« Dans cette perspective, nous dit le texte, l’idée très répandue selon laquelle le savoir aurait par lui-même des vertus émancipatrices est pour Alinsky une thèse idéaliste. Pour les dépossédés le savoir n’est pas quelque chose qui se donne, telle une « leçon » pour reprendre l’expression de Rancière, mais qui se prend, qui ne peut prendre corps que par l’action collective médiatisée par l’organisation. Ainsi, comme pour la démocratie, le savoir ne peut se donner, il ne peut devenir un « corps agissant », « une force matérielle » – pour reprendre l’expression de Marx – que si les dépossédés l’acquièrent via leur praxis collective. Le dévoilement produit par la connaissance ne peut donc survenir de manière individuelle. Sur ce point, Alinsky est très proche des thèses de Paulo Freire dans sa pédagogie des opprimés, où il affirme que « la conscience ne se transforme que dans la praxis, le contexte théorique ne peut pas se réduire à un cercle d’études « non engagées » et que « cette découverte ne peut être faite à un niveau purement intellectuel, mais doit être liée à l’action .»

Revenons au début du texte...

Michel Peyret 


Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel

Saul ALINSKY : Être Radical

 

 Editions Aden, janvier 2012

« Un type a dit un jour que j’étais un marxiste, financé par les églises et qui reprenait les méthodes du gang d’Al Capone… Remarquez, je trouve le mélange intéressant… »

 Saul D. Alinsky

A l'occasion de la réédition aux éditions Aden, du livre [manuel intemporel] culte de Saul Alinsky, Rules for Radical publié en 1971, nous remettons en première ligne un de nos premiers articles qui lui était consacré - peu consulté en fait - et publions ici, un texte de la revue Mauvais sang :

Saul Alinsky ou l’angle aveugle de la gauche…

Par Nic Gortz et Daniel Zamora

Revue Mauvais Sang n°3 (Editions Aden)

www.jolimai.org/

Introduction

Saul Alinsky constitue l’une des figures les plus emblématiques de la culture populaire radicale aux États-Unis dans les années septante. À ce titre, il incarne une référence dans la vie politique américaine encore à ce jour, ayant eu une influence non négligeable sur des figures actuelles telles que Hilary Clinton ou Barack Obama. Cependant, s’il est un auteur et un activiste reconnu outre-Atlantique, il demeure tout à fait inconnu auprès du public européen. Ses travaux et livres n’ayant fait l’objet que d’une seule – et contestable – traduction[1], Alinsky n’a acquis une certaine reconnaissance que dans le milieu des travailleurs sociaux. Or, si sa pensée est certes méconnue comme sociologue, elle présente pourtant une grande richesse sur les questions liées à l’action sociale et l’émancipation humaine. Ces apports pourraient donc s’avérer, à notre sens, d’un grand intérêt pour l’action politique et la pratique sociologie contemporaine.

A ce titre nous pensons justement que la contestation politique contemporaine, surtout à gauche, est encore trop souvent emprunte à une démarche trop souvent élitiste et fortement coupée de la réalité sociale, s’enfermant trop spontanément dans les « salons ou l’on cause ». Elle se situe ainsi souvent dans de grandes idées et théories se basant sur de la pure spéculation normative et sans réelle portée dans l’action collective. Cette tendance assez prononcée ne fait pourtant que s’accentuer depuis quelques années, et ce, au détriment d’une réflexion sérieuse sur les outils et les actions politiques nécessaires à de réels changements sociaux. C’est dans ce contexte que le travail de Saul Alinsky nous a semblé d’une actualité brûlante. Nous pensons donc que la contestation sociale a plus que jamais besoin de concret, de perspectives d’action et de révoltes. Alinsky ayant d’une certaine manière travaillé sur deux des principaux points aveugles des théories et mouvement politiques contestataires actuels : l’organisation et l’action collective.

Il nous semble ainsi, que malgré ses faiblesses, la pensée et l’expérience d’Alinsky peuvent être un point de départ, une réflexion, un « guide pour l’action », dans la lutte politique que mènent les plus démunis – mais également leurs alliés – contre les diverses formes d’oppression.

Saul Alinsky (1909-1972)

Saul Alinsky naît en 1909 de parents issus de l’immigration juive russe, dans une famille religieuse et pauvre. Il est souvent considéré comme l’un des « pères » du « community organizing »[2]. C’est donc pour son activité militante et ses nombreuses organisations de quartier qu’il a construites de la fin des années 30 jusqu’à sa mort en 1972, qu’il est surtout reconnu. Ainsi, c’est dans les quartiers les plus défavorisés de Chicago et dans d’autres villes plus tard, qu’il rassemblera les citoyens dans de larges organisations communautaires afin de défendre leurs droits et revendiquer de meilleures conditions de vie. Il va ensuite fonder sa propre organisation « d’organisateurs professionnels » ; l’Industrial Areas Foundation (AIF) qui est encore active de nos jours. À côté de cette activité militante, Alinsky écrira également plusieurs ouvrages importants dont deux – Reveille for Radicals et Rules for Radicals - sont directement liés aux questions du « community organizing » et des méthodes d’organisation. C’est avant tout pour ces deux ouvrages devenus des “classiques” que son héritage théorique est d’un grand intérêt pour les militants et chercheurs. C’est notamment dans ce cadre qu’il a exercé une grande influence sur Hilary Clinton dans sa jeunesse et Barack Obama quand il était travailleur social.

L’organisation du pouvoir populaire.

 La question du pouvoir des opprimés ne se pose pas pour Alinsky dans le cadre des formes officielles du pouvoir et de la démocratie. Il exprime ainsi ouvertement son scepticisme à l’égard de la démocratie parlementaire au sens formel et de sa capacité à faire changer fondamentalement les choses. A ce titre, il préconise donc que les opprimés luttent contre leur exclusion de la politique en construisant leurs propres outils politiques. Son analyse le menant à la conclusion que les instruments légitimes ne peuvent pas servir les opprimés pour changer leurs conditions.

Cette question a d’ailleurs été l’objet principal de l’argument entre la jeune Hillary Clinton alors étudiante et lui-même lorsqu’il lui proposa de travailler pour son organisation (l’AIF). Alors en pleine ascension sociale, la jeune Hillary Rodham préféra s’investir en politique via le parti démocrate, alors qu’Alinsky refusait cette option par principe. Elle écrira dans ses mémoires que malgré leurs points communs, « nous nous opposions pourtant sur un point fondamental : il estimait qu’on ne pouvait changer le système que de l’extérieur »[3]. Il fait comprendre ainsi très clairement à Hillary Clinton que son but est d’organiser les démunis afin d’affronter « le gouvernement et le pouvoir économique »[4].

La jeune Hillary Rodham ne fait, pour Alinsky que reproduire l’idéologie des élites demandant constamment aux dépossédés de s’exprimer via les formes légales et institutionnelles de la politique : « Si tu es possédant, tu es là pour conserver, alors tu parleras toujours du caractère sacré de la loi et de la responsabilité que l’on a d’agir graduellement via les voies “acceptables” » de la politique.» [5] Cette analyse, Alinsky la tire du constat selon lequel la misère sociale et la désorganisation telle qu’il a pu l’étudier lorsqu’il était chercheur à l’université de Chicago est le fruit des institutions du pouvoir politique et économique. Il serait en ce sens difficile de transformer les conditions d’existence des dépossédés via les institutions qui en sont les principales responsables et qui en tirent un profit.

Les institutions démocratiques ne sont donc pas « neutres » et représentent l’ordre établi. S’il ne préconise pas de les détruire, il préconise de les maintenir sous une pression populaire constante[6] via des organisations représentatives du peuple. La seule manière pour les dominés d’acquérir un poids dans le jeu politique est donc de s’exprimer collectivement via leur organisation, qu’il oppose explicitement au pouvoir organisé des dominants; « Le pouvoir du peuple organisé est requis pour lutter contre le pouvoir de l’establishment et son argent » [7] Ainsi, si les formes légitimes de la démocratie (parlement, représentation électorale,…) ne sont pas aptes à apporter le changement décisif et la participation pour les plus démunis, il en résulte que les opprimés doivent développer des outils pour eux, radicalement différents de ceux des dominants, des outils pour le changement.

L’organisation de la démocratie et la manière d’y participer dépendent donc intimement du groupe social concerné et de son objectif politique, ou, pour reprendre la vieille topique marxiste, on ne peut pas séparer les questions d’organisation des questions politiques,[8] l’une et l’autre étant intimement liées. De fait que si l’objectif des opprimés est différent de celui des dominants, ils doivent s’armer de leurs propres outils organisationnels et démocratiques pour les atteindre. Selon qu’on soit pauvre ou riche, les manières d’agir politiquement seront radicalement différentes. Pour Alinsky, l’organisation est donc essentielle, et ce, pour une raison très simple ; elle est source de pouvoir. Face aux dominants, les ressources sont limitées, et passent nécessairement par l’organisation. « le pouvoir se répartit en deux principaux pôles : entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui ont des gens »[9] Ainsi, les dépossédés n’ont pas leur « own voice » sans organisation[10]. C’est de leur organisation qu’ils pourront devenir une force agissante, un collectif mobilisé. L’organisation est donc la seule source de pouvoir collective et durable pour les dominés.

Dans cette perspective, Alinsky élargit substantiellement la notion de pouvoir et son champ d’étude. Le pouvoir n’est plus seulement conçu selon des positions au sein de la structure sociale – et de l’état plus particulièrement-, mais comme la capacité par un groupe social donné de mobiliser ses ressources via ses formes organisationnelles afin d’agir collectivement en fonction de ses intérêts et d’acquérir ainsi un poids dans l’arène politique.

Deux critères importants sont donc au centre de la conception d’Alinsky du pouvoir. Tout d’abord l’organisation, étant la forme via laquelle il peut s’exprimer. En ce sens, il peut sembler radical, mais pour Alinsky ; « Le pouvoir et l’organisation sont une seule et même chose » [11]. Enfin, le but du pouvoir lui-même – exprimé via l’organisation – est définit comme « la capacité d’action » [12], reprenant ici l’une des caractéristiques les plus importantes de la philosophie pragmatique. John Dewey, figure du pragmatisme en philosophie, écrivait déjà ; “La liberté conçue comme le pouvoir d’action…”[13].

L’action des opprimés comme programme politique

Alinsky partage ainsi la topique très pragmatiste selon laquelle « life is action.»[14] A ce titre, l’action occupe donc une place privilégiée au sein de sa conception de l’organisation, du pouvoir et de l’émancipation. Comme nous l’avons déjà évoqué, Alinsky s’inscrit de manière indirecte dans une filiation à la philosophie pragmatique dans sa conception du pouvoir. En effet, s’il rappelle souvent que le pouvoir vient de l’organisation[15] il n’en considère pas moins sa substance comme la capacité d’action. Cette capacité, pour les plus démunis, se décline sous deux principaux volets ; la capacité d’agir sur leur propre devenir, mais également la capacité « d’influencer (ou d’affecter) les actions des puissants et leurs institutions » [16]

Comme le pouvoir, l’action des dominants est avant tout une action institutionnelle alors que celle des dominés doit également s’exprimer via leurs propres formes organisationnelles dépendant intimement de leurs ressources. L’action n’est ici jamais conçue comme la caractéristique d’un individu, mais plutôt comme le pouvoir d’un groupe social donné exprimé au travers de l’action collective. L’action pour les opprimés doit donc être perçue d’une manière exclusivement collective, elle n’est une ressource de pouvoir qu’en termes collectifs. Le sujet de l’action est toujours, pour les opprimés, un sujet collectif car le nombre constitue leur seule ressource[17]. Celle-ci n’est plus une simple occurrence contingente, mais devient une technique de pouvoir, une approche d’« empowerment ». Pour reprendre les mots d’Aaron Shutz, « l’action sociale n’est pas simplement un évènement contingent ou spontanée. Au contraire, il y a des manières spécifiques pour générer du pouvoir collectif. » [18]

(University of Chicago Settlement, Hunger March, October 31st, 1932. (Marche co-organisée par le parti communiste, Alinsky y fait ses premières rencontres) University of Chicago Library, Special Collections Research Center)

L’organisation dépend de l’action

Si l’action collective est dépendante de l’organisation afin de pouvoir exprimer les revendications des acteurs de manière constante, l’organisation n’en a pas moins besoin de l’action pour subsister. Ainsi, pour Alinsky, bien plus que les questions structurelles, ce qui l’intéresse, c’est l’action qui s’y cache. Les problèmes de structure ne sont donc que secondaires par rapport à ceux de la praxis. Une démocratie pourrait être formellement idéale, si elle ne se fonde pas sur une intense participation citoyenne elle est condamnée à mourir. La forme étant l’expression de son contenu[19].

L’organisation populaire ne devrait donc pas être absorbée par des questions de structures, d’organisation formelle, mais rythmée par l’action et la vie de ses membres. Elle doit constamment créer les conditions pour que ses membres « deviennent actifs et conscients de leurs potnetialités et obligations » [20] Ce point constitue à son sens « le programme populaire ultime »[21]. L’organisation doit donc grandir, agir, se construire dans une dynamique de mouvement et se structurer vis-à-vis de cette activité. Les problèmes de structure se posent donc toujours vis-à-vis des problèmes posés dans l’action et non l’inverse. Mettre au premier plan les questions de structure, c’est risquer de rendre l’organisation bureaucratique, de la faire mourir de paralysie[22]. Pour Alinsky, « il ne doit jamais être oublié que la structure est non seulement secondaire, mais totalement en relation avec son contenu. La structure ne sera jamais plus qu’une expression de son contenu. » [23] En ce sens, la santé et la pérennité d’une organisation dépendent intimement de la participation et de l’action politique de ses membres[24].

Alinsky écrit ainsi que les « organisations ont besoin d’action comme les individus ont besoin d’oxygène, l’arrêt d’action mène à la mort de l’organisation via le factionnalisme et l’inaction, au travers de dialogues et conférences qui sont une forme de rigidité mortifère plutôt qu’une forme de vie ». [25] La principale fonction de l’organisation est l’action, sans elle l’organisation ne peut survivre, elle est la « raison d’être »[26] de l’organisation. Aaron Schutz dans son manuel d’organisation communautaire pointe particulièrement l’importance de cette question : « Les organisations communautaires ne peuvent survivre que si elles agissent. Si un groupe n’est pas constamment dans le développement de nouvelles campagnes, s’il ne mène pas continuellement ses membres dans de nouvelles arènes de la lutte sociale, c’est comme si elles mourraient » [27] En effet, l’organisation naît dès le départ de l’action, l’action étant le principal mode via lequel l’organisation peut avoir une certaine réflexivité. La structuration de l’organisation se réalise donc principalement via l’action et sa réflexion. Ainsi, les changements organisationnels s’opèrent vis-à-vis d’actions fructueuses ou infructueuses, les campagnes s’établissent autour de projets d’actions, l’action étant ainsi au cœur de l’ensemble du processus organisationnel, si elle disparaît, l’organisation communautaire risque de disparaître également ou de devenir un organisme bureaucratique et figé. Comme il le souligne, « Les organisations communautaires ne “vivent” que dans l’action, sans action elles ont tendance à se dissoudre ». [28] Sans action l’organisation communautaire devient une institution de plus, un organisme bureaucratique ne remplissant pas sa tâche principale à savoir : l’empowerment des plus démunis par l’action collective. «l’important devient donc d’activer les gens a agir, a participer: en clair, a developer le pouvoir nécessaire pour effectivement lutter contre le statu quo et le changer.» [29]

Conscience et action collective

La question de la conscientisation occupe à la fois une place secondaire et de premier plan dans les textes d’Alinsky. Secondaire, car elle n’est pas au cœur des enjeux de l’organisation et de premier plan, car elle constitue le moyen par lequel les opprimés acquièrent une autonomie idéologique face aux dominants, une conscience propre.

Deux questions se posent donc : la première portant sur le rapport au savoir des dominés et la seconde sur la manière dont les opprimés vont développer une conscience critique.

Sur le premier point, Alinsky reste dans une tradition largement mise à l’écart de nos jours, s’articulant autour du concept d’aliénation. L’apathie, la division et la désorganisation civique d’une communauté a pour effet l’aliénation et l’émiettement des savoirs. En ce sens, Alinsky postule effectivement que les acteurs dominés, lorsqu’ils sont séparés les uns des autres, rentrent dans une spirale négative qui ne leur permet pas de formuler explicitement et consciemment les problèmes et la situation dans laquelle ils se trouvent. Ainsi, l’organisateur réalise son travail de problématisation, « sur base de morceaux et de parties d’informations récoltées par l’enquête » [30] En ce sens, une communauté désorganisée est également une communauté ou les savoirs sont des « des ressentiments inarticulés »[31], pour reprendre ses mots, ne pouvant atteindre une forme de conscience collective explicite[32]. Cependant, au-delà de la question de l’aliénation se pose enfin une seconde question, celle de la manière de dépasser celle-ci.

A ce propos, seules l’organisation et l’action vont constituer pour Alinsky un moyen de lutte sérieux contre l’aliénation de par le caractère collectif de ses manifestations. Les acteurs pouvant ainsi engager un dialogue les uns avec les autres et par la même occasion avec eux-mêmes, en acquérant, petit à petit une conscience et un savoir organisé collectivement. « When people are brought together or organized, they get to know each other’s point of view; they reach compromises on many opinions of their differences, they learn that many opinions witch they entertained solely as their own are shared by others, and they discover that many problems witch they had thought of only as “their” problems are common to all.”[33] Ainsi comme le remarque justement Reitzes : « Alinsky croyait que la participation des citoyens dans une organisation communautaire démocratique pouvait server comme un puissant antidote contre l’aliénation et le désespoir ».[34] Soulevant ainsi la relation inverse qu’il existerait selon lui entre « la participation sociale et l’aliénation ». [35]

Le savoir critique ne doit pas être enseigné aux acteurs passivement, dans une relation verticale du maître et de l’élève. Le savoir critique naît de l’action collective et ne peut être saisi par les acteurs que par leur propre expérience. Aaron Shutz rappelle ainsi que pour Alinsky, “il pensait que l’apprentissage le plus important vient de l’action”.[36] Les opprimés doivent faire eux-mêmes leur réflexion, leur apprentissage. Il n’est donc pas question de les assommer de la « vérité » dans une démarche élitiste que l’on retrouve souvent dans les groupuscules radicaux.

Dans cette perspective, l’idée très répandue selon laquelle le savoir aurait par lui-même des vertus émancipatrices est pour Alinsky une thèse idéaliste. Pour les dépossédés le savoir n’est pas quelque chose qui se donne, telle une « leçon » pour reprendre l’expression de Rancière, mais qui se prend, qui ne peut prendre corps que par l’action collective médiatisée par l’organisation. Ainsi, comme pour la démocratie, le savoir ne peut se donner[37], il ne peut devenir un « corps agissant », « une force matérielle »[38] – pour reprendre l’expression de Marx – que si les dépossédés l’acquièrent via leur praxis collective. Le dévoilement produit par la connaissance ne peut donc survenir de manière individuelle. Sur ce point, Alinsky est très proche des thèses de Paulo Freire dans sa pédagogie des opprimés[39], où il affirme que « la conscience ne se transforme que dans la praxis, le contexte théorique ne peut pas se réduire à un cercle d’études « non engagées »[40] et que « cette découverte ne peut être faite à un niveau purement intellectuel, mais doit être liée à l’action .»[41] Sur ce point, Alinsky est totalement en accord: « Actually most lessons of life are learned in and throught action. »[42] L’une des phrases les plus connues de Freire illustre parfaitement les idées directrices d’Alinsky en la matière : « Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les hommes se libèrent ensemble. »[43] Pour Freire comme pour Alinsky, « c’est uniquement dans l’unité de la praxis et de la théorie, de l’action et la réflexion, que nous pouvons dépasser le caractère aliénant du quotidien (…) À vrai dire, dévoiler la réalité sans orientation vers une action politique claire et nette n’a tout simplement pas de sens. »[44]

Etre Radical

Aujourd’hui plus que jamais, la théorie politique – surtout de gauche – s’enferme trop facilement dans les salons où l’on cause. Les victoires répétées de la droite dite décomplexée – et de plus en plus militante – peuvent le laisser penser. Dans ce contexte, il nous à semblé utile de montrer, par l’exemple de Saul Alinsky, qu’il a été et qu’il est toujours possible de changer les choses pourvu que l’on se munisse d’une vision et d’une organisation politique adéquate tournée vers l’action collective.

Le caractère concret et pratique que propose son travail rompt les liens avec la spéculation philosophique et normative. Elle force les militants, les étudiants et chercheurs à migrer de leurs bureaux vers le terrain et l’action. A sortir de l’apathie dans laquelle ils se sont enfermés.

Que veut donc dire être radical pour Saul Alinsky ?

Le vrai radical est aussi celui qui pense les perspectives d’organisation et d’action collective, et ce, à la différence du radical en paroles qui se satisfait du discours critique. Déconstruire le discours dominant ne suffit pas pour émanciper les opprimés. Être radical présuppose de ne jamais séparer la théorie de la pratique, unité constituant le fondement réel d’un engagement progressiste.

Cela veut également dire travailler avec les opprimés et non pour eux. L’enjeu central de la démocratie n’est pas seulement d’ordre économique, mais également politique. Alinsky refuse l’idée que l’on résolve le problème des opprimés à leur place, qu’une élite éclairée prenne des décisions pour les aider sans leur participation. L’approche que préconise Alinsky est donc radicalement différente de celle de la gauche classique qui in fine, n’a pas confiance dans le « peuple » et défendent des réformes élitistes excluant les opprimés de toute décision à leur égard. « Nous apprenons quand on respecte la dignité du peuple, qu’ils ne peuvent se voir dénier le droit élémentaire de participer pleinement aux solutions de leurs problèmes. L’estime de soi n’apparait que de gens qui jouent un rôle actif a résoudre leurs sous et qui ne sont passifs, comme des marionnettes des services privés ou publics. Aider les gens tout en leur déniant une part significative dans l’action, ne contribue en rien à son émancipation individuelle. Au fond ce n’est pas donner mais prendre – prendre leur dignité. Dénier l’opportunité de participation c’est la dénégation de la dignité humaine et de la démocratie. Cela ne marchera pas. » [45] En ce sens, même les réformes nourries des meilleures intentions, si elles ne considèrent pas la participation des opprimés dans leur propre devenir sont condamnées à l’échec, car ne luttant pas pour l’émancipation réelle de ceux-ci. Le radical est là pour travailler avec les dépossédés, il les aide à s’organiser. « La seule manière pour les pauvres d’avoir ce qu’ils veulement c’est au travers de propres et fortes organisations militantes. » [46]

Être radical est, en ce sens, comme la révolution, « un long et pénible chemin »[47] qui nécessite un travail difficile sur soi-même. Il présuppose un investissement réel et assumé envers ceux qu’on défend, et cela, toujours, via l’organisation des dépossédés eux-mêmes. Nous renvoyant ainsi, d’une certaine façon, à la fameuse phrase de l’Association Internationale des Travailleurs : « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

(ceci est une version longue de l’article paru dans Mauvais Sang numéro 3)

NOTES

1] L’édition française de « Rules for Radicals » éditée chez Seuil en 1976 se transforme ainsi mystérieusement en « manuel de l’animateur social », dans une traduction très contestable.

[2] Le « community organizing » consiste à organiser des individus ayant en commun d’être discriminés (sur base de leur couleur de peau, de leur origine socio-économique,…) afin de développer du pouvoir et d’agir collectivement contre les instances et institutions discriminantes.

[3] Hillary Clinton, Mon Histoire, Fayard. (Paris, 2003), 60-61.

[4] Ibid., 60.

[5] Alinsky, Reveille for Radicals, 225.

[6] Ibid., 196.

[7] Alinsky cité in: Betten et Austin, The Roots of Community Organizing, 1917-1939, 153.

[8] Lukacs, Histoire et conscience de classe, 333.

[9] Alinsky, Rules for Radicals.127

[10] Ibid., 44.

[11] Alinsky, Rules for Radicals, 113.

[12] Alinsky, Reveille for Radicals, 218.

[13] Dewey cité in: Ryder, “Community, struggle and democracy.”

[14] Alinsky, Rules for Radicals, 79.

[15] Ibid., 113.

[16] Aaron Schutz et Marie Sandy, Collective action for social change: An introduction to community organizing, Palgrave Macmillian. (New York, 2011), 22.

[17] Alinsky, “Citizen participation and community organization in planning urban renewal,” 224.

[18] Aaron Schutz, “Key Concepts in community organizing”, Sections Repeated from Course, 2007, p. 2

[19] Alinsky, Reveille for Radicals, 40.

[20] Ibid., 56.

[21] Ibid.

[22] Ibid., 194.

[23] Ibid., 40.

[24] Ibid., 35.

[25] Alinsky, Rules for Radicals, 120.

[26] Alinsky, “Citizen participation and community organization in planning urban renewal,” 218.

[27] Schutz et Sandy, Collective action for social change: An introduction to community organizing, 13.

[28] Aaron Schutz, “Key Concepts in community organizing”, Sections Repeated from Course, 2007, p. 9

[29] Alinsky, Rules for Radicals, 117.

[30] Jr. Robert Bailey, Radicals in Urban Politics: The Alinsky Approach (Chicago: University of Chicago Press, 1974), 77.

[31] Alinsky, “Citizen participation and community organization in planning urban renewal,” 223.

[32] Ibid., 224.

[33] Alinsky, Reveille for Radicals, 54.

[34] Reitzes et Reitzes, “Alinsky in the 1980s,” 281.

[35] Bailey, Radicals in Urban Politics, 3.

[36] Schutz et Sandy, Collective action for social change: An introduction to community organizing, 69.

[37] Il serait d’ailleurs intéressant d’analyser les formes très répandues de cette rhétorique élitiste. La plus répandue actuellement s’articulant autour de l’idée d’imposer la démocratie. Alinsky s’opposant ainsi a toute forme de « colonialisme de la pensée » qui apporterait la « vérité aux pauvres ».

[38] Marx, Karl, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel.

[39] Paulo Freire, Pédagogie des opprimés (Paris: Maspero, 1974).

[40] Ibid., 189.

[41] Ibid., 44.

[42] Alinsky, Reveille for Radicals, 213.

[43] Freire, Pédagogie des opprimés, 44.

[44] Ibid., 189-190.

[45] Alinsky, Rules for Radicals, 123.

[46] Ibid., 48.

[47] Alinsky, 1972, partie 8

 ARTICLES associés

Saul Alinsky : Rules for Radicals

Présentation et PDF de Rules for Radicals,  par Jean Gouriou, du site Cap sur l'indépendance.

http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2011/10/saul-alinski-rules-for-radicals-1971.html

Donner du pouvoir au peuple, pas aux élites

Entretien avec Saul Alinsky dans le magazine Playboy, 1972.

Via le site du collectif  : Pouvoir d'agir
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2012/02/saul-alinsky-donner-du-pouvoir-au.html 

 

Pornotopia : Architecture et sexualité dans Playboy

Le magazine Playboy, dans ses premières années d'existence, n'était pas ce que vous croyez, qui publiait alors des entretiens avec Alinsky, Sartre, etc.
http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2011/11/pornotopia-architecture-et-sexualite.html 


SOURCES

 

Saul Alinsky ou l’angle aveugle de la gauche…

Par Nic Gortz et Daniel Zamora préfaciers de Être Radical

Version longue de l’article publié dans la revue Mauvais Sang n°3 (Aden)

 http://www.jolimai.org/

 

Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine par Michael C. Behrent

http://www.laviedesidees.fr/Saul-Alinsky-la-campagne.html

 

Film:

Encounter with Saul Alinsky partie 1 et 2 en streaming (english) :

http://www.nfb.ca/film/encounter_with_saul_alinsky_part_1/

http://www.nfb.ca/film/encounter_with_saul_alinsky/

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