"Marx conçoit l'Etat comme un appareil répressif. L'Etat est machine de répression. Il est l'appareil d'Etat avec sa police, ses tribunaux, ses prisons ainsi que l'armée et bien sûr le gouvernement et l'administration, le tout visant à assurer politiquement la domination de la classe déjà dominante au plan économique. Toute la lutte des classes tourne autour de l'Etat, autour de la détention du pouvoir d'Etat par une certaine classe. L'appareil d'Etat peut rester en place sous les évènements politiques qui affectent la détention du pouvoir d'Etat. Althusser donne l'exemple de la révolution de 1917 où une grande partie de l'appareil d'Etat est resté en place malgré la prise du pouvoir d'Etat par l'alliance du prolétariat et de la paysannerie pauvre. Ainsi, selon Marx l'Etat c'est l'appareil répressif d'Etat. Il faut distinguer le pouvoir d'Etat de l'appareil d'Etat. L'objectif de la lutte des classes concerne le pouvoir d'Etat et par conséquence l'utilisation de l'appareil d'Etat en fonction de l'objectif de classe. Le prolétariat doit s'emparer du pouvoir d'Etat, détruire l'appareil d'Etat bourgeois, le remplacer dans un premier temps par un appareil d'Etat prolétarien (dictature du prolétariat) puis mettre en œuvre un processus radical de destruction de l'Etat (dépérissement de l'Etat)... »

Oui, c'est bien à raison qu'il est montré que tout tourne autour de la question de l'Etat...

Michel Peyret


Althusser

L'évènement tragique que constitue la crise de démence au cours de laquelle il étrangle sa femme a occulté l'important philosophe marxiste qu'il fut et qui a largement dominé la philosophie universitaire des années 60 et 70.

 Les sources de sa pensée.

La principale source est bien sûr Marx ainsi que Lénine. Il emprunte aussi à Gramsci On notera aussi une influence de la psychanalyse de Freud à travers surtout les thèses de Lacan, contemporain d'Althusser. Spinoza est aussi une source importante de la pensée althussérienne. Enfin il reconnaît lui-même ce qu'il doit à HegelHobbesRousseau et surtout Machiavel etMontesquieu

La vie d'Althusser ( Biographie rédigée par Xavier Dubois)

Louis Althusser est né à Birmandreis, en Algérie, le 16 octobre 1918. Issu d'une famille alsacienne catholique installée en Algérie, il fait ses études à Alger, puis Marseille. En 1939, il intègre l'Ecole Normale Supérieure. Il est à l'origine un fervent militant de la Jeunesse Catholique. Mais, mobilisé, l'internement dans un camp de prisonniers lors de la Seconde Guerre Mondiale lui fait opérer une métamorphose idéologique radicale. En 1948, après trois années d'études à l'ENS, avec notamment comme professeurs Jean Guitton et Jean Lacroix, il est reçu second à l'agrégation de philosophie et il devient marxiste, rejoignant le Parti Communiste Français.


Pendant la Guerre Froide, il est probablement le plus influent des philosophes marxistes, réinterprétant les théories marxistes selon les évolutions contemporaines. Il mène notamment la bataille idéologique contre les interprétations humanisantes du marxisme, avec notamment une phrase célèbre : « Le marxisme est un anti-humanisme théorique. » En 1965, il devient célèbre avec la publication simultanée de Pour Marx et de Lire le Capital. Il dirige la collection Théorie des Editions Maspero. Il reste également professeur de philosophie à l'ENS pendant trente ans, où il a la fonction de « caïman ». Il soutient une thèse tardivement, en juin 1975, à l'Université d'Amiens. Cette « soutenance d'Amiens », dont le texte sera publié dans Positions est une présentation du Manifeste de Feuerbach, de Montesquieu, la politique et l'Histoire, de Pour Marx et de Lire le Capital.

Son activité est entrecoupée de séjours dans des cliniques psychiatriques. Il entre en dissidence par rapport à la direction du PCF au cours des années 1970, notamment sur l'abandon du concept de « dictature du prolétariat » par le Parti. Il publie en 1978 Ce qui ne peut plus durer au Parti Communiste Français, synthèse d'une série d'articles parus dans Le Monde, où il critique durement la direction nationale de son parti. Il en reste cependant membre jusqu'au meurtre de sa femme.

Le 16 novembre 1980, il étrangle sa femme, Hélène Rytmann, dans leur appartement de l'ENS. S'étant dénoncé au médecin de l'Ecole, celui ci contacte les autorités psychiatriques. Il est envoyé au Centre hospitalier Saine Anne. La justice le déclare dément au moment des faits en février 1981. Au milieu des années 1980, après la lecture d'un article assassin de Claude Sarraute, il entreprend d'expliquer son geste dans une autobiographie : L'Avenir dure longtemps, qui sera publié après sa mort. Il décède le 23 octobre 1990, à l'hôpital de La Verrière (Yvelines). Il est inhumé à Viroflay. Nombre de ses oeuvres ont été publiées à titre posthume.

Apport conceptuel.

Qu'est-ce que le marxisme ?

Pour Althusser, une œuvre n'est pas nécessairement marxiste parce qu'elle est signée de Marx. La même remarque s'applique aux travaux se réclamant du marxisme et aussi aux régimes politiques qui se prétendirent marxistes. Marx lui-même n'est pas né marxiste mais l'est devenu. Il faut donc entreprendre une relecture systématique et minutieuse de Marx pour en dégager le fond scientifique contre les interprétations des partis, l'idéologisation stalinienne. Mais il s'agit aussi de dégager Marx des interprétations économistes et humanistes. Bref il faut dégager Marx des sédiments qui le recouvrent pour le rendre à nouveau lisible.

Dans Pour Marx, Althusser propose le découpage suivant :

  • De 1840 à 1842 se situe une première période où on aurait affaire à un humanisme rationaliste libéral inspiré de Kant et de Fichte.
  • De 1842 à 1845 se fait jour un humanisme communautaire (problématique communiste utopique) inspiré de Feuerbach
  • En 1845 se situent les œuvres de coupure : Thèses sur Feuerbach et L'idéologie allemande
  • Enfin, après 1845 la problématique devient effectivement marxiste (et scientifique)
  • Le découpage ainsi opéré est du reste de type « tendanciel » : nous n'avons pas affaire à des blocs mais à des problématiques dominantes qui s'articulent à d'autres (des éléments hégéliens persistent après 1859, comme des éléments déjà marxistes se font jour dès 1844). On trouve chez Marx des points aveugles jamais réellement élaborés (l'idéologie, l'Etat, le pouvoir révolutionnaire..) qui font que le marxisme n'est pas un système. Althusser entreprend de travailler Marx en utilisant la linguistique, la psychanalyse, l'épistémologie. Le marxisme n'est ni une doctrine définitivement établie (à laquelle il suffirait de revenir), ni une doctrine dépassée (comme le pensent les réactionnaires)


Le marxisme développe un nouveau concept de rapports sociaux. Ceux-ci sont à la fois économiques, politiques et idéologiques. L'analyse marxiste n'est donc pas exclusivement économique et détermination ne signifie ni déterminisme, ni fatalité. Il n'y a par là même pas de cause première mais une articulation de causes au sein de laquelle l'économique joue un rôle déterminant.

Ainsi, dire que la lutte des classes est le moteur de l'histoire, c'est dire qu'y interviennent des rapports d'opposition, d'alliance et de compromis entre toutes les classes. Pour le dire autrement, ce n'est pas le prolétariat qui est le moteur de l'histoire et l'ouvriérisme n'a donc pas valeur.

Toute problématique s'élaborant dans l'histoire, chacune se traite dans la perspective d'une des classes et dans le marxisme effectif la perspective est bien sûr prolétarienne : étudier le capitalisme, avoir pour projet une société sans classe.

2) Humanisme et marxisme

Althusser opère une distinction radicale entre la science et l'idéologie au point de définir la science comme ce qui est non idéologique. Or, si l'humanisme consiste à lutter contre les aliénations, le concept d'aliénation est non scientifique. L'humanisme n'est dès lors pas une science mais une idéologie

Le marxisme est, dit Althusser, un « antihumanisme théorique ». Dans les écrits du jeune Marx (problématique prémarxiste) existe des thèses humanistes : on parle de la dignité humaine refusée au prolétariat. La bourgeoisie est elle-même victime de l'argent et de l'utilitarisme. On parle non de lutte des classes mais d'êtres humains confrontés à des objets inhumains. Le capitalisme serait une figure laïque de l'enfer à laquelle succèderait le Paradis communiste. Mais alors le stalinisme apparaît comme une variante de cet humanisme qui voue aux hôpitaux psychiatriques ceux qui refusent le Paradis Soviétique. Ceux qui ont été déçus de ne pas trouver dans le socialisme réel le Paradis perdu, n'en sont pas moins victimes eux aussi de cette perspective humaniste. Le problème de l'humanisme est qu'il n'analyse pas les rapports sociaux dans leurs trois dimensions (économiques, politiques et idéologiques) mais se contente de parler des rapports humains « authentiques » ou « aliénés », oubliant les rapports de production, les luttes concrètes, bref l'histoire réelle.

L'histoire réelle, ce sont des hommes et des femmes, avec leurs fantasmes, leur singularité, leurs joies et leurs peines. Tout le problème est que pour en parler nous disposons surtout des outils… humanistes. Cela signifie qu'il reste donc à penser. Althusser y contribuera par les concepts d'idéologie, d'appareil idéologique d'Etat et l'idée de l'histoire comme « procès sans sujet ».

Lors de la Soutenance d'Amiens (publiée dans Positions), Althusser revient longuement sur cette idée de « l'antihumanisme théorique » de Marx. Il explique que Marx a développé sa théorie de telle sorte qu'il soit impossible de l'interpréter en des termes humanistes, nous invitant à penser « d'une toute autre manière » Une société n'est pas formée d'hommes mais est rapport de production et le rapport de production n'est pas un rapport entre les hommes mais un rapport entre des groupes d'hommes concernant le rapport entre ces hommes et les moyens de production qui sont des choses. Ainsi une société ce sont des rapports sociaux et des rapports avec les choses. Les individus sont certes présents mais comme supports, comme porteurs de fonctions économiques. « Marx pense non pas à l'aide du dérisoire concept d'homme, mais dans de tous autres concepts : rapport de production, lutte de classe, rapports juridiques, politiques, idéologiques » 

C'est l'idéologie bourgeoise qui entretient l'illusion qu'on devrait partir de l'homme alors qu'il s'agit de partir d'une formation économique donnée (le Capital), du rapport de production capitaliste et des rapports qu'il détermine dans la superstructure. Si Marx ne part pas de l'idée vide d'homme c'est pour arriver aux hommes concrets, aux lois qui commandent vies et luttes concrètes. Althusser remarque que la notion d'aliénation lorsqu'elle apparaît dans Le Capital occupe la place de « concepts qui ne sont pas encore formés, parce que les conditions objectives n'ont pas encore produit leur objet ». La Commune et la pratique politique deLénine aurait rendu ce concept superflu « Après la Commune, chez Marx, comme dans l'œuvre immense de Lénine, il n'est plus question de l'aliénation »

3) Science et idéologie

Le projet de Marx est un projet doublement scientifique :

  • Marx fonde la science de l'histoire : l'homme peut comme la nature être objet de savoir. Il y a là une volonté de  « production de connaissances scientifiques », par opposition aux productions de l'idéologie.
  • Mais Marx fonde aussi une philosophie entièrement nouvelle qui fait passer la philosophie de l'état d'idéologie à l'état de « discipline scientifique », le matérialisme dialectique. Ce dernier est théorie de la scientificité des sciences.
  • Mais s'il faut séparer science et idéologie, qu'est-ce que l'idéologie selon Althusser ? Pour le comprendre il faut d'abord reprendre la distinction opérée entre appareil répressif et appareil idéologique d'Etat.

Althusser commence par poser le principe suivant (fidèle à l'orthodoxie marxiste) : pour exister toute formation sociale doit, en même temps qu'elle produit, reproduire les conditions de sa production. Elle doit donc reproduire à la fois les forces productives et les rapports de production existant (cf. notice consacrée à Marx). Pour ce qui est des forces productives, il faut à la fois assurer la reproduction des moyens de production (prévoir chaque année de quoi remplacer ce qui s'épuise ou s'use dans la production : matière première, bâtiments, machines, etc.) et celle des forces humaines de travail.

On sait que cette reproduction de la force de travail est assurée par le salaire, salaire dont Marx a montré justement qu'il paye non pas le travail effectué mais la reproduction de la force de travail ; de quoi se loger, se vêtir, se nourrir ainsi que ce qui est indispensable à l'élevage des enfants en qui le prolétaire se reproduit. Ce salaire est déterminé non biologiquement mais historiquement (Marx remarquait qu'il faut de la bière aux ouvriers anglais et du vin pour les français). Ce minimum est défini à la fois par les besoins historiques de la classe ouvrière « reconnus » par la bourgeoisie mais aussi par les besoins imposés par la lutte de classe contre l'augmentation de la durée de travail et la diminution des salaires.

Reste la question de savoir comment se reproduit le rapport de production. C'est là qu'intervient l'idéologie.

Marx conçoit l'Etat comme un appareil répressif. L'Etat est machine de répression. Il est l'appareil d'Etat avec sa police, ses tribunaux, ses prisons ainsi que l'armée et bien sûr le gouvernement et l'administration, le tout visant à assurer politiquement la domination de la classe déjà dominante au plan économique.

Toute la lutte des classes tourne autour de l'Etat, autour de la détention du pouvoir d'Etat par une certaine classe. L'appareil d'Etat peut rester en place sous les évènements politiques qui affectent la détention du pouvoir d'Etat. Althusser donne l'exemple de la révolution de 1917 où une grande partie de l'appareil d'Etat est resté en place malgré la prise du pouvoir d'Etat par l'alliance du prolétariat et de la paysannerie pauvre. Ainsi, selon Marx l'Etat c'est l'appareil répressif d'Etat.

Il faut distinguer le pouvoir d'Etat de l'appareil d'Etat. L'objectif de la lutte des classes concerne le pouvoir d'Etat et par conséquence l'utilisation de l'appareil d'Etat en fonction de l'objectif de classe. Le prolétariat doit s'emparer du pouvoir d'Etat, détruire l'appareil d'Etat bourgeois, le remplacer dans un premier temps par un appareil d'Etat prolétarien (dictature du prolétariat) puis mettre en œuvre un processus radical de destruction de l'Etat (dépérissement de l'Etat)

L'apport d'Althusser est de montrer qu'en plus de l'appareil répressif d'Etat (ARE) existent ce qu'il appelle les appareils idéologiques d'Etat (AIE) En effet si le pouvoir n'utilisait que la répression pour se maintenir il ne resterait pas longtemps. Après tout, les exploités sont plus nombreux et donc plus forts. Le pouvoir utilise donc d'autres moyens pour assurer sa domination. Les appareils idéologiques d'État (AIE) sont les suivants : l'AIE religieux (les différentes églises), l'AIE scolaire (le système des écoles publiques et privées), l'AIE familial, l'AIE juridique (le droit), l'AIE politique (les partis), l'AIE syndical, l'AIE de l'information (presse, radio, télévision etc.), l'AIE culturel (Lettres, beaux-arts, sports etc.).

Ainsi s'il n'existe qu'un ARE (le pouvoir politique), il existe une multitude d'AIE. Si l'appareil répressif d'Etat appartient tout entier au domaine public, les appareils idéologiques d'Etat relèvent du domaine privé. Privés sont en effet les églises, les partis, les syndicats, les familles, certaines écoles, la plupart des journaux et entreprises culturelles. L'ARE fonctionne à la violence, les AIE fonctionnent à l'idéologie. Le pouvoir politique n'est en effet pas le seul pouvoir mais il existe aussi des micro-pouvoirs c'est à dire des groupes qui vont exercer un pouvoir sur leurs membres et aussi sur la société toute entière. Ce sont les AIE. Il s'agit de pouvoirs idéologiques.

Certes, comme le remarque Althusser, tout pouvoir est à la fois répressif et idéologique mais l'ARE fonctionne de façon massivement prévalente à la répression tout en fonctionnant secondairement à l'idéologie (par exemple l'armée et la police fonctionnent à l'idéologie pour assurer leur cohésion et diffusent des valeurs à l'extérieur : l'ordre, la sécurité etc.). Les AIE, au contraire, fonctionnent de façon massivement prévalente à l'idéologie et de façon secondaire à la répression. Les AIE utilisent bien la répression : par exemple les Écoles et les Églises "dressent" par des méthodes de sanction, d'exclusion leurs officiants et leurs ouailles. Il ne s'agit donc pas de pouvoirs non répressifs. Néanmoins la répression n'est pas ici dominante. Les AIE utilisent la répression parce qu'une classe ne peut se maintenir au pouvoir sans utiliser l'arme idéologique. Chacun des AIE fonctionne selon ses propres modalités.

Par exemple, l'AIE d'information gave les citoyens de nationalisme, de libéralisme etc., l'appareil culturel dispense le chauvinisme (exemple du sport), l'appareil religieux dit de s'aimer les uns les autres etc. Mais le fonctionnement des AIE est néanmoins unifié sous l'idéologie dominante qu'elles contribuent toutes à instiller ou pour le dire autrement c'est par l'intermédiaire de l'idéologie dominante qu'est assurée l'harmonie (parfois grinçante) entre l'ARE et les AIE et entre les différentes AIE. Les AIE sont donc l'enjeu et le lieu de la lutte des classes. C'est pour une grande part par l'ARE et les AIE qu'est assurée la reproduction des rapports de production. L'ARE contribue à se reproduire lui-même mais aussi il assure les conditions politiques de l'exercice des AIE 

Selon Althusser l'AIE dominant autrefois était l'Église. Aujourd'hui, c'est l'école. Elle enseignera non seulement des techniques, des savoir-faire mais aussi les règles du bon usage que chacun doit avoir dans son poste pour que le capitalisme demeure. On enseignera aux futurs ouvriers la conscience professionnelle et aux futurs cadres comment bien commander. Le couple Ecole-famille a remplacé le couple Eglise-famille.

Mais qu'est-ce que l'idéologie ?

Althusser affirme d'abord que l'idéologie (qu'il ne faut pas confondre avec les idéologies qui elles ont une histoire déterminée par la lutte des classes) n'a pas d'histoire. Il veut dire par là que l'idéologie est dotée d'une structure et d'un fonctionnement omni-historiques, immuables. L'idéologie est éternelle comme l'est l'inconscient Freudien (Althusser formule explicitement le parallèle) c'est-à-dire omniprésent et transhistorique, immuable dans toute société de classes (ce qui correspond à la définition marxiste de l'histoire comme histoire de la lutte des classes) 

Althusser définit l'idéologie comme étant la représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d'existence. Ce n'est pas tant leurs conditions d'existence que les hommes se représentent dans l'idéologie mais c'est avant tout leur rapport à ces conditions d'existence qui leur y est représenté. Ce rapport est de nature imaginaire. Althusser précise que l'idéologie a une existence matérielle. Une idéologie n'est pas de nature spirituelle, idéelle car elle existe toujours dans un appareil (AIE) et sa pratique ou ses pratiques.

Certes il ne s'agit pas d'une matière de même sorte que celle d'un pavé ou d'un fusil mais « la matière se dit en plusieurs sens » Le rapport imaginaire qui caractérise l'idéologie est doté d'une existence matérielle. L'individu adopte tel ou tel comportement pratique et participe à certaines pratiques réglées qui sont celles de l'appareil idéologique dont dépendent les idées qu'il croit avoir librement choisies. Par exemple s'il croit en Dieu, il va à l'Eglise, s'il croit au Devoir il a des comportements moraux etc. Althusser précise que « le sujet agit en tant qu'il est agi par le système suivant (…) : idéologie existant dans un appareil idéologique matériel réel, prescrivant des pratiques matérielles réglées par un rituel matériel, lesquelles pratiques existent dans les actes matériels d'un sujet agissant en toute conscience selon sa croyance » 

A partir de là on peut affirmer qu'il n'est de pratique que par et sous une idéologie et qu'il n'est d'idéologie que par le sujet et pour des sujets. La catégorie de toute idéologie quelle qu'elle soit est la catégorie du sujet. A partir d'exemples concrets (et notamment celui de l'idéologie chrétienne) Althusser montre que toute idéologie a pour fonction de « constituer » des individus concrets en sujet (mais que justement tout discours scientifique est par définition un discours sans sujet).

L'idéologie « interpelle » l'individu qui, en se reconnaissant, devient sujet. Nous sommes tous dans l'idéologie et même « l'homme est par nature un animal idéologique » Ainsi par exemple aussi bien celui qui écrit ses lignes que le lecteur sont des sujets (et donc des sujets idéologiques ce qui, dit Althusser, est une affirmation tautologique) Ceux qui sont dans l'idéologie bien sûr ne le savent pas.

Il faut être hors de l'idéologie (dans la science) pour savoir qu'on y était. Althusser précise que Spinoza l'avait vu deux cent ans avant Marx.

Puisque l'idéologie est éternelle les individus sont toujours interpellés par l'idéologie comme sujets et même, comme le montre Freud avant même de naître : dire qu'on attend l'enfant à naître c'est dire qu'il est acquis avant sa naissance qu'il portera le Nom de son Père, aura une identité, sera irremplaçable etc. L'enfant à naître est donc déjà sujet dans et par la configuration liée à l'AIE familial.

Or cette configuration est une structure implacable ou l'ancien futur-sujet doit trouver sa place c'est-à-dire devenir le sujet sexuel qu'il est déjà par avance

Dans la religion, l'individu est interpellé en sujet (libre) pour qu'il se soumette librement aux ordres du Sujet (Dieu) donc pour qu'il accepte (librement) son assujettissement. Ainsi soit-il » signifie « il faut qu'il en soit ainsi » pour que la reproduction des rapports de production soit. Pour le dire autrement, tout est fait pour que chacun ait l'impression d'agir librement et accomplisse seul les actes et gestes de son assujettissement.

4) Pratique et histoire

L'idée fondamentale du matérialisme dialectique est celle de la pratique. Il faut se référer à la première Thèse sur Feuerbach de Marx qui précise que le défaut majeur de tout matérialisme jusqu'ici a été l'oubli de l'activité pratique. Il n'y a pas de pratique en général mais des pratiques particulières : politique, économique, idéologique, théorique etc. Toute pratique s'exerce à l'intérieur d'un tout structuré, le tout social. L'histoire scientifique est donc l'étude d'une pratique sociale dans son articulation avec toutes les autres. Une pratique se définit par le rapport spécifique qu'elle entretient avec les autres et avec le tout social. Ainsi existent différentes histoires : histoire de la philosophie, des sciences, du droit, de la religion etc. avec leur temps spécifique, ce qui équivaut à rejeter la notion hégélienne d'un temps continu et homogène.

Cela n'empêche pas la pratique économique d'être déterminante de la totalité sociale en dernière instance, non selon une causalité mécanique (refus de l'économisme) mais selon une « causalité structurale » qu'on peut définir comme « l'immanence de la cause dans ses effets ». On peut ici voir l'influence de la pensée spinoziste. Cette causalité ressemble un peu à la façon dont la nature naturante de Spinoza détermine les modes de la nature naturée, la causalité s'identifiant à ses effets (Althusser n'est donc pas structuraliste)

L'histoire est un « procès sans sujet » c'est-à-dire un processus où les hommes sont moins acteurs que produits. Dire qu'il est « sans sujet », c'est dire que ni l'homme, ni le prolétariat ne sont sujets de l'histoire, ce qui serait un retour à l'humanisme.

Les principales œuvres.

  • Montesquieu, la politique et l'histoire, 1959
  • Pour Marx, 1965
  • Lire le Capital (en collaboration avec Etienne Balibar, Roger Establet, Pierre Macherey et Jacques Rancière), 1965-1968
  • Lénine et la philosophie, 1969
  • Réponse à John Lewis, 1973
  • Eléments d'autocritique, 1974
  • Philosophie et philosophie spontanée des savants, 1974
  • Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste, 1978
  • Positions, 1976
  • Machiavel et nous, 1986
  • L'avenir dure longtemps (posthume), 1992
  • Journal de captivité (posthume), 1992
  • Ecrits sur la psychanalyse (posthume), 1993
  • Sur la philosophie (posthume), 1994