« Milovan Djilas, nous dit l'Epilogue, sera arrêté en novembre 1956 et condamné à 3 années de prison pour « propagande contre l’Etat ». Il sera condamné ensuite, en 1962, à 5 ans de prison pour son livre Conversations avec Staline. Il est connu pour son opposition, après 17 années de collaboration avec Tito, aux dérives de l’application du modèle communiste yougoslave : bureaucratie pesante et étouffante, absence de liberté de pensée et d’ouverture, phénomène de cour autour d’un Tito se comportant en monarque parvenu. Il se dit, dans sa Biographie critique de Tito, l’inventeur du « modèle de l’autogestion », bricolé une fois prononcée la rupture entre Staline et Tito (1948). Milovan Djilas vivra jusque 1995 et demeurera en Yougoslavie, vaille que vaille. En 1980, son livre Tito, mon ami, mon ennemi (Druženje s Titom) fera quelque peu descendre le « Vieux » de son piédestal aux yeux de celles et ceux qui étaient demeurés charmés par le mythe Tito - le mythe et non l’homme ou l’autocrate. Une chronologie de la vie de Milovan Djilas est disponible, en serbe, sur le site d'Alexa Đilas.

Lisons Milovan Djilas...

Michel Peyret


Dans les archives de l’histoire - l’affaire Milovan Djilas

Peut-être la lecture de la lettre qui suit intéressera-t-elle ceux et celles qui se disent «Tito-nostalgiques» et parlent de l’ex-Yougoslavie comme d’un régime assez libéral et où il faisait bon vivre (il est vrai qu’il y faisait bon vivre pour la « nouvelle classe » au pouvoir). Il s’agit de la lettre adressée le 12 avril 1956 par Milovan Djilas (alias « Djida ») au Secrétaire du parti Labour (Grande-Bretagne), Morgan Phillips. 

La lettre 

Cher Ami, 

Je pense que le contenu de cette lettre expliquera les motifs qui me poussent à vous écrire. 
Comme vous le savez bien, il y a deux ans j’entrai en conflit public avec mes anciens amis dirigeants de la Ligue des Communistes de Yougoslavie. Je sais que les raisons essentielles de ce conflit sont connues de vous – un conflit qui depuis lors est inexorablement devenu aigu. 

Grâce au soutien des opinions publiques, et particulièrement celle du mouvement de la classe ouvrière occidentale (incluant vous-même et M. Bevan), je n’ai pas été arrêté, bien que toute activité publique m’ait été déniée. Ma position, depuis lors, est devenue bien plus douloureuse et compliquée, en rasions des mesures du Gouvernement contre moi. 

Je me permets de vous informer, en bref, de la situation. 
Lorsque, très jeune, je devins un révolutionnaire, la prison me barra le chemin et m’empêcha de finir mes études. Je vivais de mon écriture et de mon activité révolutionnaire. Après la guerre et la révolution, je fus durant cinq ans Ministre du Gouvernement yougoslave. 

Après le stade du procès de janvier 1955, le Gouvernement retira ma pension de guerre. Cette mesure était illégale et son seul but était d’exercer une pression sur moi. Des mesures similaires furent prises contre ma famille. Mon frère fut renvoyé de son travail sur base du fait qu’il ne s’était pas suffisamment éloigné de moi et qu’il continuait de me rendre visite. Et ma sœur, qui avait quatre enfants (vous l’avez rencontrée à Londres en janvier 1951) fut renvoyée de son emploi, sans aucune justification du tout. Le même traitement fut réservé à son époux, Komnen Cerović, un ministre du Gouvernement du Monténégro. Plus tard il obtint un emploi d’employé – sans quoi sa famille serait morte de faim. Un de mes proches, un Major de l’armée, fut renvoyé sans aucun droit après 15 années de service, parce qu’à deux reprises il avait visité ma famille.

Je suis ainsi réduit à la situation dans laquelle moi-même, mon fils et ma mère devons subsister grâce au salaire de mon épouse et de la vente de la propriété familiale. En tant que journaliste politique je ne suis bien sûr pas en position de publier quoi que ce soit. 

Immédiatement après l’affaire, je dus quitter ma villa pour un appartement raisonnablement satisfaisant en ville. Maintenant, cependant, j’ai reçu la notification de la décision –illégale– qui m’en dépossède, en raison du fait que je n’ai pas le droit à une pièce de travail, puisque je ne suis pas un « intellectuel ». 

Le même traitement a été réservé à mon ami, le colonel Jovan Barović, un ancien bidasse handicapé. D’abord ils le jetèrent dehors de l’armée. Maintenant ils l’ont renvoyé de son emploi civil, bien qu’il avait une femme, elle aussi invalide, et deux enfants. Un officiel du Gouvernement, Vuksan Ljumović, a justifié cela par le fait qu’il me rend visite et s’associe à moi. 

Il y a d’autres exemples de ce genre de choses. Des personnes ont eu des sentences judiciaires pour avoir montré de la sympathie envers moi. 

Tout citoyen qui d’une manière ou d’une autre entre en contact avec moi est interrogé par la police et une pression est exercée pour qu’il mette fin à tout contact avec moi ou informe la police de mes idées, comportements, etc. 

La police secrète a pris un appartement en face du mien et a installé une camera avec laquelle on prend en photo quiconque entre ou sort de chez moi. De jour comme de nuit, une voiture pleine d’agents circule autour de la maison. Jamais moins que deux agents me suivent, où que j’aille. Maintenant il y a une voiture d’escorte aussi. Les agents ne font aucun mystère du fait qu’ils me suivent et tentent de me provoquer moi et mon épouse à la violence physique. 

Les personnes qui ont été en contact avec moi ces derniers jours ont été, hormis mes proches et les rares visites de deux hommes de journaux étrangers, sans doute des agents provocateurs. J’ai de sérieuses raisons de suspecter que des microphones modernes secrets ont été installés dans mon appartement. 

J’ai aussi des raisons de penser que mon courrier n’est pas seulement intercepté mais qu’en est retiré tout ce qui ne rencontre pas les intérêts du plan du régime de « me tuer par le silence » (comme un éminent membre du Gouvernement a dit). 

Des étrangers qui sont parvenus à me rendre visite, j’ai entendu parler de lettres, de messages de salutations et d’invitations qui ne me sont jamais parvenus. J’ai ainsi appris qu’une aide juridique pour mon procès était offerte de l’étranger, mais je n’en ai jamais été informé. 

N’étant pas parvenu à me détruire idéologiquement ou politiquement en me calomniant dans la presse et via le procès, le Gouvernement prépare maintenant des mesures pour me compromettre publiquement sur des questions morales et pour détruire mon mariage et ma famille. Dans ce but, ils ont continué leurs provocations combinées à un contrôle de mes mouvements encore plus strict et sans restriction. 

Je n’ai pas l’intention de vous parler des autres mesures discriminatoires et falsifications historiques qui ont été colportées. 

Je crois que les actions du Gouvernement et préparations contre moi sont connectées aux changements actuels dans la politique interne et dans les affaires étrangères de la Yougoslavie. Je ne veux pas entrer dans une analyse de ces changements, car je ne veux pas influencer votre propre jugement sur la politique du Gouvernement de mon pays.

Mon objectif est de vous faire connaître la vérité, dans l’espoir de votre support moral. S’il vous plaît, ne pensez pas que je vous demande d’intervenir ou de m’aider d’une manière ou d’une autre. Je n’accepterais aucune assistance matérielle. J’ai déjà reçu, en fait, une telle proposition des syndicats américains, mais je l’ai rejetée, car mon mode de vie n’est pas plus faible que celui du Yougoslave moyen - en d’autres termes, ma famille n’est pas menacée par la faim. 

Je voudrais aussi attirer votre attention sur ce qui suit: Vladimir Dedijer, qui a soutenu mon action, en ce sens qu’il n’a pas approuvé les mesures non-démocratiques prises contre moi par le Parti, a désormais des discussions avec le Gouvernement yougoslave, dont la nature m’est inconnue et qui n’ont pas de liens avec moi. 

Je suis certain que vous déciderez au mieux comment et où utiliser cette lettre, que j’ai pu vous faire parvenir grâce à la gentillesse et la bravoure d’un ami. 

Finalement, je voudrais vous assurer que, bien que le régime se soit acharné par ses actions, il a uniquement renforcé ma croyance dans le socialisme démocratique. 

Je dois m’excuser de n’avoir pas été capable d’écrire cette lettre en anglais. 

Respectueusement, 

Signé MILOVAN 

Epilogue 

Milovan Djilas sera arrêté en novembre 1956 et condamné à 3 années de prison pour « propagande contre l’Etat ». Il sera condamné ensuite, en 1962, à 5 ans de prison pour son livre 
Conversations avec Staline
Il est connu pour son opposition, après 17 années de collaboration avec Tito, aux dérives de l’application du modèle communiste yougoslave : bureaucratie pesante et étouffante, absence de liberté de pensée et d’ouverture, phénomène de cour autour d’un Tito se comportant en monarque parvenu. 
Il se dit, dans sa Biographie critique de Tito, l’inventeur du « modèle de l’autogestion », bricolé une fois prononcée la rupture entre Staline et Tito (1948). 
Milovan Djilas vivra jusque 1995 et demeurera en Yougoslavie, vaille que vaille. 
En 1980, son livre 
Tito, mon ami, mon ennemi (Druženje s Titom) fera quelque peu descendre le « Vieux » de son piédestal aux yeux de celles et ceux qui étaient demeurés charmés par le mythe Tito - le mythe et non l’homme ou l’autocrate. 
Une chronologie de la vie de Milovan Djilas est disponible, en serbe, sur le 
site d'Alexa Đilas.

Source 

« Britain and Dissent in Tito’s Yugoslavia: The Djilas Affair, ca. 1956 », par Dejan Djokić, Université de Nottingham, UK, dans European History Quarterly, 36/3 (2006), pp. 371-395. Traduction de la version anglaise proposée par cette revue britannique. 

Dragan Grcic, Jeudi 7 avril 2011.

Publié il y a 7th April 2011 par Dragan Grcic