme celui qui a tué ce jeune d'une balle dans le dos ?

La crise systémique
nourrit le chaos

« sans politique il n'y a ni chemin vers l'avenir, ni construction d'un destin commun (…) Il ne s'agit pas seulement de s'indigner, mais d’identifier des possibles et de donner un sens et une subjectivité commune à ces résistances multiples. »

Raphaël Liogier et Alain Bertho convergent dans cette idée : « sans politique il n'y a ni chemin vers l'avenir, ni construction d'un destin commun (…) Il ne s'agit pas seulement de s'indigner, mais d’identifier des possibles et de donner un sens et une subjectivité commune à ces résistances multiples. C'est à ce prix que la radicalité contemporaine œuvrera à la resymbolisation du destin de l'humanité et qu'elle résistera à la tentation du sacré et du martyre. Car face au chaos institutionnel et économique et au terrorisme du désespoir qu'il engendre, il est urgent de faire reculer la peur et d'incarner des espérances. Il est urgent de donner confiance dans un nouveau récit. »2

Lors de notre réunion de janvier 2015, nous écrivions ceci : « Le capitalisme se nourrit des crises et la crise permanente est devenue une sorte de mode de gouvernement appelé à justifier sans cesse des mesures d'exception, des renoncements sociaux et démocratiques sous peine d'une désintégration de la société. Dans le même temps il existe bien une crise et elle ne peut être appréhendée que comme une crise systémique et globale ». Disons-nous assez que l'état d'urgence est le produit de cette crise ? État d'urgence qui va bientôt devenir état d'urgence à perpétuité si nous laissons faire sa prolongation et sa constitutionnalisation. Valls n'a-t-il pas annoncé la poursuite de l'état d'urgence jusqu'à la fin de Daech ?

Perquisitions, assignations à résidence, interdictions de manifester ont pour but de nous diviser, comme l'affaire de la déchéance de nationalité, et de museler le mouvement social. Les dommages collatéraux se développent : multiplication des actes racistes, mort de Babacar, tué par un policier de la Bac à Rennes qui n'a pas su faire face à un homme en détresse psychologique, condamnation des Good Year à 2 ans de prison dont 9 mois fermes pour avoir lutté pour le maintien de la production en occupant l'usine en compagnie de deux cadres…

Des points d'appui
pour de vrais enjeux

Reconstruire l'unité des dominés et des exploités est une tâche urgente. Cela peut paraître hors de portée quand on nous assène tous les jours que nous n'avons rien à voir avec ces hommes et ces femmes qui auraient une conception fanatique de leur religion et que se multiplient les actes islamophobes. En même temps, un sondage de la Maison des potes montre que les Français veulent renforcer la lutte contre les discriminations. Il est quand même positif que, dans un contexte difficile, 56 % des répondants se déclarent favorables à la régularisation des travailleurs sans papiers, que 82 % soient favorables à garantir la même rémunération et la même retraite pour tous, quelle que soit la nationalité, que 80 % soutiennent le renforcement des sanctions contre les employeurs coupables de discriminations ou encore que 48 % soient favorables au vote pour tous les étrangers résidant depuis 5 ans aux élections municipales et européennes. Même si nous revendiquons le droit de vote pour les étrangers pour toutes les élections, ce sondage montre qu'il y a des points d'appui.

Cependant, reconstruire l'unité des dominés et des exploités nécessite de prendre à bras le corps la question du dépassement du système et de commencer à produire des éléments d'une vision cohérente de la société, pour ne pas en rester à des luttes défensives sans lendemain. Cette idée portée par les communistes unitaires n'est pas nouvelle. Elle devient de plus en plus cruciale à un moment où la tentation de se donner des objectifs aussi peu ambitieux que "sauver la gauche" au sens de "toute la gauche" peut paraitre pour certains la solution, y compris dans nos rangs au sein d'Ensemble !

En même temps l'idée que l'heure est à la refondation est très partagée au sein du Front de gauche, et bien plus largement. C'est donc un moment propice pour les débats. Être à la hauteur de l'enjeu nécessite de ne pas se laisser enfermer dans des cadres qui n'autoriseraient que le débat sur le choix d'un candidat pour 2017, et qui laisseraient de coté les enjeux du dépassement du système. Les forces du capital ne s’embarrassent pas de savoir qui est aux manettes du gouvernement pour faire valoir leur propre projet.

Surenchère libérale, casse du droit
du travail, recul démocratique

Aidé par Macron qui affirme que « la vie d'un entrepreneur est souvent bien plus dure que celle d'un salarié, il peut tout perdre lui et il a moins de garanties », le Medef multiplie les exigences et appelle à mettre en place un « contrat de travail agile ». Gattaz considère le CDI comme un « contrat du siècle précédent, structurellement inadapté à notre économie contemporaine ». Licencier pour mieux employer, sous entendu mieux exploiter, avoir un volume d'emploi qui s'ajusterait le plus vite possible à toute évolution de la production, un travail "liquide" à l'image du capital sur les marchés financiers, c'est avec ce projet que le Medef aborde la réforme du code du travail. Fin des 35 heures, du CDI, ubérisation de l'économie… si nous en restons à la défense des acquis et si nous ne portons pas un autre projet, nous risquons d'être à nouveau balayés par la vague libérale.

Cette flexibilité à outrance vise à assurer profits, bénéfices et rémunérations des actionnaires. Mais elle a un prix, celui de la marginalisation des collectifs de travail, et du travail lui-même à un moment où on a besoin de toutes les capacités humaines, de l'ouvrier à l'ingénieur pour faire face à des tâches de plus en plus complexes.

Quant au rapport Combrexelle sur la négociation collective, le travail et l’emploi, rendu au Premier ministre en septembre dernier, il vise à transformer en profondeur la conception de la négociation sociale. Traditionnellement, la loi est au sommet de la pyramide, les accords de branche ne peuvent qu'offrir aux salariés des garanties supérieures ou égales à la loi, et les accords d'entreprises eux-mêmes ne pouvant être que plus favorables aux accords de branche. Ce principe de faveur a déjà reçu des coups de butoir et est déjà remis en cause, les salariés des entreprises ou des branches où les rapports de force syndicaux sont moins importants en font déjà les frais. À l'heure où on met en prison les syndicalistes qui luttent pour maintenir leurs activités de production, on peut légitimement s'interroger sur la conception de la démocratie que portent certains.

Plus que la défense du code du travail tel qu'il existe (cf la campagne CQFD3), nous avons besoin de promouvoir un projet de société où le travail est sécurisé et la formation intégrée au travail, loin du plan Hollande de formation des chômeurs destiné à les faire disparaitre des statistiques du chômage.

Sortir des sentiers battus
Se réapproprier la politique

Aujourd'hui la société reconnait des périodes de vie "hors travail" et les rémunère : chômage, congés maladie, congé maternité, ou paternité, allocations familiales, retraite. La cotisation sociale permet cette rémunération. Il est temps maintenant d'étendre les possibilités de rémunérer les activités "hors travail", de développer la cotisation sociale, et, dans un même mouvement, de remettre en question la propriété lucrative. L'appropriation par les salariés eux-mêmes de leurs outils de travail a commencé avec les SCOP (voir les dossiers de Cerises à ce sujet4), donnons à ce mouvement force politique. Il s’agit que les travailleurs puissent eux-mêmes décider de l'organisation de leur travail, de leur choix d'investissement, de production, et que la démocratie sur le lieu de travail devienne le moteur de l'engagement de chacun plutôt que de perdre sa vie à la gagner, comme cela se passe pour de nombreux salariés soumis à une exploitation infernale de leur force de travail.

S'il y a d'autres champs sur lesquels il est urgent de travailler pour donner corps à une autre vision de la société, et s'il est vain de vouloir hiérarchiser les combats, la question du travail demeure structurante. De plus, la conflictualité sociale, sans prendre la dimension des grands mouvements contre les réformes des retraites ou contre le CPE, continue d'exister sur de nombreuses questions, souvent corporatistes mais pas seulement. Faisons, par exemple, le lien avec la multitude d'initiatives autour des enjeux climatiques et de l'idée qu'il faut changer le système pour sauver le climat. La recherche d'alternatives concrètes sans attendre le bon vouloir des dirigeants du monde entier trace un chemin d'émancipation. La crise écologique ne peut se résoudre sans la remise en cause du productivisme lui-même, lequel est lié à l'objectif d'accumulation sans fin du capital. Ainsi, la mise en place de nouveaux rapports à la nature nécessite de bouleverser les rapports économiques et sociaux.

ous vivons la fin d'un cycle. Les résultats des élections régionales ne sont pas un coup de tonnerre dans un ciel serein. Ils sont l'aboutissement d'un long processus qui se noue autour de l'impossibilité du compromis keynésien, d'où l'échec de la social-démocratie et l'évolution du Parti socialiste qui accompagne désormais les évolutions du système, mais aussi autour de l'incapacité des forces sociales et politiques à définir un nouveau projet de société. L'effort à produire aujourd'hui est celui-là, plutôt que de se dire que nous serions impuissants face à une irrésistible montée du Front national. Pour construire ce projet, il importe de sortir des sentiers battus, d'aller au-delà de ce que nous avions produit dans le cadre des collectifs unitaires anti-libéraux, ou avec le programme L'Humain d'abord. Tirons les enseignements de l'expérience du programme de Thessalonique en Grèce avec Syriza.

Inventons les initiatives qui permettent, à partir des forces existantes, de dépasser les cadres actuels trop restreints et à un grand nombre de citoyens de se réapproprier le politique.

Pour que la politique redevienne désirable pour tous les dominés et tous les exploités, nous avons besoin de construire un nouveau récit. Remettons en route les Chantiers d'espoir, ou inventons tout autre initiative qui permette, à partir des forces existantes, de dépasser les cadres actuels trop étroits : il s’agit de permettre à un grand nombre de citoyens de se réapproprier le politique pour reconstruire la visée qui nous fait tant défaut. C'est au prix de cet effort que nous pourrons renouer avec les millions d'abstentionnistes, et les désenchantés de la politique. À l'heure où les alternatives se cherchent, en Grèce, en Espagne, en Grande-Bretagne, au Portugal et même aux États-Unis, ne désespérons pas : les batailles sont en cours, menons les.

"De la coopérative vers l'appropriation sociale", Cerises n°211, 28/3/2014

"Coopératives contre capitalisme : des utopies concrètes ?", Cerises n°278, 22/01/2016

Sylvie Larue, 5 février 2016

1. La guerre des civilisations n'aura pas lieu - Coexistence et violence au XXIe siècle, Raphaël Liogier, CNRS éditions, janvier 2016.

2. Les enfants du chaos, essai sur le temps des martyrs, Alain Bertho, janvier 2016.

3. cqfd-lesite.fr

4. "Coopératives, marché et transformation sociale", Cerises n°153, 28/9/2012tion