« Presque vingt ans plus tard, écrit René Berthier, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l'unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n'ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l'Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu'on veut, du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation [1]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d'accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis... »

Reprenons avec René Berthier...

Michel Peyret


ANARCHISME ET MARXISME 
(1989) 
René Berthier

 


Origine : échange mail



Le texte ci-dessous fut rédigé à la demande des copains du groupe Pierre Besnard vers le fin des années 90 dans le cadre d’une session de formation interne


L'effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains camarades des craintes concernant l'éventuelle récupération d'idées propres au mouvement anarchiste par les survivants du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.

C'est là une crainte justifiée, et cette récupération n'est pas un phénomène nouveau, puisqu'elle a commencé du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée par Bakounine lui-même.

Je pense que la première mesure à prendre pour contrer de telles récupérations serait d'exprimer nos propres positions de façon claire et publique. Or, c'est loin d'être le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n'avaient jamais été publiées et commentées dans des ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n'existe à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à porter la responsabilité de la récupération de nos idées par nos adversaires politiques. 


I. – Ce qui est irrécupérable dans le marxisme

La première question qu'on peut se poser est : qu'est-ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme. C'est une question à laquelle il n'est pas possible de répondre si on ne précise pas de quel marxisme on parle.

Je dirais qu'on peut répondre à partir de trois niveaux :

1. – Le marxisme en tant que corpus théorique

Il s'agit de ne prendre en considération que les textes de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d'Engels, dans leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de comprendre ce qu'il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement. C'est la démarche la plus scientifique, et qui permet de se faire, intellectuellement parlant, l'idée la plus juste. Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un corps de doctrine.

2. – Le marxisme dans son application du vivant même de Marx

On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste. » Elle suggère que, de son vivant, le mouvement politique issu de ses idées avait pris une orientation que le fondateur n'approuvait pas : il s'agit évidemment de la social-démocratie allemande. Il est pourtant difficile de ne pas considérer ce mouvement comme marxiste eu égard à la qualité de ses dirigeants : Kautsky, Bebel, Liebknecht, etc.

3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes

Sont concernés par ce troisième point la social-démocratie, le léninisme dans sa période contemporaine de la révolution russe ainsi que les groupes (trotskistes et maoïstes) qui se réclament de cette tradition, et le communisme « orthodoxe » d’aujourd’hui version Parti communiste.


Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel » avant Lénine, c'est le parlementarisme. La critique bakouninienne de la politique marxiste se fonde sur la stratégie parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine ne pouvait pas tout savoir, à l'époque, de ce que Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l'activité pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes allemands. Pour eux, l'action parlementaire n'était qu'une étape permettant à la classe ouvrière de prendre le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d'effectuer des « empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste, contre la propriété bourgeoise. Il ne s'agit donc pas d'un simple réformisme tout plat selon lequel la société capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles en société socialiste.

En fait, si on y regarde de plus près, leur position, telle qu’elle est exposée dans le Manifeste, était assez proche de celle du PCF d’aujourd’hui. Le parti communiste est, dans les faits, parfaitement « orthodoxe ». Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier des militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent éperdument du parlementarisme et qu'ils ne se font aucune illusion à propos de l'action parlementaire.

Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent exclus, Marx déclara qu'il faut faire la part des institutions, des mœurs, des traditions des différents pays et qu'il est possible que dans certains d'entre eux, en Angleterre, en Amérique et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais, ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c'est la force qui doit être le levier de nos révolutions ». L'action parlementaire, on le voit, n'est donc envisagée que comme une action parmi d'autres. Il est vrai que cette relativisation a pu être la conséquence des critiques violentes des bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l'action parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes contestaient absolument.

Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En 1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires de 1848 sont réalisées, l'unité nationale et le régime représentatif, Engels constate que « le gouvernement possède tout pouvoir exécutif », et les « chambres n'ont pas même le pouvoir de refuser les impôts ». « La crainte d'un renouvellement de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie », dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté du peuple. A l'Allemagne, Engels oppose « les pays où la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir, où selon la constitution on peut faire ce qu'on veut, du moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation [1]. » Il suffirait donc que la majorité de la population soit d'accord, et que les institutions le permettent, pour que soit réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.

En 1895, enfin, Engels va jusqu'au bout de sa logique : « L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les “révolutionnaires”, les “chambardeurs”, nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes en France.)

On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne limitent l'action du mouvement ouvrier à une action pacifique et légale. Mais ils restent persuadés que là où les « institutions », les « mœurs » et les « traditions » le permettent, les ouvriers pourront par les voies légales « saisir la suprématie politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail » (Marx). Si Bakounine a tort de réduire l'action préconisée par Marx et Engels à l'action légale [2], sa critique des illusions qu'ils se font sur la possibilité que « la vieille société pourra évoluer pacifiquement vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif authentique, reste pertinente.

On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant, était incontestablement son héritière, malgré les influences lassalliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme tout court il n'y pas vraiment de frontière : l'un et l'autre jouent sur l'illusion que les élections peuvent servir à quelque chose, et il est difficile d'imaginer un mouvement où les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi s'en tenir et la masse des adhérents et les électeurs seraient mystifiés.

En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine s'est particulièrement attaché à critiquer : la stratégie électorale et les formes d'organisation, l'une et l'autre étant d'ailleurs parfaitement liées.

Bakounine, soulignait plusieurs points :

§ « Tout le mensonge du système représentatif repose sur cette fiction, qu'un pouvoir et une chambre législative sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même peuvent représenter la volonté réelle du peuple. »

§ Si la bourgeoisie possède le loisir et l'instruction nécessaires à l'exercice du gouvernement, il n'en est pas de même du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles de l'égalité politique sont remplies, celle-ci reste une fiction.

§ De plus (et là on touche à la « technologie » parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée très spéciale, elles échappent à l'attention du peuple et à sa compréhension : « prises séparément, chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau qui l'enchaîne. »

§ Le rôle de l'idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière, l'influence des « socialistes bourgeois », l'existence de couches aux intérêts divergents dans la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le prolétariat, même s'il était majoritaire, de parvenir à des positions homogènes.

§ Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite paysannerie) soit majoritaire ou non n'a que peu d'importance ; ce qui compte, c'est que c'est la classe productive. Cette idée de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et elle est parfaitement résumée dans un texte datant de 1869, « L'Instruction intégrale » : « Il arrive très souvent qu'un ouvrier intelligent est forcé de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l'esprit qu'il n'a pas, mais par l'instruction, dont l'ouvrier est privé, et qu'il n'a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise se développait scientifiquement dans les écoles, le travail de l'ouvrier l'habillait, le logeait, le nourrissait, et lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires à son instruction. »

Dans de telles conditions, la question de majorité numérique n'a guère d'importance. Au moyen âge, les forces productives étaient peu développées et la productivité du travail très faible : pour entretenir un petit nombre de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs productifs. On peut très bien concevoir un système développé où les couches non productives (pas forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent développent une idéologie d'exploiteurs) et les couches parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité du travail est telle qu'un nombre relativement petit de producteurs suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il suffit de regarder autour de soi et d'imaginer tous les métiers qui pourraient se mettre en grève générale illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires, etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs au bout de trois jours...

Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement bref : il n'y a rien de récupérable. Je pourrais prendre point par point tout ce qui définit le léninisme et le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le léninisme n'a rien de récupérable parce qu'il s'applique à un contexte et à une époque qui ont disparu. Le léninisme est l'idéologie révolutionnaire de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d'avenir dans un pays sous-développé dominé par l'impérialisme, comme c'était précisément le cas pour la Russie en 1917. Ce n'est donc pas du tout un hasard si des mouvements de type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde sous la forme de mouvements de libération nationale.

Comme pour le bolchevisme, le marxisme n'était pour eux qu'une couverture, un masque pour les revendications nationales. Le léninisme correspond à des conceptions archaïques, précapitalistes d'organisation et de stratégie politique.

II. – Y a-t-il dans le marxisme des éléments qu’un « réaménagement » pourrait conserver ?

Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt : dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ? L'optique est complètement différente.

Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un « bloc d'acier » cohérent où tout était bon et rien à jeter. Or, lorsqu'on prend la peine de considérer les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche, tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents, etc.

§ Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique, mais Marx dit aussi que sans le hasard, l'histoire humaine serait bien triste.

§ Du marxisme, on retient l'exclusive explication des phénomènes historiques par les déterminations économiques, mais Engels reconnaît qu'ils ont peut-être eu tort de trop insister sur cet aspect : « C'est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu'il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l'occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l'action réciproque. » (Lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)

§ Du marxisme, on retient une dialectique du développement du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit que cette « La “fatalité historique” de ce mouvement est [...] expressément restreinte aux pays de l'Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)...

Le problème, c'est que ces réserves, qui ont été émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur correspondance, sont capitales, mais qu’elles ont été exprimées dans des textes confidentiels – courrier – ou marginaux. Faute d'avoir été exprimées haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements communistes ont été mis sur les rails d'un marxisme mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément là les trois points essentiels de la réfutation théorique faite par Bakounine à l'encontre de Marx, à savoir :

1.– L'existence d'un certain indéterminisme historique ;

2.– Le refus de tout expliquer par les déterminations économiques, même si on reconnaît que celles-ci sont capitales ;

3.– La relativisation de la théorie des phases successives du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon et de Hegel.

Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable dans le marxisme, c'est la critique qu'en fait Bakounine. Je veux dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas le marxisme en tant que théorie explicative du social, en tant que méthode d'analyse historique et économique, elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose d'insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu'elle resitue le marxisme dans le courant d'idées de l'époque, comme une explication du social parmi d'autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu'il avait dans l'esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d'hypothèse scientifique, c'est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d'autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d'Eric Fromm.

Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable ce qui n'est pas spécifiquement marxiste. Une théorie du social part nécessairement de l'observation, et élabore, développe des concepts qui permettent de l'expliquer, et enfin propose des conclusions.

A. – Or, l'observation du social, des mécanismes économiques du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que celle qui a été faite par Proudhon, à cette différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon, Marx a pu développer ses idées plus à fond et – c'est là un point de vue personnel – beaucoup plus clairement.

Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la validité de la description des mécanismes du capitalisme faite par le Capital, il critique seulement les obscurités qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D'ailleurs, il reviendra à l'anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du Capital, précisément pour le rendre accessible, et à James Guillaume d'en faire une introduction. Si on ajoute à cela que Bakounine lui-même avait commencé à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons là quelques accréditations qui le légitiment...

B. – Quant aux concepts, le marxisme ne s'est pas constitué d'un coup de baguette magique, il s'est bâti sur un socle déjà existant. La plupart des concepts qu'on trouve développés dans le Capital existaient déjà quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux, Considérant, Proudhon et d'autres, en ont fourni une partie de la matière. Toutes les catégories économiques qu'on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon, se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx, qui a vécu trente ans de plus que Proudhon, en ajoute quelques autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas les avoir développées, puisqu'elles n'existaient pas non plus dans les textes de Marx contemporains du Système des contradictions.

Il n'est pas jusqu'à la méthode employée dans le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement à tout ce que les marxiste ont pu écrire par la suite [3].

En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable dans le marxisme ne l'est pas parce que c'est « marxiste », mais parce que c'est vrai. Le marxisme comme théorie explicative du social a fait la synthèse d'un certain nombre de données, de concepts, qui étaient « dans l'air » à l'époque, et que Marx a développés, explicités, mais en proposant des conclusions politiques que nous n'approuvons globalement pas.

Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme (mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés, pourrais-je dire, dans le domaine public. C'est pourquoi l'idée même qu'il puisse y avoir quelque chose de « récupérable » dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.

III. – Les marxistes peuvent-ils récupérer quelque chose de l’anarchisme ?

La question qui vient maintenant à l'esprit est : est-ce qu'il y a dans l'anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent récupérer ? Il y a plusieurs possibilités : une hypothèse minimale et une hypothèse maximale, avec tous les degrés intermédiaires.

§ La position minimale consisterait, pour les marxistes :

1. A reconnaître le bien-fondé de l’analyse du capitalisme faite par Proudhon, quitte à lui reconnaître le statut de précurseur. Dans le Système des contradictions économiques, Proudhon parle (en vrac) de la valeur, de la concentration du capital, de la baisse du taux de profit, du machinisme, etc., toutes choses que Marx analyse. Après, on peut toujours aborder les divergences d’analyse.

2. A reconnaître le bien-fondé des réserves faites par Bakounine à l'égard du marxisme.

Si c'était le cas, nous n'aurions qu'à nous en réjouir, mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC n'en serait, je pense, pas trop affecté.

§ La position maximale pourrait être quelque chose d'analogue à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j'avais écrit dans IRL une polémique contre ses positions, selon lesquelles Marx était un théoricien de l'anarchisme. A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche est récupératrice car il ne récupère rien de ce qu'ont pu dire les théoriciens anarchistes [4], au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c'est Marx qui est le seul, l'authentique théoricien de l'anarchisme. Marx avait en projet un livre sur l'Etat, qu'il n'a jamais eu le temps d'écrire, mais qui aurait, à n'en pas douter, été le livre fondateur de l'anarchisme véritable. Ce livre, resté à l'état de projet, dit Rubel, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l'Etat, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)

Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour montrer que la possibilité d'une récupération est bien réelle. Cependant, il n'est pas contestable que les intentions de Rubel, lié à aucune organisation, chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d'autres tentatives. « La critique de l'Etat dont il [Marx] s'était réservé l'exclusivité n'a pas même reçu un début d'exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d'une théorie de l'anarchisme. » (Op cit., p. 378).

Ainsi, en dépit d'une stratégie politique, d'une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu'elle fut contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s'il en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l'Etat et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu'à présent, ont construit un capitalisme d'Etat peu conforme aux professions de foi anarchistes – c'est Rubel qui parle –, se sont nourris de cette ambiguïté, causée précisément par l'absence du livre sur l'Etat. En d'autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps d'écrire ce livre, son oeuvre n'aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d'anarchiste aurait éclaté au grand jour. La clé du problème de la destinée du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l'absence a fait basculer le marxisme réel dans l'horreur concentrationnaire [5].

Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique, ils le feraient à partir d'une redéfinition de l'Etat et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances théoriques de Rubel – que c'est de là que viendrait le danger. C'est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire devrait lui aussi se pencher sur la question afin d'éviter les simplismes auxquels on a habituellement droit.

Si, lorsqu'on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser de quel marxisme il s'agit, il en est de même pour les conceptions marxistes de l'Etat. J'ai dit tout à l'heure que la récupération de thèmes anarchistes a été dénoncée par Bakounine lui-même : il s'agit du livre que Marx écrivit au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C'est un ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à son compte le point de vue fédéraliste, alors qu'il haïssait le fédéralisme. L'effet de la Commune, dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à l'envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution avait provoquée en tout le monde avait été puissante. [6] »

Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple pour savoir ce que Marx pensait réellement. Car en fait, Marx a écrit ce livre parce qu’il pensait récupérer les exilés parisiens à Londres et, voyant que cela ne marchait pas il était furieux de leur ingratitude ! Il suffit de se reporter à une lettre qu'il écrivit à son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que les communards réfugiés à Londres ne se sont pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur, par la publication de La Guerre civile en France. » Il résulte de cela que toute tentative de « réaménager » le marxisme à partir de ce que dit Marx dans ce livre ne peut en aucun cas être pris au sérieux : il ne pensait pas un mot de ce qu’il a écrit !

On retrouve le même processus pendant la révolution russe, avec L'Etat et la Révolution de Lénine, qui passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement de l'Etat, mais qui n'est qu'un fatras confus. Lénine rédigea ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe, très actif, à une époque où le parti bolchevik ne représentait que peu de chose.

Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles la prédisposition à constituer des institutions autonomes dans lesquelles les masses tentent de s'organiser. C'est là une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées n'ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial, mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans le cas de la révolution russe, il n'est pas besoin de faire un dessin : l'histoire a montré quelle était la réalité du léninisme.

La Guerre civile en France a beaucoup servi pour tenter de donner au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs – et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine. La lettre à Sorge révèle la réalité de ce que pensait Marx.

Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de la Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes que fussent ces analyses, elles n'en étaient pas moins légèrement en contradiction avec les idées défendues par Marx et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà dans le Manifeste communiste (...) Marx et Engels étaient naturellement parfaitement conscients de cette contradiction... »

En matière de théorie de l'Etat et du pouvoir, on trouve en réalité à peu près tout ce qu'on veut chez Marx.

Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring ; mais Lénine, lui, en fait (temporairement) un dogme marxiste, puisqu’il le cite abondamment dans l’Etat et la révolution parce que, à un moment donné, cela l'arrangeait et qu'il avait besoin de l'appui des anarchistes.

Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire, tandis qu'Engels y fait une très vague allusion dans une lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot “Etat” le mot “Gemeinwesen”, excellent vieux mot allemand répondant très bien au mot français “commune” [7]. »

Lorsque à l'occasion du vingtième anniversaire de la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre civile, il s'exclame : « Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d'une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l'air ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature du prolétariat. [8] »

Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes, puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation populaire, c'est-à-dire le contraire de ce que dit Engels en 1891. La « dictature du prolétariat » est vidée de tout son sens puisqu'elle peut désigner à la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires !

Mais ce n'est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique du programme que la social-démocratie allemande se donnait à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument certaine, c'est que notre parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la grande Révolution française [9]. » La même année, Engels donne donc comme modèle de la dictature du prolétariat la Commune et la république démocratique, unitaire.

En fait, la formule « dictature du prolétariat » couvre au moins trois concepts :

Dans le Manifeste et le programme d'Erfurt, elle signifie une république jacobine et démocratique ;

Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France, elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée sans représentation populaire ;

Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération vaguement libertaire.

Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels sont déterminées beaucoup plus par les circonstances de temps et de lieu – quitte à changer d'avis au cours de la même année, comme le fit Engels en 1891 – que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver son compte, il suffit de piocher dans le bon texte. Les « réformateurs » du marxisme diront que c’est la preuve que le marxisme n’est pas un dogme figé, que c’est une doctrine qui se cherche. On peut entendre cela, mais à ce moment-là il faut lui accorder le statut de simple théorie parmi d’autre – ce qu’il est – et lui retirer celui d’explication globale et définitive – ce que les « marxistes réels » ont toujours voulu qu’il soit. Dans ce cas, on doit récuser au léninisme sa qualité de « marxiste » dans la mesure où Lénine disait que le marxisme était un « bloc d’acier » auquel on ne pouvait rien retirer. Du marxisme, il disait :

« On ne peut retrancher aucun principe fonda­mental, aucune partie essentielle de cette philoso­phie du marxisme coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter de la vérité objective, sans verser dans le mensonge bourgeois et réactionnaire [10]. »

Au cas où d'aucuns voudraient absolument nous convaincre que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière d'abolition de l'Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler ce qu'Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet 1871 : « Pour ce qui est de l'abolition de l'Etat, c'est une vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup usé lorsque nous étions des blancs-becs »...

Conclusion

Pour avoir une approche correcte des différences entre marxisme et anarchisme, encore faut-il être d’accord sur ce que sont respectivement le marxisme et l’anarchisme.

Pour ce qui me concerne, je distingue deux choses :

§ Le marxisme en tant que corps de doctrine proposant un certain nombre d’hypothèses théoriques sur l’explication du capitalisme, exposant un certain nombre d’idées sur les phénomènes historique de l’époque de Marx, etc.

Sur l’analyse économique, je ne vois pas pourquoi on devrait se priver d’un instrument de travail qui peut être utile, d’autant que sur cette question, il n’y a pas de divergence fondamentale, quoi qu’on en dise, entre Proudhon et Marx : ils sont, l’un et l’autre, deux moments d’un même processus, étant entendu que les choses ne s’arrêtent pas à eux.

Sur les phénomènes historiques, tels qu’exposés dans des ouvrages tels que les Luttes de classes en France, par exemple, il faut y voir non pas des livres d’histoire définitifs mais des exposés de ce que pensait Marx de ces événements, rien de plus.

§ Le marxisme en tant que pratique (praxis, pour faire dans le vent).

Je pense qu’il ne faut jamais oublier que même si on limite notre examen à ce que Marx lui-même a réellement dit – une lecture fondamentale de Marx en quelque sorte – il faut aussi nous en tenir à ce qu’il a réellement fait. Il faudrait développer, mais je me limiterai à deux points :

a) Pendant la révolution de 1848 il a dissous le premier parti communiste de l’histoire (la Ligue des communistes) pour promouvoir la révolution bourgeoise dans une revue libérale, la Nouvelle Gazette rhénane. Peu après, il s’est d’ailleurs fait exclure, pour cette raison, ce dont les communistes ne se vantent pas…

b) En 1872 il a exclu de la Première internationale la quasi-totalité du mouvement ouvrier de l’époque (et pas seulement, comme on le croit, la fédération jurassienne).

Le marxisme réel, c’est cela.


Notes

[1] Dans ce genre de propos, qui n'est pas isolé, se révèle le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire parce que c'est la loi. Il revient à Bakounine le mérite d'avoir montré que la démocratie en régime capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité du système.

[2] En fait c'est surtout à la social-démocratie allemande que sa critique s'en prend. Bakounine n'a pas les informations suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.

[3] Cf. mon étude sur la méthode chez Proudhon et Marx, « Du Système des contradictions économiques au Capital, essai d'épistémologie des fondements de l'anarchisme ». Cahiers du groupe Février (épuisé). Cf. également : « La question économique », La Rue, n° 33, 2e trimestre 1983.

[4] Lors d'une émission sur Radio libertaire à laquelle Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit qu'il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par Payot dans Marx critique du marxisme.

[5] Inutile de dire qu'une telle argumentation est une véritable aberration du simple point de vue du matérialisme historique...

[6] Bakounine Oeuvres, Champ libre, III, 166.

[7] Lettre d'Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions du Progrès, Moscou.

[8] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.

[9] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, éditions sociales, p. 103.

[10] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions du Progrès, p. 461.