« Approfondissant sa réflexion, puisant aux grands débats du mouvement ouvrier du XXe siècle, travaillant en même temps à son Traité d’économie marxiste (publié en 1962), Ernest progressa dans l’élaboration d’un schéma stratégique pour la révolution socialiste dans les pays capitalistes développés d’Europe. L’interrogation, née pendant la période de guerre, revint en force : comment expliquer, afin de la battre en brèche, cette persistante domination réformiste sur la classe ouvrière ?Ernest va approfondir l’analyse vers les deux bouts de la chaîne. D’une part : quelles sont les contradictions objectives du système capitaliste qui peuvent déboucher, en dehors d’une nouvelle guerre mondiale – qui serait nucléaire et dévastatrice ! – sur une situation révolutionnaire ? D’autre part : sur le plan subjectif, comment la classe ouvrière, en période de prospérité économique, parviendra-t-elle à atteindre une conscience anticapitaliste-révolutionnaire, comment les marxistes-révolutionnaires parviendront-ils à prendre la direction de son combat et à construire leur parti ?... »

Reprenons avec François Vercammen...

Michel Peyret


N° 618 août 2015 * Inprecor

Ernest Mandel ou la longue marche d’un militant révolutionnaire

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François Vercammen

Notre camarade Ernest Mandel, principal théoricien et dirigeant de la IVe Internationale au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, nous a quittés il y a vingt ans, le 20 juillet 1995. François Vercammen (28 octobre 1944 — 16 juin 2015) écrivit alors cet article pour le numéro spécial de la Gauche, organe de la section belge de la IVe Internationale LCR-SAP, créé par Ernest. Nous le reproduisons ci-dessous en hommage à ces deux marxistes-révolutionnaires.

Ernest Mandel en 1970. © Fotocollectie Anefo

Ernest Mandel en 1970. © Fotocollectie Anefo

Ernest Mandel fut le principal dirigeant de la IVe Internationale de l’après-guerre et un marxiste d’une grande créativité. Educateur hors pair, orateur de masse et propagandiste infatigable, théoricien d’envergure, Ernest Mandel ne s’est jamais défini autrement que comme un militant révolutionnaire du mouvement ouvrier. Son aspiration profonde fut de construire et de diriger une organisation – la Quatrième Internationale – capable de diriger la révolution socialiste dans la lignée de Lénine et de Trotski.

Jeunesse et tradition familiale

Ernest Mandel naquit de parents juifs allemands en avril 1923 – l’année qui clôt par une irrévocable défaite la période révolutionnaire allemande, ouverte à la fin de la Première Guerre mondiale. À ce moment, les Mandel vivaient déjà à Anvers. Mais pour la naissance, la mère d’Ernest préféra Francfort, qui lui était plus familière. La crise économique, la montée du fascisme, la menace de guerre et la misère des quartiers populaires poussèrent le jeune Ernest à choisir très tôt son camp : celui de la classe ouvrière et des opprimé(e)s. Il fut aidé en cela par la tradition familiale communiste-révolutionnaire, antifasciste et antistalinienne.

Son père Henri, antimilitariste, avait quitté l’Allemagne au début de la (première) guerre et s’était retrouvé en Hollande. À la chute du Kaiser, en novembre 1918, il était retourné en Allemagne, à Berlin, où il travaillait comme journaliste à l’Agence de presse soviétique que les bolcheviks venaient de créer. Membre du PC allemand, il devint un ami de Karl Radek, l’émissaire de Lénine et de Trotski au service de la révolution allemande en cours. Il fut affligé par l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht (janvier 1919), au point de s’exiler volontairement en Belgique. L’actualité marquée par la prise du pouvoir par Hitler (janvier 1933) et l’émergence de Staline captivait le jeune Ernest. Son père lui éclairait les événements du jour, l’initiant aussi à la solide tradition marxiste du mouvement ouvrier allemand.

Anvers dans les années 1930 était une ville turbulente, agitée par les luttes sociales et par le combat politique entre sociaux-démocrates, staliniens et trotskistes au sein d’un mouvement ouvrier actif et vivant. Ernest fréquentait les travailleurs d’avant-garde, dirigeants de masse et souvent autodidactes, membres et sympathisants du Parti Socialiste Révolutionnaire, la section belge de la Quatrième Internationale (l’ancêtre du POS-SAP).

Anvers abritait aussi le noyau central de la section allemande de la Quatrième Internationale (QI) à l’étranger. Ce microcosme fiévreux et internationaliste bourdonnait : on discutait avec acharnement tout en confectionnant le journal « Unser Wort » (Notre parole) destiné aux travailleurs allemands ; on organisait des liens avec les camarades qui luttaient dans la clandestinité sous Hitler et on entretenait les contacts épistolaires avec Trotski. Ici naît le lien désormais indéfectible d’Ernest avec le prolétariat allemand, sa croyance dans la révolution socialiste en Allemagne, son « dialogue » jamais interrompu avec Rosa Luxemburg et Karl Marx.

Son « fol espoir » d’un renouveau socialiste en RDA, lorsque la bureaucratie stalinienne s’écroula en 1989-90, se situe dans cette continuité. Sa conviction, en 1944-45, que l’heure de la classe ouvrière allemande avait sonné à nouveau, comme en 1918-23, y trouvait une base rationnelle. Ce lien indéfectible éclaire aussi sa témérité, dans les moments les plus sombres, pendant la guerre, lorsqu’il distribuait des tracts aux soldats allemands en Belgique occupée ! Ou encore quand il réussit à convaincre politiquement ses geôliers allemands – qui s’avérèrent être des ex-membres du PS et du PC interdits – de le laisser s’en aller. Ou encore en avril 1945 à sa libération du camp allemand, quand sa conviction internationaliste et révolutionnaire lui fit surmonter mille obstacles afin de rejoindre au plus vite ses camarades de parti en Belgique.

La racine profonde de l’optimisme proverbial et de la chaleur humaine d’Ernest est enfouie dans ces épreuves existentielles de l’adolescent déjà militant. Pas dans la croyance naïve en la bonté de l’âme humaine, pas dans la lecture des philosophes des Lumières, ou dans un marxisme fataliste-objectiviste. L’expérience lui avait enseigné, précocement, que les humains, faibles et forts, courageux et lâches, abattus et révoltés, sont aussi prêts à se battre sous les dures conditions sociales du capitalisme et peuvent acquérir ainsi une conscience politique. Et que les plus motivés et les mieux organisés peuvent « faire des miracles » s’ils réussissent à se lier à la classe ouvrière et à la jeunesse pour bâtir un parti révolutionnaire à la hauteur de la tâche.

Résistance et camps nazis

En 1939, Ernest devint militant du PSR. Celui-ci avait réussi à sortir de la marginalité à la faveur des grèves générales, sectorielles et interprofessionnelles, des années 1932-36. Il s’était implanté parmi les mineurs, les métallos et les dockers. Mais il avait subi le contrecoup de la défaite ouvrière de 1938 et fut durement frappé par la répression, en mai 1940 et en juin 1941.

Contrairement à un mensonge longtemps entretenu par les staliniens, le mouvement trotskiste participa activement à la lutte contre l’occupation du pays par l’armée hitlérienne, sans attendre l’entrée en guerre de l’URSS. Il en paya le prix fort : une partie importante des dirigeants et des cadres périront dans les camps nazis en Allemagne. Ernest lui-même fut deux fois arrêté. Une première fois, lors d’une distribution de tracts aux soldats allemands, il fut enfermé à la prison de Saint-Gilles et destiné à la déportation vers Auschwitz, mais réussit à s’échapper.

Une seconde fois, en mars 1944, après une distribution de tracts aux usines Cockerill à Liège, il fut condamné aux travaux forcés et transféré en Allemagne dans un camp de travail, il parvint à s’échapper, grâce à la confusion bureaucratique croissante qui frappait le système concentrationnaire du régime hitlérien aux abois, fut de nouveau arrêté et interné dans un autre camp de travail dont il fut libéré, en avril 1945.

Avec Abraham Léon, à la direction du PCR

Le PSR, décapité au début de la guerre, fut réorganisé par Abraham Léon. Jeune dirigeant né en 1918, Léon remit sur pied le parti : création d’un appareil clandestin, rétablissement des liens avec les cellules et les régions, publication de la « Voie de Lénine », sortie des premiers tracts. Et il orienta son parti vers la lutte contre l’occupation nazie, selon deux directions : un travail politique vers les soldats allemands (en collaboration avec les camarades de l’IKD, dont Monat-Widelin, membre du BP belge et responsable de ce travail en Belgique, puis en France) et une résistance antifasciste de masse et résolument internationaliste dont la classe ouvrière devrait constituer l’épine dorsale. Car la perspective – comme celle de toute l’Internationale – était de transformer la guerre en révolution socialiste sur le continent européen, comme en 1914-18.

Dès juillet 1941, Ernest rejoignit le comité central du PCR (ex-PSR) et, en novembre 1943, il participa pour la première fois à la réunion du SPE (secrétariat provisoire européen) fraîchement constitué, puis à la première Conférence européenne de la IVe Internationale en février 1944. À partir de ce moment, construire un parti révolutionnaire en Belgique et contribuer à la construction de l’Internationale furent les deux axes de son activité militante. Jusqu’à la fin de sa vie, il maintiendra cette présence simultanée dans les directions belge et internationale, même si son activité internationale prit nettement le dessus depuis la moitié des années 1960.

D’emblée, avec Abraham Léon, Ernest soumit à la direction de l’Internationale les résolutions adoptées par la section belge sur les problèmes de l’heure : « Les tâches de la Quatrième Internationale en Europe » (février 1942), une résolution sur « la question nationale » (portant sur les conséquences politiques de la domination allemande sur les États impérialistes européens) et (fin 1943) un projet de résolution – manifestement élaboré par Léon et Mandel – connue comme contribution au débat sur la « liquidation révolutionnaire de la guerre impérialiste ».

Avec l’entrée de Michel Pablo, dont le rôle allait s’affirmer tout au long des années 1940 à 1950, le secteur européen de la direction de l’Internationale fut ainsi en voie de reconstitution. Ce processus fut une fois encore brutalement interrompu quand le nazisme nous frappa par les arrestations de A. Léon et Marcel Hic (qui ne reviendront pas des camps de concentration) et d’Ernest Mandel (mars 1944, libéré en avril 1945).

Trois courtes années suffirent à A. Léon pour transmettre à ses compagnons de lutte, à son ami Ernest en premier lieu, sa vision large de la société et du mouvement ouvrier, sa trempe militante et son optimisme révolutionnaire. « Derrière chaque raison pour désespérer il faut découvrir une raison d’espoir » : c’est ainsi qu’Ernest rendra hommage à son camarade, en reprenant ce « credo » dans la préface à la première édition de la Conception matérialiste de la question juive (1), le livre qu’A. Léon avait terminé en 1942.

Dans le mouvement ouvrier belge (1939-1965) : une expérience fondamentale

L’engagement personnel d’Ernest Mandel dans le mouvement ouvrier belge depuis le début de sa vie militante jusqu’en 1965 fut pour lui une expérience extrêmement féconde. Elle lui apporta quelques-unes de ses principales hypothèses politiques, façonna un certain comportement militant sur le terrain, forgea cette remarquable capacité de généralisation théorique, rarement abstraite, et induisit sa pédagogie, jamais pédante.

Dès 1943-44, Ernest développa pour la première fois – avec A. Léon et sous son influence – une analyse réfutant l’explication trop simpliste selon laquelle la trahison des directions réformistes serait la cause du retard dans l’émergence d’une situation révolutionnaire en Europe. Car ce qu’il faut expliquer, disait-il, c’est pourquoi les staliniens et les sociaux-démocrates renforçaient leur emprise politique et organisationnelle sur une classe ouvrière qui passait à l’offensive, en Italie et en France.

En abordant le problème par « la crise d’ensemble du mouvement ouvrier » et en pointant l’interaction entre le rôle des directions réformistes, la force de l’activité ouvrière et la faiblesse actuelle de la conscience de classe, Ernest dégagea un mécanisme dialectique qu’il ne cessera d’affiner tout au long de sa vie. En 1943, cette compréhension résultait de l’intervention du PCR dans les insolentes grèves de masse des années 1941 et 1942 dans la métallurgie liégeoise et anversoise ainsi que dans les mines de Charleroi, et de la participation directe de Mandel et Léon aux réunions clandestines des « comités de lutte syndicaux », « nouveau mouvement ouvrier », en rupture avec le réformisme, anticapitaliste mais idéologiquement confus (2).

Au début des années 1950, la Quatrième Internationale, isolée et marginalisée, fait le tournant vers « l’entrisme », c’est-à-dire qu’elle décide de s’insérer comme courant révolutionnaire autonome au sein des partis réformistes de masse. En Belgique, la leçon de la Résistance et de la grève générale de 1950 avait porté : c’est en se liant au courant syndical radicalisé d’André Renard et en répercutant son influence au sein du PSB (parti socialiste belge), que le terrain serait balisé pour une large tendance de gauche, tremplin vers le parti marxiste-révolutionnaire implanté dans la classe ouvrière.

Ernest milita dans le PSB et devint journaliste au quotidien du parti le Peuple (1954-56). André Renard, d’origine anarcho-syndicaliste, dirigeant de la Résistance, désormais secrétaire-général adjoint de la FGTB et « idole » d’une puissante gauche syndicale, le remarqua et l’engagea dans la « Commission d’étude de la FGTB » (et comme journaliste à la Wallonie, le quotidien du syndicat des métallos). Objectif : dévoiler la puissance, les mécanismes économiques et les véritables objectifs des grands groupes capitalistes.

Ernest prit une part déterminante à la rédaction d’un des documents programmatiques historiques du mouvement ouvrier belge : « Holdings et démocratie économique » et de son débouché : un programme de réformes de structures. Malgré ses ambiguïtés, ce programme était une ébauche de programme d’action « à la belge » en vue d’une grève générale. Ernest se familiarisa avec le mouvement syndical, de haut en bas, avec sa force et ses faiblesses, sa routine quotidienne et ses combats – surtout cette formidable grève générale de l’hiver 1960-61.

Il y côtoya des centaines de délégués et de militants syndicaux, la crème de l’avant-garde ouvrière de l’époque, et vit de près les conditions du travail exploité dans les entreprises. Parallèlement, il réussit à impulser la publication de deux hebdomadaires : «la Gauche (dont il fut le rédacteur en chef) et son homonyme pour la Flandre, Links. Ces organes rassemblèrent, à partir des années 1956-57, au sein du PSB un courant de gauche large, pluraliste, syndicaliste et intellectuel.

Programmatiquement hétérogène, le courant de la Gauche et de Links réussit pourtant à se consolider à travers une série de batailles politiques et sociales contre la droite réformiste du PSB. Ce fut une réussite remarquable : les marxistes-révolutionnaires faisaient la démonstration que, mêmes peu nombreux, ils peuvent prendre l’initiative politique à une large échelle et se situer au cœur de la vie politique du mouvement ouvrier. La leçon ne sera pas perdue : Ernest ne cessera de convaincre ses camarades belge et internationaux de la validité de cette démarche. La grève de 1960-61 et ses lendemains furent l’apogée de cette gauche anticapitaliste large. Expulsée du PSB en 1964-65, elle allait éclater, par étapes, en différents courants, et échouer dans sa tentative de former un nouveau parti socialiste de gauche à caractère de masse.

Une stratégie révolutionnaire pour l’Europe capitaliste

Approfondissant sa réflexion, puisant aux grands débats du mouvement ouvrier du XXe siècle, travaillant en même temps à son Traité d’économie marxiste (publié en 1962), Ernest progressa dans l’élaboration d’un schéma stratégique pour la révolution socialiste dans les pays capitalistes développés d’Europe. L’interrogation, née pendant la période de guerre, revint en force : comment expliquer, afin de la battre en brèche, cette persistante domination réformiste sur la classe ouvrière ?

Ernest va approfondir l’analyse vers les deux bouts de la chaîne. D’une part : quelles sont les contradictions objectives du système capitaliste qui peuvent déboucher, en dehors d’une nouvelle guerre mondiale – qui serait nucléaire et dévastatrice ! – sur une situation révolutionnaire ? D’autre part : sur le plan subjectif, comment la classe ouvrière, en période de prospérité économique, parviendra-t-elle à atteindre une conscience anticapitaliste-révolutionnaire, comment les marxistes-révolutionnaires parviendront-ils à prendre la direction de son combat et à construire leur parti ?

Le « Traité », au-delà de son aggiorniamento du marxisme, n’avait pas satisfait Ernest quant à la première question – il le reconnaîtra dans la préface au Troisième Âge du capitalisme. Entre-temps, il avait écrit dans la revue les Temps Modernes un article intitulé « L’apogée du néocapitalisme et ses lendemains » (3), article fondateur qui fait le pont avec son opus magnum (publié en 1972). Contrairement à un préjugé tenace, ce ne sont pas « les ondes longues » qui tiennent la première place dans ce « Capitalisme du troisième âge ». Le fil conducteur de Mandel fut de dévoiler les forces motrices du capitalisme contemporain et leur impact sur les rapports sociaux et la lutte de classes.

Parallèlement à ce travail théorique, Mandel essaya d’approfondir ses conclusions programmatiques et stratégiques, dialoguant désormais avec la gauche des PS et des PC (notamment en Italie) qui s’affirmait à l’échelle européenne. « La Belgique entre néocapitalisme et socialisme » parut simultanément dans la Gauche et dans Partisans (Paris, octobre-décembre 1963), suivi de « Une stratégie socialiste pour l’Europe occidentale » dans la Revue internationale du socialisme (mai-juin 1965).

La montée de la révolution socialiste entre 1968-74 en Europe du Sud permettra de vérifier les hypothèses contenues dans ces articles. Mais, en inaugurant une nouvelle période politique, elle obligera à prendre en compte les modifications substantielles dans la société et le mouvement social en Europe capitaliste (4). Toutes ces questions stratégiques, longtemps l’apanage de cénacles militants restreints, seront désormais débattues par des centaines de milliers de militants à l’échelle internationale.

L’envol des années 1962-64

À partir des années 1966-67, Ernest Mandel déplaça ses activités publiques vers l’arène internationale (5). Ce qui commença comme une tentative modeste d’aller à la rencontre de la nouvelle radicalisation de la jeunesse deviendra une formidable tentative pour hisser la Quatrième Internationale à la hauteur de sa vocation historique : participer à la constitution d’une nouvelle direction socialiste-révolutionnaire pour le prolétariat mondial.

Rétrospectivement, on s’aperçoit que les années 1962-64 constituèrent un tournant capital. Elles condensent, en un moment unificateur, trois évolutions lentes et cumulatives, devenues significatives, de la situation objective, de l’Internationale et de la vie militante d’Ernest.

Évolution de la situation mondiale, d’abord. Des fissures apparaissent – enfin – dans la chape de plomb imposée par « les vainqueurs » de la Deuxième Guerre mondiale (l’impérialisme américain et la bureaucratie stalinienne) aux mouvements émancipateurs des peuples et de la classe ouvrière : victoire de la révolution cubaine (1959), défaite de l’impérialisme français en Algérie (1962), révoltes ouvrières à Berlin-Est (1953), en Pologne et Hongrie (1956), conflit sino-soviétique (1962-63), éclatement de la bureaucratie stalinienne mondiale, fin du monolithisme au sein des PC, reprise balbutiante du mouvement gréviste dans les pays impérialistes. Un espace s’ouvrit. Le débat politique s’imposait. Une lueur d’espoir se glissait à travers ces fissures : des éléments d’une « nouvelle avant-garde large » s’affirmaient, en rupture avec les directions réformistes traditionnelles.

Évolution de la Quatrième Internationale, ensuite. La direction du mouvement était très sensible à ces développements. L’optimisme révolutionnaire – souvent décrié, voire ridiculisé au sein d’une gauche désabusée – peut, malgré certains écarts inévitables, être un puissant vecteur pour l’analyse. Ce fut le cas en cette occurrence. Le 7e Congrès mondial (1963) saisit pleinement « la dialectique actuelle de la révolution » (titre de la résolution centrale).

Cinq ans plus tard, ce sera « 1968 », encore insoupçonné à ce moment-là, avec la remontée spectaculaire et simultanée de la révolution mondiale dans ses trois secteurs (néocolonial, stalino-bureaucratique, impérialiste). Cette remarquable sensibilité politique ne relevait nullement d’une quelconque capacité prophétique. Elle fut le produit d’une direction plus nombreuse et collective.

La conception internationaliste et globalisante de celle-ci était directement liée à l’activité de l’Internationale, de ses sections et de ses militants. Plus précisément, la Quatrième Internationale, en dépit de sa marginalité politique lors de sa « traversée du désert » depuis 1938, avait su s’accrocher à des luttes radicales et à des expériences révolutionnaires d’une grande richesse politique et d’une exemplarité symbolique, se situant elles aussi à l’écart du « mainstream » politique.

Organiser, en 1950, une brigade de travail en Yougoslavie (que Staline s’apprêtait à étouffer) et se saisir de l’autogestion comme levier d’un renouveau socialiste ; se faire les « porteurs de valises » du FLN algérien en lutte contre l’impérialisme français et, ensuite, le stimuler à trouver une voie socialiste pour sa révolution ; reconnaître d’emblée, en 1959, la portée socialiste de la révolution cubaine et s’identifier, sans préjugés, à la direction non-conformiste de Fidel et du Che ; soutenir, dans la foulée, les « nouvelles » guérillas en Amérique latine : la Quatrième Internationale était certes petite et minoritaire, mais ce n’était pas une secte concernée avant tout par l’autopréservation et l’autoproclamation.

Évolution de la situation d’Ernest Mandel, enfin. Notre camarade fut indissolublement lié à ces processus. Produit lui-même de cette évolution de la Quatrième Internationale, il avait mûri au sein d’une direction dont la riche dialectique interne l’avait familiarisé avec tous les grands problèmes de ce siècle. En plus, en 1963, cet acquis intellectuel avait déjà été socialement trempé dans un militantisme de 25 ans au sein d’un mouvement ouvrier de masse, en Belgique.

Le dirigeant de l’Internationale

La période qui va de 1965 aux années 1980 marqua certainement l’apogée de la puissance créatrice de la pensée et de l’influence politique d’Ernest Mandel, à l’échelle mondiale, sur l’avant-garde révolutionnaire et sur l’intelligentsia de gauche. Ce fait est évidemment lié au tournant de la situation mondiale en « 1968 » et à l’essor numérique et politique de la Quatrième Internationale elle-même. Partout les sections de la Quatrième Internationale saisirent l’opportunité des luttes et de la nouvelle perspective pour la révolution socialiste mondiale. Ce fut l’époque où les frontières se fermaient devant Mandel : comme beaucoup d’autres, il fut interdit de séjour sur la « planète stalinienne » (URSS, Chine. Europe de l’Est), ainsi qu’aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Suisse, dans l’Espagne de Franco et en Australie...

La plus grande joie d’Ernest fut certainement d’avoir pu agir avec une équipe renouvelée et renforcée par la jeune génération révolutionnaire, en totale syntonie avec son organisation. Tailler pour la Quatrième Internationale un espace politique allant largement au-delà de sa surface organisationnelle immédiate, prendre la vaste perspective historique comme horizon des luttes immédiates, bâtir un solide soubassement politique pour ce militantisme décuplé, insuffler à notre mouvement une forte confiance en soi, cette contribution d’Ernest Mandel est gravée dans l’histoire de la Quatrième Internationale.

Il faudra du recul et beaucoup d’investigation pour en rendre compte vraiment, dans sa globalité et dans ses multiples aspects concrets. À partir de « 68 », Ernest fut largement connu au-delà des cercles militants. On le vit aux quatre coins de la planète, dans des meetings de masse, des réunions de formation, des séminaires de travail, des cours universitaires... Il doit y avoir, disséminés dans les bibliothèques militantes, des dizaines de milliers de « cassettes-pirates » avec tous ses discours, où sa pensée se dope au contact direct avec un public engagé, critique et enthousiaste.

Mais il y eut, aussi, une immense « face cachée » à cette activité débordante. Ernest fut un organisateur de la Quatrième Internationale, comme il fut un « praticien » au journal la Gauche, concerné par tous les aspects du travail militant, y compris les plus modestes (traduction, mise en page, campagnes financières, mise en place de réseaux sympathisants, infrastructure matérielle...).

Entré dans le Secrétariat international en 1946, il se dépensa sans compter, dans un monde en ruines, pour reconstruire des sections en Europe, à côté de la sienne propre, notamment en Italie et en Allemagne, deux pays clés. Il achevait ainsi de tisser les liens sur le continent européen, travail entamé dès 1942 (6). Il fut envoyé en Asie, pour y reprendre contact avec les organisations en Inde, en Indonésie et au Sri Lanka (où le LSSP s’imposait comme le parti majoritaire au sein de la classe ouvrière). Dès ce moment – comme plus tard – il ne perdit jamais de vue l’importance des relations avec le SWP américain, un des piliers historiques de la Quatrième Internationale. Ainsi, au sein comme en dehors de l’Internationale, il luttait pour l’unité, contre les sectarismes.

Ernest Mandel était de la brigade de travail en Yougoslavie (1950), puis des conférences de Korcula – où intellectuels socialistes de l’Europe de l’Est et de l’Ouest se côtoyaient, il prit sa part du travail au service du FLN algérien (la Belgique étant une importante base « refuge » pour le travail clandestin). Che Guevara l’invita à participer à ses côtés, en 1962-63, au débat qui divisait la direction cubaine sur l’orientation politique-économique future du socialisme (7).

Après 1968, son « agenda » de conversations, consultations, discussions personnelles avec des dirigeants révolutionnaires et anticapitalistes du monde entier, et avec des intellectuels de gauche qui venaient frapper à sa porte, ne cessera de s’amplifier. Il ne ratera aucune occasion pour rencontrer un(e) « émigré(e) » des pays de l’Est ou de l’URSS – planète inconnue car interdite – pour cueillir des échos directs de ce qui se passait dans les profondeurs de ces sociétés.

Ses notes prises à l’occasion des conversations et des réunions internes, ses contributions aux débats au sein de la Quatrième Internationale (publiés dans les bulletins intérieurs), une immense correspondance politique, mais aussi ses articles, dès 1944, dans la revue Quatrième Internationale (revue à circulation confidentielle à l’époque) constituent une véritable mine d’or.

Ernest ne cessa de cultiver des intérêts fort divers. Il se passionnait pour Spinoza, rêvait d’écrire un livre sur « la révolution permanente en Flandres/Hollande au XVIe siècle », se préoccupa de la question éthique, se ressourça en lisant Ernst Bloch, « le plus grand philosophe marxiste du XXe siècle » (dixit), et ... s’encanailla en lisant une masse de romans policiers 8).

Dans toute cette activité militante, trois problèmes fondamentaux de ce siècle ont constitué le centre de gravité d’une analyse qui n’a jamais lâché prise : la dynamique des contradictions la société capitaliste prise comme un tout ; le rôle du mouvement ouvrier et l’activité de la classe ouvrière sous le capitalisme avancé ; et le stalinisme.

Conscient de l’exceptionnelle avancée que constitua l’analyse de Trotski sur ce dernier phénomène (parmi les plus déroutants de ce siècle), Ernest a puissamment contribué à sa mise à jour, en perçant tous les dogmatismes des épigones du trotskisme sur ce plan. Très vite, il fut le rapporteur sur cette question aux congrès mondiaux et, lors du 5e congrès mondial, c’est lui qui présenta le précieux document, à la fois bilan et refondation, « Montée, déclin et chute du stalinisme » (revue Quatrième Internationale, décembre 1957). Il y suivait pas à pas les tentatives de réformes bureaucratiques, dévoilait le soubassement économique et social de celles-ci, et scrutait l’horizon de la révolution politique – d’abord en URSS, ensuite en RDA.

À la fin de sa vie, il considérait la clarté politique à propos de la démocratie socialiste comme une exigence absolument fondamentale pour (re)gagner les peuples, la classe ouvrière et la jeunesse à la relance de la perspective socialiste, après le fascisme et la désastreuse expérience du « socialisme réel » (9).

La dernière bataille : pour Trotski et la Quatrième Internationale

L’échec par non-lieu de la révolution socialiste antibureaucratique en URSS et en RDA fut une grande déception pour lui comme pour toute la gauche antistalinienne et vraiment socialiste. Ernest n’admettait qu’avec une forte réticence intérieure que le processus de restauration capitaliste avait franchi un palier décisif. Indépendamment du pronostic, il mobilisa toute son énergie pour la dernière grande bataille militante de sa vie : sauver le maximum d’acquis de cette débâcle.

Il mobilisa des moyens matériels et militants pour consolider des noyaux marxistes-révolutionnaires en ex-URSS et en ex-RDA, défendit « la légitimité de la révolution d’Octobre » (Cahiers d’études et de recherche de l’IIRF), et profita de chaque occasion pour défendre le rôle et les idées de Trotski face au monde ex-stalinien qui s’ouvrait (participation en ex-URSS à des débats publics et médiatiques, à une réunion avec les instances du PC, un nouveau livre « Trotsky als Alternative », publié en ex-RDA par la maison d’édition de l’ex-PC, ce dont il était très fier).

Son optimisme proverbial ne le rendait pas aveugle, pour autant, devant la tournure réactionnaire que prenait la situation mondiale, il savait par expérience que la survie de l’Internationale – de son esprit révolutionnaire et de son intégrité organisationnelle – dépendait plus qu’auparavant de la conviction politique de ses cadres et de ses militants. Ainsi naquit Socialisme ou barbarie, le Manifeste programmatique de la Quatrième Internationale à l’aube du XXIe siècle. Au départ, il s’agissait, dans son esprit, de « verrouiller » les acquis politiques de l’Internationale devant le doute qui s’emparait de toute la gauche au niveau mondial. Mais, très vite, Ernest comprit que les bouleversements en cours n’affectaient pas seulement le rapport de forces, mais aussi – et dans leurs profondeurs – les structures des sociétés, des États, des classes, des forces politiques, l’ambiance culturelle et les consciences (10).

Préparer la IVe Internationale au siècle prochain impliquait dès lors une extension substantielle du programme marxiste-révolutionnaire, contre tout sectarisme ou dogmatisme, ainsi qu’un profil politique résolument tourné vers l’avenir et les générations futures. Ainsi, et malgré une première crise cardiaque (décembre 1993), Ernest Mandel continua à jouer son rôle au sein de l’Internationale, il guettait, malgré tout, les possibilités d’un retournement de situation, notamment par une victoire de la gauche au Brésil.

Mais, parallèlement, il enregistrait la déchéance morale et politique des directions réformistes traditionnelles et le déclin du mouvement ouvrier « classique », la criminalisation du capitalisme, et s’interrogeait sur la survie de la planète... Il citait les chiffres de l’extrême misère dans le monde et insistait sur la dégradation de la situation des femmes, il s’interrogeait à nouveau sur la barbarie nazie et sa bibliothèque contenait tous les livres récents à ce sujet... Il fut gêné par le déclin de sa santé, mais continuait à travailler, « pour l’Internationale – le sens de ma vie », comme il l’écrit dans son testament, il trouvait réconfort auprès d’Anne, son épouse, avec qui il a partagé les 14 dernières années de sa vie, pleines de joie et de bonheur.

Début juin 1995, il tint absolument à participer au congrès mondial. C’est lui qui introduisit brièvement nos travaux, en développant les thèmes qui lui étaient chers et en appelant les jeunes générations à continuer le combat.

Ernest Mandel nous a quittés. Nous pleurons sa disparition. Mais c’est vers le combat révolutionnaire que nous nous tournons. Sa vie tout entière est un puissant appel à s’engager aux côtés des exploités et des opprimés, à construire le parti et l’internationale socialistes-révolutionnaires. Ernest nous lègue un fabuleux héritage politique. Nous l’engagerons, sans culte de la personnalité, dans les luttes politiques et idéologiques à venir, qui accompagneront inévitablement la redéfinition d’une alternative programmatique et stratégique socialiste.

Septembre 1995

* Paru dans la Gauche spécial Mandel, n°15/16, septembre 1995 : http://www.lcr-lagauche.be

Notes

1. Edition EDI, 1968, p.9.

2. L’article signé E.R (E.M) « La crise mondiale du mouvement ouvrier et le rôle de la IVe Internationale », in Quatrième Internationale n° 3 de janvier 1944, fut rejeté par les deux organisations françaises de l’Internationale comme « antimarxiste » et « culpabilisant » pour la classe ouvrière.

3. Les Temps modernes, août-septembre 1964.

4. Pour une vue d’ensemble, lire E. Mandel, Revolutionary Marxism today, J. Rotschild, Verso, 1979.

5. Ernest rencontre alors sa première épouse, Gisela Scholtz. Militante du SDS allemand, elle participera aux directions belge et internationale. Elle décédera prématurément.

6. Au début des années 50, il s’impliquait dans le BP de la section française en crise.

7. Récemment réédité par La Brèche, 1987 : Che Guevara, Ecrits d’un révolutionnaire.

8. Cela a donné un livre, Meurtres exquis, et quatre articles de revue fort stimulants.

9. Cf. la résolution « Démocratie socialiste et dictature du prolétariat » du XIIe Congrès mondial, en 1985, dont il fut l’inspirateur et le principal rédacteur.

10. Voir sa dernière interview dans la Gauche n° 8 du 19 avril 1995.