« La diffusion des thèses de Meslier, considère Elie Arié, premier véritable texte athée systématique, clair et franc, n’aidera évidemment pas les ecclésiastiques de l’époque dans leur lutte contre l’athéisme, qu’ils prêtaient, à tort ou à travers, à tous philosophes posant un nouveau système. L’athéisme franc de Meslier ne connaîtra que fort peu d’imitateurs au cours du XVIIIe siècle. Cependant, Meslier avait franchi une limite, son texte annonçait que le terrain était désormais prêt pour la mise sur pied d’un discours athée systématique et sans compromis, discours encore contenu par des structures politiques certes, mais dont l’imminente disparition (la Révolution française, tout comme le vaste courant libéral qui secouera l’Europe,  sont proches) permettra l’expression d’un véritable athéisme systématique et combatif, mené de leur vivant par des intellectuels qui ne reculent pas devant la crainte de l’Église ou l’argument ontologique... »

Reprenons avec Elie Arié...

Michel Peyret


 Elie Arié

Né en 1938, chevènementiste, cardiologue, ancien enseignant d'économie de la santé au CNAM, ancien membre du PS puis du Secrétariat National du MRC jusqu'en 2002, membre du Conseil Scientifique de la Fondation Res-Publica, auteur de "Mondialisation, déclin de l' Occident" (préface de Jean-Pierre Chevènement), graphomane compulsif (livres, articles, tribunes, etc. tous azimuts). 

 Vivement, l'oeuvre de Jean Meslier dans les programmes scolaires !

On parle souvent, et à juste titre, d’enseigner au collège l’histoire des religions (par des professeurs d’histoire laïcs, pas par des écclésiastiques) ; mais qu’attend-on pour y faire aussi étudier l’œuvre de l’abbé Jean Meslier ?

Né à Mazerny d'un père marchand en 1664, Jean Meslier devient curé d'Étrépigny dans ses Ardennes de 1689 à sa mort en 1729.

Il publia, à titre posthume, un  « Testament philosophique »  qui fait de lui un précurseur des Lumières de tout premier plan. Il y est le premier à professer un athéisme sans concession tandis qu'il développe avant la lettre un matérialisme rigoureux et jette les bases d'un système de type communiste.

Bien plus qu’une exposition de thèses athées, l’œuvre de Meslier se présente même comme une œuvre prosélytiste s’attaquant directement à la foi du croyant.

Le caractère vain de l’idolâtrie, l’attitude des prêtres, exégètes pouvant faire dire ce qu’ils veulent aux « saintes » Écritures, maintenant leur emprise sur le peuple grâce à l’usage de la peur et porteur d’un silence complice face à l’abus des grands, ne voilà que quelques éléments écorchés par Meslier.

L’athéisme de Meslier se veut humaniste, et n’est donc pas, comme les libertins nous ont habitués, mis en place afin de contrer le joug de la morale ascétique chrétienne. Pour Meslier, le rôle des prêtres est tout de même d’enseigner : « c’est à vous d’instruire les peuples, non dans les erreurs de l’idolâtrie, ni dans la vanité des superstitions, mais dans la science de vérité, et de justice, et dans la science de toutes sortes de vertus, et de bonnes mœurs ; vous êtes tous payés pour cela. » Athée, matérialiste, dénonciateur de la misère sociale, Meslier avait donc mûri tout au long de sa vie une vive attaque contre les religions, le christianisme en premier plan, sans oser la divulguer de son vivant.

L’œuvre de Meslier se divise en huit parties, dont chacune vise à prouver la vanité et la fausseté des religions, en voici le plan :

  1. Elles ne sont que des inventions humaines. 
  2. La foi, croyance aveugle, est un principe d’erreurs, d’illusions et d’impostures. 
  3. Fausseté des « prétendues visions et révélations divines ». 
  4. « Vanité et fausseté des prétendues prophéties de l’Ancien Testament ». 
  5. Erreurs de la doctrine et de la morale de la religion chrétienne. 
  6. La religion chrétienne autorise les abus et la tyrannie des grands. 
  7. Fausseté de la « prétendue existence des dieux ». 
  8. Fausseté de l’idée de la spiritualité et de l’immortalité de l’âme.

Le premier argument de Meslier est celui de l’absence : comment un Dieu se voulant aimé, adoré et servi pouvait-il demeurer si « discret » ? Ne devrait-il pas plutôt se présenter à nous comme une évidence certaine et irréfutable ? 

Devant le caractère « discret », l’absence de Dieu, Meslier s’interroge. Pourquoi Dieu ne nous fait-il pas connaître clairement et directement sa volonté, au lieu de laisser les Hommes se disputer à son sujet, voire s’entre-tuer pour des querelles byzantines ? Pour Meslier, de deux choses l’une, soit Dieu existe et se moque de nous en nous conservant dans l’ignorance, soit Dieu n’existe tout simplement pas. Qui est donc ce Dieu, demande-t-il, qui nous forcerait à abandonner notre raison afin de croire en lui ? La mise aux oubliettes de la raison afin de justifier la foi chrétienne ne laisse-t-elle pas place à toutes les impostures ?

D’ailleurs pourquoi un Dieu si parfait se ferait-il si distant, si éloigné ?

L’antique problème du mal est repris par Meslier afin de remettre en doute l’existence de Dieu ; comment mais surtout pourquoi un être parfait créerait un monde si imparfait, ou se côtoient maux, vices, maladies, violence, etc. ? Le mal est pour Meslier un élément structurel de la nature, qui s’avère indispensable afin de contenir la multiplication des hommes et des animaux.

Meslier tente aussi de soulever deux paradoxes face aux soi-disant preuves de l’existence de Dieu. D’abord, il soulève leur incapacité à prouver quoique se soit, l’argument ontologique lui-même ne semble que pure plaisanterie puisqu’il se base sur une définition de Dieu qui demeure obscure pour les Hommes. En second lieu, Meslier rejette le fidéisme dans lequel les théologiens tentent de faire plonger les Hommes.

L’attaque des « preuves » de l’existence de Dieu, que fait Meslier se base sur un livre de Fénelon  «  Démonstration de l’existence de Dieu » , dont Meslier a pris le temps d’attaquer une par une chaque proposition. L’une de ses réfutations de Fénelon lui permettra d’entrer dans son exposition proprement matérialiste du monde : Fénelon présente le fait que Dieu est un être qui est par lui-même (il est nécessaire), et qui surpasse donc tous les degrés d’être (il est parfait). Pour Meslier, ce raisonnement ne vaut rien : « l’être est par lui-même ce qu’il est, et ne saurait être plus être qu’il n’est, mais il ne s’ensuit pas de là qu’il soit infiniment parfait dans son essence. » L’être nécessaire n’est donc pas obligatoirement parfait, et d’ailleurs, le seul être nécessaire est la matière.

Meslier pose l’expérience sensible comme seul critère de formation des idées justes, ce qui, nous l’imaginons bien, représente une chaude attaque contre l’idée de « révélation ». Meslier s’en prend d’abord aux écrits bibliques. Qui peut véritablement en garantir l’authenticité ? Sur quoi repose l’autorité qu’on accorde à Mathieu, Marc, Luc et Jean ? Qui nous garantit que leur texte n’a pas été travesti, modifié au cours des siècles ? Pourquoi les textes bibliques ne sont pas soumis à la même prudence face à leur authenticité que tout autre document écrit profane ?. Le sens allégorique du texte ne semble pas être un argument qui convainc Meslier, puisque dans ce cas, il serait possible de faire dire ce que l’on veut aux textes religieux.

D’ailleurs, quel subterfuge est donc ce recours au sens allégorique des textes ! Voyant que les promesses des textes ne se réalisaient pas, Paul aurait été le premier à recourir au sens allégorique afin de préserver le mensonge chrétien.

Les prophéties bibliques ne sont que des faussetés qui ne se sont jamais réalisées, l’exemple le plus marquant selon Meslier est l’alliance avec les juifs, peuple ayant souffert de toutes les époques.

Finalement, Meslier en vient à rappeler les règles pourtant essentielles de la critique historique et nous invite à poser cette grille d’analyse sur les textes chrétiens :

« Pour qu’il y ait quelque certitude dans les récits qu’on se fait, il faudrait savoir : 1. Si ceux que l’on dit être les premiers auteurs de ces sortes de récits en sont véritablement auteurs. 2. Si ces auteurs étaient des personnes de probité et dignes de foi. 3. Si ceux qui rapportent ces prétendus miracles ont bien examiné toutes les circonstances des faits qu’ils rapportent. 4. Si les livres ou les histoires anciennes qui rapportent ces faits n’ont pas été falsifiés et corrompus dans la suite du temps, comme quantité d’autres livres. »

Une autre attaque profonde de Meslier va contre le personnage de Jésus lui-même. Ce n’est pas que Meslier remette en question son existence historique, mais  la glorification de la souffrance, le message paradoxal de Jésus qui dit qu’il sauvera les Hommes tout en présentant le fait que d’autres seront soumis à la condamnation éternelle, l’aveu de Jésus de venir mettre le désordre dans notre monde et la promesse en un royaume inexistant, ne voilà que quelques raisons de la condamnation de Jésus faite par Meslier.

La promesse du royaume céleste (qui n’est toujours pas arrivé après plus de 2000 ans) présente aussi pour Meslier une autre preuve de la non-validité de l’enseignement de Jésus-Christ. Le passage de Jésus n’a d’ailleurs en rien amélioré notre monde, toujours selon Meslier, le monde n’a fait qu’empirer, le mal, le péché sont toujours présents, et ce même parmi les chrétiens. L’idée de décadence est aussi présente chez Meslier.

Pour Meslier, si Jésus avait véritablement été un Dieu il aurait rendu un grand service à l’humanité, il aurait rendu tous les Hommes sains de corps et d’esprit, sages et vertueux. Il aurait banni du monde tous les vices, les péchés, les injustices, etc. Finalement, autre absurdité, si Jésus avait véritablement sauvé tous les Hommes par son sacrifice, s’il avait vraiment absous tous les péchés du monde, pourquoi diable le christianisme a-t-il conservé l’usage des pénitences ? Pourquoi y a-t-il encore des damnés ? Comment un Dieu parfait laisserait-il se précipiter aux enfers des milliers d’humains qu’il est supposé aimer ?

Autre absurdité, l’Homme se voit condamné par un Dieu présumé juste à payer pour un péché originel que seul deux humains ont commis, et comment un tel péché peut-il affecter avec autant de force un Dieu parfait et immuable ? Outre cela, Dieu n’a pas trouvé de moyen plus efficace pour effacer le péché originel (qui n’est apparemment aucunement effacé puisque nous en subissons toujours les conséquences) que d’envoyer son fils se faire tuer par les Hommes, c’est-à-dire, laisser les Hommes commettre un péché encore pire que celui de croquer le fruit défendu. Si tout le monde avait aimé et écouté Jésus, aurions-nous perdu toute chance de rédemption ?

L’acceptation du christianisme demeure pour Meslier un mystère impénétrable : comment des hommes sensés ont-ils fait pour adhérer à de pareilles idées ? Qu’elle est donc cette étrange morale qui côtoie amour du prochain et recherche de douleurs et de souffrances, « qui déclare bienheureux ceux qui pleurent et ceux souffrent, qui place la perfection dans ce qui est contraire aux besoins naturels, qui demande de ne pas résister aux méchants, mais de les laisser faire ? » Absurdité selon Meslier.

Et que dire du mal ? Pourquoi Dieu l’impose-t-il aux bons et aux sages ? Éprouver leur patience, les purifier, perfectionner leur vertu, pour les rendre plus heureux dans le ciel ? Re-balivernes, s’écrie Meslier. Et de quel droit parlons-nous du royaume céleste ?

Confesseur pendant près de quarante ans,  Meslier en est venu à se demander si les gens croyaient encore véritablement aux diverses « balivernes » chrétiennes ou s’ils ne jouaient pas eux aussi la comédie, un peu comme lui qui n’osait pas déclarer au grand jour, de son vivant, sa pensée, par peur de toute la répression qui s’abattrait sur lui.

Meslier reproche aussi à l’Église son soutien aux tyrannies ainsi qu’à l’exploitation du peuple. L’Église, au lieu de défendre le pauvre, bénit les divers « parasites » qui se sont collés au travail des pauvres afin de mieux les exploiter : soldats, ecclésiastiques, juristes, policiers, nobles, etc. Le roi (qui devrait être assassiné selon Meslier) domine cette tyrannie et jouit d’ailleurs grâce au clergé d’une supposée souveraineté qui lui vient de Dieu, encore un effort supplémentaire pour soumettre le peuple grâce à la référence au divin. Meslier espère que son message sera entendu, diffusé, et que les Hommes apprendront à vivre sans le mensonge chrétien .

Que peut-on retenir du Testament de l’abbé Meslier ?

Disons d’abord que ses textes, quoique, on le devinera, jugés très dangereux par ceux qui les ont découverts, connaîtront une diffusion relativement large pour un texte si iconoclaste qui s’inscrivait dans une époque où la religion chrétienne conservait une mainmise assez forte sur la société et la culture européennes. La pensée de Meslier, premier texte moderne franchement athée, libre de l’habituelle (et confondante) prudence littéraire qui entourait les textes dits athées de l’époque, est révélatrice de la présence d’une véritable pensée athée (peut être discrète certes) au dix-huitième siècle.

La franchise posthume de Meslier, qui n’hésite pas à affirmer que bon nombre de ses paroissiens  (comme ceux des autres) et, encore pire, d’ecclésiastiques  ne croient plus et feignent d’avoir la foi, nous est révélatrice de la difficulté qu’avaient les Hommes du XVIIIe siècle d’exprimer en toute liberté leur sentiment profond face à la notion de Dieu.

 La diffusion des thèses de Meslier, premier véritable texte athée systématique, clair et franc, n’aidera évidemment pas les ecclésiastiques de l’époque dans leur lutte contre l’athéisme, qu’ils prêtaient, à tort ou à travers, à tous philosophes posant un nouveau système. L’athéisme franc de Meslier ne connaîtra que fort peu d’imitateurs au cours du XVIIIe siècle. Cependant, Meslier avait franchi une limite, son texte annonçait que le terrain était désormais prêt pour la mise sur pied d’un discours athée systématique et sans compromis, discours encore contenu par des structures politiques certes, mais dont l’imminente disparition (la Révolution française, tout comme le vaste courant libéral qui secouera l’Europe,  sont proches) permettra l’expression d’un véritable athéisme systématique et combatif, mené de leur vivant par des intellectuels qui ne reculent pas devant la crainte de l’Église ou l’argument ontologique.

(Sources: Anarchopédia, lui-même tiré de Wikipédia).

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